Le sol craque sous la chaleur, les amplis fondent presque, et la Warzone devient un mirage punk. Ce matin-là, Karen Dio a joué comme si la température ne comptait pas : rageuse, solaire, libre. Quelques heures plus tard, à l’abri de la fournaise qui s’installe, Karen rayonne autant que la journée. Souriante, punchy, elle nous accueille — Sarah et moi — avec des bises et les bras grands ouverts, ravie de partager une interview 100 % girly. Entre confidences, souvenirs d’enfance et projets de vie, elle raconte son parcours, du Brésil à la scène punk britannique, avec la même énergie que celle qui a enflammé le Hellfest… et nous parle de liberté, de féminisme et de ce feu intérieur qui ne s’éteint jamais.

Karen Dio
Caro (Rock Sound) Hello Karen, ravie de te rencontrer ! Nous voici au Hellfest en ce dernier jour de festival… et pour les lecteurs il fait déjà 42 degrés à l’ombre… et il n’y a pas d’ombre devant les scènes. Nous sommes réfugiées pour cette interview dans un espace climatisé. On est un peu dans le noir mais il fait frais. Alors, dis-moi, tu es arrivée ce matin ou hier soir ?
Karen Dio Hier, vers 15 h. J’ai pris un peu de repos en arrivant, histoire de survivre à la chaleur d’aujourd’hui et d’être prête pour vous. Enfin, “repos” est un grand mot : je prépare la sortie d’un nouveau projet solo, donc je postais déjà des choses en ligne. Très excitant !
Caro (Rock Sound) Tu es allée voir des concerts hier ?
Karen Dio Non, je suis restée à l’hôtel pour bosser sur la promo du projet. J’étais en ligne toute la soirée.
Caro (Rock Sound) Tu t’attendais à ce que le Hellfest soit comme ça ? Si grand et si animé dans ce décor fou ?
Karen Dio C’est incroyable ! Je n’étais jamais venue, et je ne savais pas que le site existait toute l’année. C’est littéralement une ville. J’ai hâte d’avoir le temps de tout explorer, c’est magnifique.
Caro (Rock Sound) J’étais en interview ce matin, donc je n’ai pas pu te voir sur scène mais on m’a dit que la Warzone était pleine de monde et l’ambiance à fond dès 10h, le public t’a fait un très bel accueil !
Karen Dio En effet, je ne pensais pas qu’il y aurait autant de public ce matin, je pensais que tout le monde serait en train de dormir… et pas du tout c’était plein de gens qui sautaient partout et faisaient la fête, j’ai adoré !
Caro (Rock Sound) Je t’avais vue à Paris l’an dernier avec Limp Bizkit : ton set était dingue, une vraie énergie. Tu étais l’une des meilleures premières parties de la soirée et pourtant ce n’était pas facile d’ouvrir ce concert qui commençait à 18h…
Karen Dio Merci ! La tournée UK et Europe avec Limp Bizkit était incroyable. Leur public me suit encore aujourd’hui : beaucoup me disent “je t’ai vue avec Limp Bizkit, et maintenant je suis là pour toi”. Fred Durst a été adorable, il nous a beaucoup aidés. Ouvrir pour un groupe que j’écoutais ado, c’était fou. Une expérience inoubliable.
Caro (Rock Sound) Et le concert de Paris, tu l’as vécu comment ?
Karen Dio C’était le dernier de la tournée, donc très émouvant. Le public était génial, hyper chaleureux. En tant qu’immigrée, me sentir accueillie dans un pays qui n’est pas le mien, c’est fort. Les gens étaient déjà là dès le début du set, c’était incroyable.
Caro (Rock Sound) J’aime faire des interviews “Back to the Future” : on revient sur ton enfance musicale, puis on parle de ton présent et de ton futur. Ça te va ?
Karen Dio Parfait, allons-y !

En interview au Hellfest – Photo de Sarah Cross
Caro (Rock Sound) Quel est ton tout premier souvenir musical ?
Karen Dio Sans hésitation le film The Blues Brothers. L’énergie m’a frappée immédiatement, c’était contagieux. Plus tard, à 13 ans, j’ai vu Avril Lavigne sur scène et je me suis dit : “C’est ça que je veux faire.” La représentation était essentielle : voir une fille jeune sur scène m’a donné la permission d’exister. Et au Brésil, une artiste appelée Peachy m’a aussi beaucoup influencée.
Caro (Rock Sound) La musique était-elle importante dans ta famille ?
Karen Dio Oui, énormément. Mon grand-père maternel était passionné de musique, il me faisait écouter de tout : Frank Sinatra, B.B. King, les Beatles… Et puis je suis une enfant des années 90, donc MTV a aussi beaucoup compté.
Caro (Rock Sound) Y avait-il un album que tu écoutais en boucle ?
Karen Dio Tellement ! Quand j’étais ado, j’écoutais Let Go d’Avril Lavigne sans arrêt. Et au Brésil, le duo pop Sandy & Junior : énorme là-bas. Plus tard, American Idiot de Green Day, les Foo Fighters, Incubus… J’écoutais les albums en entier, sans shuffle, pour comprendre le parcours de l’artiste. J’essaie encore de faire ça aujourd’hui.
Caro (Rock Sound) Tu avais des posters dans ta chambre ? Qui étaient tes héros d’enfance ?
Karen Dio Oui ! Avril Lavigne, Blink‑182 — surtout Tom DeLonge — et même Daniel Radcliffe, Harry Potter. J’étais une nerd fière : musique, films, jeux vidéo, tout !
« Ma mère ne se disait pas féministe, mais elle l’était. Elle m’a permis d’être qui je suis. »
Caro (Rock Sound) Tu imitais des artistes devant le miroir ?
Karen Dio Tout le temps ! Je faisais des “clips” dans le couloir de la maison, je chantais Kelly Clarkson en me prenant pour une héroïne brisée… alors que je n’avais jamais eu de petit ami ! (rires)
Caro (Rock Sound) C’est ce qui a forgé ton énergie ?
Karen Dio Oui, en partie. Être née dans les années 90, être une femme, et surtout être brésilienne. Le Brésil, c’est l’énergie pure : on aime communiquer, faire la fête, accueillir. Ma mère m’a élevée de façon très libre : elle ne se disait pas féministe, mais elle l’était. Elle m’a permis d’être ce garçon manqué que j’étais, sans me juger. C’est grâce à elle que je suis comme ça.
Caro (Rock Sound) Pourtant, le Brésil n’a pas la réputation d’être un pays où les femmes sont très libres…
Karen Dio C’est vrai. C’est un pays très sexiste, avec beaucoup de violences envers les femmes. Même dans la scène musicale, la misogynie est présente. Heureusement, j’ai rencontré des femmes incroyables qui se soutiennent entre elles. Mais ce n’est pas facile.

Karen Dio – Photo Sarah Cross
Caro (Rock Sound) Et quand tu as quitté le Brésil pour le Royaume‑Uni, c’était un grand saut. Le pays du punk, des figures féminines fortes comme Skin ou Debbie Harry…
Karen Dio Oui, mais je n’ai pas déménagé pour la scène punk : c’était pour mon mari. Tu me diras, ce n’est pas très punk… mais je l’ai connu grâce à ça quand-même. On s’est rencontrés grâce à la musique pendant la pandémie. Il vivait au Royaume‑Uni, moi au Brésil. J’ai déménagé fin 2021. Au début, je ne comptais pas refaire de musique : nouvelle langue, nouvelle culture… Mais il m’a encouragée à écrire. Et quand j’ai sorti Sick Ride, tout a changé. C’était mon premier morceau solo, et il a tout déclenché.
« Si je veux chanter mes putains de chansons, je le ferai — et personne ne m’en empêchera. »
Caro (Rock Sound) Tu te sens plus libre depuis ?
Karen Dio Complètement. Sick Ride m’a libérée. C’était différent de mon style garage punk habituel, plus pop, plus fun. J’avais peur de le sortir, mais je me suis dit : “Je recommence à zéro, autant y aller.” Et ça a marché. Ce morceau a changé ma vie.
Caro (Rock Sound) Avec le mouvement “More Women On Stage” (Plus de femmes sur scène, ndla), tu sens une évolution ?
Karen Dio Oui, il y a plus de place pour les femmes qu’auparavant sur scène, mais il reste encore beaucoup de chemin. Si tu regardes les line‑ups des festivals, il y a encore peu de femmes. C’est mieux qu’avant, plus sûr aussi, mais il faut continuer à pousser. Comme dans une fosse, si tu veux arriver devant, il faut foncer !
Caro (Rock Sound) Quel est ton meilleur souvenir de live ?
Karen Dio Rejouer au Brésil, en octobre dernier. C’était la première fois depuis la séparation de mon ancien groupe. J’étais morte de peur, mais le public était incroyable. Tout le monde s’est éclaté. Et honnêtement, chaque étape de ma carrière est un rêve : mes idoles connaissent mon nom, je joue dans des festivals, je parle avec Rock Sound… Je suis reconnaissante pour tout.
« Je veux juste être présente, vivre ma vie et passer un bon moment. »
Caro (Rock Sound) Tu tournes beaucoup ? Tu as des périodes de repos ?
Karen Dio Pas vraiment ! J’ai un job à plein temps en plus, donc pas de pause. L’été est la période la plus intense avec les festivals. J’espère souffler un peu bientôt.
Caro (Rock Sound) Tu préfères les festivals ou les salles ?
Karen Dio C’est différent. Les salles, c’est intime, mes fans sont là pour moi. Les festivals, c’est l’occasion de se faire découvrir. Ce matin, je pensais jouer devant dix personnes, et finalement tout le monde était là à 10 h 30, prêt à faire la fête. C’était génial.
Caro (Rock Sound) Et pour finir, quel serait ton “mot de la fin” ?
Karen Dio Être présente. Profiter de l’instant. J’ai longtemps vécu en pensant à l’avenir, maintenant j’essaie de savourer ce qui se passe. C’est tout ce qu’on a : vivre et passer un bon moment.
Caro (Rock Sound) Parfait. Merci beaucoup, Karen. C’était un vrai plaisir. Tu comptes revenir en France bientôt ?
Karen Dio Pas de plan concret, mais oui, absolument. J’espère revenir très vite.

Une interview girly shootée par Sarah Cross
Une interview de Caro @Zi.only.Caro, dans la chaleur du Hellfest, bravant la fournaise en team avec Sarah Cross @sarahcrossphotography, son sourire et son appareil photo en bandoulière. L’appareil hein, pas le sourire.
@karendioxx sur Instagram





