Radiohead – Kid A, 25 ans plus tard, la beauté du bug

Groupes rock anglais des années 90 : britpop contre rock alternatif, la décennie qui a tout redéfini

par | 17 Fév 2026 | Groupe, À la Une

Temps de lecture : 28 min

En 1994, le rock anglais est à un carrefour. Le grunge américain a écrasé la scène internationale depuis trois ans. Les groupes de hair metal ont disparu. La pop britannique des années 80 — Duran Duran, Culture Club, Spandau Ballet — appartient à une autre époque. Et dans ce vide, une nouvelle génération de groupes rock anglais des années 90 choisit deux chemins radicalement différents.

D’un côté, la britpop : un mouvement qui revendique l’héritage de la pop anglaise des années 60, les Beatles, les Kinks, les Small Faces, et l’oppose frontalement à l’Amérique de Kurt Cobain. Des mélodies accessibles, des textes sur l’Angleterre contemporaine, une attitude nationale assumée. Oasis, Blur, Pulp, Suede — des groupes qui s’imposent dans les charts, dans les tabloïds, dans la culture populaire.

 

Groupes rock anglais des années 90 : britpop contre rock alternatif, la décennie qui a tout redéfini

Groupes rock anglais des années 90 : britpop contre rock alternatif, la décennie qui a tout redéfini

 

De l’autre, le rock alternatif britannique qui refuse l’étiquette britpop et cherche autre chose : Radiohead qui réinvente ce que le rock peut exprimer, les Manic Street Preachers qui mélangent politique et destruction, Portishead et Massive Attack qui inventent un son Bristol unique, My Bloody Valentine qui crée le shoegaze. Des groupes moins immédiatement commerciaux, mais dont l’influence sur la musique des trente années suivantes est au moins égale.

Cette tension — britpop populaire contre rock alternatif expérimental — est l’une des plus productives de l’histoire de la musique britannique. Ce guide revient sur tous les groupes qui ont compté, les albums qui définissent la décennie, et la rivalité qui l’a symbolisée. Pour une vue d’ensemble des groupes rock de la décennie à l’échelle mondiale, notre article sur les 50 groupes rock des années 90 qui ont tout changé propose le contexte international.

 

Pourquoi les années 90 ont-elles été si importantes pour le rock anglais ?

Pour comprendre la britpop, il faut comprendre l’Angleterre de 1994. Dix-huit ans de gouvernement conservateur. La désindustrialisation des années Thatcher a vidé les villes du nord. Le chômage, la stagnation culturelle, la nostalgie d’une Angleterre qui n’existe plus vraiment. Et dans les médias, la domination culturelle américaine : Nirvana, Pearl Jam, le grunge de Seattle comme bande-son de la jeunesse mondiale.

La britpop est une réaction consciente à tout ça. Damon Albarn de Blur est explicite sur le sujet dès 1993 : il veut faire une musique anglaise, ancrée dans l’Angleterre réelle, qui parle de classes sociales, de banlieues, de pubs et de journées sans issue. Noel Gallagher n’intellectualise pas autant le projet, mais le résultat est similaire : un rock qui célèbre l’appartenance nationale, qui nomme des quartiers de Manchester, qui boit de la bière au lieu de regarder vers Seattle.

Cette revendication culturelle arrive au bon moment. Tony Blair arrive au pouvoir en 1997 sur la promesse du « Cool Britannia ». Le gouvernement travailliste récupère l’énergie de la britpop comme symbole d’un renouveau national. Noel Gallagher est invité à Downing Street. La britpop devient mainstream au sens le plus large du terme — culturel, politique, commercial. Elle atteint son sommet et s’effondre presque simultanément.

Pendant ce temps, le rock alternatif britannique suit une trajectoire différente. Radiohead, les Manic Street Preachers, Portishead, My Bloody Valentine, The Verve — ces groupes ne s’inscrivent pas dans le projet national de la britpop. Ils regardent ailleurs : vers l’électronique, vers le jazz, vers la noise américaine, vers leurs propres contradictions intérieures. Et ce faisant, ils produisent certains des albums les plus durables de la décennie.

 

garbage band

 

La britpop : les groupes qui ont défini le mouvement

Oasis — Manchester, 1991

Liam et Noel Gallagher, avec Paul « Bonehead » Arthurs, Paul McGuigan et Tony McCarroll (remplacé rapidement par Alan White), forment Oasis à Manchester en 1991. Leur histoire commence dans les concerts du dimanche soir au Boardwalk de Manchester, où ils jouent devant une vingtaine de personnes. Deux ans plus tard, ils sont le plus grand groupe du monde.

Definitely Maybe sort en août 1994 et devient l’album britannique le plus rapidement vendu de l’histoire à sa sortie, selon les charts UK. « Supersonic », « Live Forever », « Rock ‘n’ Roll Star », « Cigarettes & Alcohol » — des chansons qui célèbrent l’ambition, le désir d’échapper à la médiocrité quotidienne, la conviction que quelque chose de grand est possible. Dans le contexte de l’Angleterre de Major, ce message a une résonance immédiate.

« Live Forever » est la réponse directe d’Oasis au grunge de Nirvana. Noel Gallagher l’explique lui-même : Cobain chantait « I hate myself and I want to die ». Oasis répondait qu’ils voulaient vivre éternellement. Ce n’est pas une nuance musicale — c’est une posture culturelle entière.

(What’s the Story) Morning Glory ? (1995) est l’album qui transforme Oasis en phénomène mondial. Selon les certifications BPI et les données internationales, l’album se vend à plus de 22 millions d’exemplaires dans le monde. « Wonderwall », « Don’t Look Back in Anger », « Champagne Supernova », « Some Might Say » — chaque morceau est calibré pour être chanté en chœur dans un stade, et ça fonctionne au-delà de toute expectative.

Le concert de Knebworth en août 1996 est le point culminant : deux soirs, 125 000 personnes chaque soir, 2,5 millions de demandes de billets pour une capacité totale de 250 000. Aucun groupe britannique n’avait réuni autant de personnes depuis les Rolling Stones des années 70. Pour l’histoire complète d’Oasis, des débuts manchesteriens à la reformation de 2025, notre article Oasis : histoire complète, albums, guerres et reformation couvre chaque chapitre en détail.

Be Here Now (1997) arrive dans un contexte de pression extraordinaire et déçoit — trop gonflé, trop long, enregistré dans un état de consommation excessive que Noel reconnaîtra lui-même. Standing on the Shoulder of Giants (2000) et les albums suivants montrent un groupe qui cherche sa direction après le sommet. Mais ces deux premiers albums suffisent pour définir une époque.

Album essentiel : (What’s the Story) Morning Glory ? (1995)
Titre fondateur : « Wonderwall »
Label : Creation Records

 

Blur — Londres / Colchester, 1988

Damon Albarn, Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree commencent leur carrière sous le nom Seymour avant de devenir Blur en 1989. Leurs deux premiers albums — Leisure (1991) et Modern Life Is Rubbish (1993) — les positionnent dans une britpop intellectuelle, influencée par les Kinks et la scène indie britannique des années 80. Mais c’est Parklife (1994) qui les propulse au premier plan.

Parklife est un portrait acide et affectueux de l’Angleterre contemporaine. Le titre éponyme, avec Philip Daniels en spoken word sur des accents cockney de Londres, est une déclaration : Blur chante l’Angleterre ordinaire, ses jogging pants, ses paris sportifs, ses journées sans événements. « Girls & Boys » parle de clubbing en Méditerranée avec une légèreté teintée d’ironie. « End of a Century » est mélancolique et drôle à la fois. L’album gagne quatre Brit Awards en 1995 — artiste de l’année, album de l’année, single de l’année et groupe de l’année.

La rivalité avec Oasis atteint son sommet en août 1995. EMI, le label de Blur, avance la sortie du single « Country House » pour qu’il entre en compétition directe avec « Roll With It » d’Oasis, sorti le même jour. Blur gagne la bataille des charts cette semaine-là — mais Oasis gagne la guerre culturelle. Morning Glory se vend dix fois plus que The Great Escape (1995) dans l’année qui suit.

La mutation artistique de Blur est leur vraie victoire sur le long terme. Blur (1997), enregistré sous l’influence de Pavement et du lo-fi américain, abandonne presque tout ce qui avait fait leur succès commercial. 13 (1999), après la rupture d’Albarn et Frischmann, est l’album le plus personnel et le plus sombre du groupe — et souvent considéré comme leur vrai chef-d’œuvre. La dissolution de Coxon et Blur en 2003, suivie de la reformation en 2009 pour Hyde Park, puis des albums suivants, témoigne d’une durabilité que peu de leurs contemporains britpop ont eue.

Album essentiel : Parklife (1994)
Titre fondateur : « Girls & Boys »
Label : Food Records / EMI

 

 

Pulp — Sheffield, 1978 (mais britpop dans les années 90)

Jarvis Cocker passe quinze ans dans l’obscurité avant que la britpop lui donne une scène. Formés à Sheffield en 1978, Pulp a sorti des albums qui n’ont intéressé personne, a changé de membres, a failli se dissoudre à plusieurs reprises. Quand His ‘n’ Hers sort en 1994 et entre dans le top 10 britannique, Cocker a 31 ans — vieux par les standards du rock des années 90.

Different Class (1995) est l’album le plus littéraire du mouvement britpop. « Common People » — la chanson sur une étudiante des Beaux-Arts grecque qui veut slummer dans la classe ouvrière anglaise — est une analyse de classe sociale d’une précision et d’une cruauté rares, emballée dans une mélodie synthpop parfaite. La montée finale, avec Cocker qui crache sa colère sur fond de claviers qui s’emballent, est l’un des moments les plus intenses du pop rock des années 90. L’album se vend à plus d’un million d’exemplaires au Royaume-Uni.

La performance de Cocker aux Brit Awards de 1996 — quand il envahit la scène pendant le numéro de Michael Jackson vêtu d’une aura christique, pour protester contre la mégalomanie de la pop — est devenue un des moments culturels les plus commentés de la décennie. Il est brièvement arrêté par la police. Les charges sont abandonnées. Cocker est un héros national pour une semaine.

This Is Hardcore (1998) est l’album que Cocker sort de sa britpop vers quelque chose de plus sombre, plus désenchanté, plus personnel. L’industrie du divertissement comme monstration, la célébrité comme piège — des thèmes que « Common People » avait anticipés mais qu’il n’avait pas encore complètement déployés. Souvent considéré comme leur vrai chef-d’œuvre par les critiques, l’album est un contrepoint parfait à la légèreté de Different Class.

Album essentiel : Different Class (1995)
Titre fondateur : « Common People »
Label : Island Records

 

Suede — Londres, 1989

Brett Anderson, Bernard Butler, Mat Osman et Simon Gilbert sont les pionniers méconnus de ce qui deviendra la britpop. Leur premier album Suede (1993) gagne le Mercury Prize avant qu’Oasis soit signé et avant que le terme britpop soit vraiment en usage. Anderson incarne un androgynisme sexuellement ambigu hérité de Bowie et de Morrissey — deux influences qu’il revendique sans complexe — sur un son de guitares denses et dramatiques.

Bernard Butler est le secret de Suede. Son jeu de guitare sur Suede et surtout sur Dog Man Star (1994) est d’une sophistication qui dépasse largement les attentes du genre. Les arrangements de « Stay Together », single de 1994 qui dure neuf minutes, sont d’une ambition orchestrale presque embarrassante pour un groupe britpop. La rupture entre Anderson et Butler avant la sortie de l’album — Butler quitte pendant les sessions d’enregistrement — est l’un des divorces artistiques les plus commentés de la décennie.

Sans Butler, Coming Up (1996) est un album plus pop, plus accessible, calibré pour les charts. « Trash », « Beautiful Ones », « Saturday Night » — des singles parfaits, moins profonds que ce que Butler apportait mais efficaces commercialement. Suede retrouve un succès qu’ils n’avaient pas eu avec Dog Man Star, paradoxalement leur meilleur album. La reformation en 2010, puis les albums Bloodsports (2013) et Night Thoughts (2016), montrent un groupe qui a survécu à sa propre dissolution.

Album essentiel : Dog Man Star (1994)
Titre fondateur : « The Wild Ones »
Label : Nude Records

 

 

Elastica — Londres, 1992

Justine Frischmann, Donna Matthews, Annie Holland et Justin Welch font une britpop sèche, nerveuse, tendue. Influencés par Wire et les Stranglers autant que par leurs contemporains, ils produisent avec leur premier album éponyme (1995) un objet de concision pop-rock parfaite : dix chansons, quarante minutes, aucune seconde de gras. L’album entre à la deuxième place des charts UK et se vend à plus d’un million d’exemplaires au Royaume-Uni.

Frischmann était alors la petite amie de Damon Albarn, ce qui alimentait les chroniques des tabloïds plus que la musique du groupe. Mais Elastica mérite d’être évalué indépendamment de ces anecdotes. « Connection », « Stutter », « Waking Up » — des chansons qui font ce que peu de groupes britpop font : elles refusent la sentimentalité et la grandeur. Leur musique est clinique, presque froide, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. The Menace (2000), sorti cinq ans plus tard avec un line-up remanié, ne retrouve pas ce niveau. Mais le premier album reste un classique discret de la décennie.

Album essentiel : Elastica (1995)
Titre fondateur : « Connection »
Label : Deceptive Records

 

 

Supergrass — Oxford, 1993

Gavin Rossdale, Danny Goffey et Mick Quinn ont 18 et 19 ans quand sort I Should Coco en 1995. L’album entre à la première place des charts UK. « Alright » — probablement le single le plus réjouissant de la décennie britpop — est une chanson sur la joie simple d’avoir 17 ans et de ne pas vouloir que ça s’arrête. Il n’y a pas d’ironie, pas de distance critique, pas de mélancolie de fond. Juste de l’énergie brute et un sens de la mélodie instinctif que Supergrass n’aura jamais à construire parce qu’il leur vient naturellement.

In It for the Money (1997) est plus complexe, plus sombre, plus ambitieux — une maturation artistique rapide et sincère. Le titre éponyme du groupe (1999) confirme cette évolution. Supergrass n’a jamais été le groupe le plus intellectuellement commenté de la britpop, mais leur catalogue de 1995 à 2002 est l’un des plus cohérents du mouvement.

Album essentiel : I Should Coco (1995)
Titre fondateur : « Alright »
Label : Parlophone

 

 

Sleeper, Echobelly, Menswear : la génération britpop complète

La britpop est plus large que ses cinq ou six groupes phares. Sleeper, avec Louise Wener en chanteuse et parolière, apporte un regard féminin sur les mêmes thèmes de classe et de culture populaire anglaise que Pulp ou Blur. Smart (1995) et The It Girl (1996) sont des albums pop-rock solides, souvent éclipsés par leurs contemporains plus célèbres.

Echobelly, menés par Sonya Aurora Madan, combinent des influences post-punk et indie sur des mélodies accessibles. Everyone’s Got One (1994) et On (1995) montrent un groupe capable de rigueur artistique dans un contexte dominé par le spectacle des frères Gallagher. Menswear sont le groupe le plus critiqué de la britpop — accusés d’être des opportunistes sans substance — mais « Daydreamer » reste un single efficace. Cast et Dodgy représentent la britpop du nord — Liverpool et Birmingham respectivement — avec des mélodies accessibles et une énergie de scène solide.

The Boo Radleys méritent une mention à part. Leur album Wake Up ! (1995) est l’un des disques les plus inclassables de la britpop britannique : psychédélique, dense, chargé de cordes et de trompettes, avec un single éponyme qui tourne en boucle sur les radios britanniques. Le groupe navigue entre britpop accessible et expérimentation shoegaze d’une façon que peu de leurs contemporains tentent.

 

 

La grande bataille : Oasis contre Blur, le 14 août 1995

Le 14 août 1995 est la date la plus symbolique de la britpop. EMI, le label de Blur, avance la sortie du single « Country House » pour le même jour que « Roll With It » d’Oasis sur Creation. Les deux groupes entrent en compétition directe dans les charts britanniques — une bataille de singles à une époque où le marché physique est encore un sport national, où chaque semaine de charts est commentée en une des journaux grand public.

La BBC organise des débats. Les tabloïds prennent position. La question « Oasis ou Blur ? » devient un marqueur d’identité sociale et régionale : Oasis pour le nord industriel, les classes ouvrières, l’authenticité brute. Blur pour le sud cultivé, les étudiants des universités du Russel Group, l’ironie cosmopolite. Cette opposition est évidemment une caricature — la majorité des fans de l’un écoutent l’autre — mais elle structure le récit médiatique de la décennie.

Blur gagne cette semaine-là : « Country House » entre à la première place, « Roll With It » à la deuxième. Damon Albarn célèbre. Les Gallagher traitent Blur de toutes les insultes imaginables dans les interviews suivantes. Six mois après, Morning Glory se vend à des millions d’exemplaires alors que The Great Escape stagne. Oasis gagne la guerre.

Ce qu’on retient de cette bataille aujourd’hui, c’est moins le résultat commercial que ce qu’elle révèle sur les deux approches du rock britannique des années 90. Blur est un groupe de studio qui pense son image et sa musique comme un projet intellectuel et artistique. Oasis est un groupe de scène qui croit fondamentalement à ce qu’il fait et dont la conviction contagieuse est la vraie force. Les deux approches sont légitimes. Les deux ont produit des albums qui ont survécu à la décennie.

Pour l’analyse détaillée de cette rivalité et de l’histoire d’Oasis, notre article Oasis : histoire complète, albums, guerres et reformation 2025 décortique chaque chapitre de cette saga.

 

Le rock alternatif britannique : ceux qui refusaient l’étiquette

Radiohead — Abingdon, Oxfordshire, 1985

Thom Yorke, Jonny Greenwood, Colin Greenwood, Ed O’Brien et Phil Selway forment Radiohead à Abingdon en 1985, alors qu’ils sont encore au lycée. Ils signent chez Parlophone en 1991 et sortent « Creep » en 1992 — un single de rock alternatif américain dans la veine du grunge qui cartonne aux États-Unis mais est ignoré au Royaume-Uni à sa sortie. La ré-édition après le succès américain en fait un hit britannique par défaut.

Radiohead est classé britpop par commodité au début. The Bends (1995) — guitares denses, émotions à vif, intensité qui doit autant à R.E.M. qu’aux groupes de Londres — commence à les distinguer. Mais c’est OK Computer (1997), enregistré en grande partie dans le manoir de Jane Seymour dans le Somerset avec le producteur Nigel Godrich, qui change tout.

OK Computer est un album sur la paranoïa moderne, l’aliénation technologique et la fin des certitudes politiques. « Paranoid Android » est une symphonie pop en plusieurs mouvements qui change de tempo et de ton trois fois sur cinq minutes. « Karma Police » est un cauchemar bureaucratique avec une mélodie piano inoubliable. « No Surprises » est une berceuse suicidaire sur fond de glockenspiel. « Electioneering » — l’une des rares chansons à guitare directement abrasives de l’album — crache sur le spectacle politique avec une rage contenue.

L’album gagne le Grammy du meilleur album alternatif en 1998. Selon Pitchfork, il est l’album de la décennie. Rolling Stone le place dans les 50 albums les plus importants de tous les temps. Son influence sur la musique des vingt années suivantes est pratiquement impossible à mesurer : Arcade Fire, Bon Iver, James Blake, James Murphy, des artistes de pop, de hip-hop et d’électronique citent OK Computer comme une référence fondatrice.

La mutation vers Kid A (2000) — abandon presque total des guitares, influences Aphex Twin et Brian Eno, refus du format chanson traditionnel — est la décision artistique la plus radicale qu’un groupe de rock mainstream a prise depuis Bowie dans les années 70. L’album entre directement numéro 1 au Royaume-Uni et aux États-Unis sans aucun single, aucune promo radio, aucune vidéo. Notre article Radiohead — Kid A, 25 ans plus tard analyse en profondeur cette mutation.

Album essentiel : OK Computer (1997)
Titre fondateur : « Paranoid Android »
Label : Parlophone

 

 

 

Manic Street Preachers — Blackwood, pays de Galles, 1986

James Dean Bradfield, Nicky Wire, Sean Moore et Richey Edwards viennent de Blackwood dans le sud du pays de Galles — une ville minière durement touchée par les fermetures thatchériennes. Leur musique porte la trace de cette géographie : politiquement engagée, intellectuellement dense, profondément ambivalente sur la célébrité et le succès commercial qu’ils recherchent tout en le méprisant.

Edwards et Wire écrivent les paroles — des textes qui citent Albert Camus, Sylvia Plath, les Situationnistes et les pamphlets révolutionnaires sur des guitares qui passent du glam au punk au métal lourd selon l’humeur. The Holy Bible (1994), produit par Steve Brown et enregistré dans une période d’hospitalisation d’Edwards pour anorexie et automutilation, est l’un des albums les plus déchirants des années 90. Dix morceaux sur la honte corporelle, la politique et la destruction. Les ventes sont faibles mais l’album est aujourd’hui régulièrement classé parmi les meilleurs albums britanniques de la décennie.

La disparition de Richey Edwards en février 1995 — il abandonne sa voiture près du pont Severn, utilisé pour les suicides, et n’est plus jamais revu — est l’un des mystères non résolus du rock britannique. Il est légalement déclaré mort en 2008. Les trois membres restants décident de continuer. Everything Must Go (1996), sorti après la disparition et partiellement construit sur des textes laissés par Edwards, leur apporte leur plus grand succès commercial au Royaume-Uni. L’album gagne le Mercury Prize.

This Is My Truth Tell Me Yours (1998) les propulse encore plus haut — numéro 1 au Royaume-Uni, meilleur album aux Brit Awards 1999. Un groupe sorti du pays de Galles minier qui remplit des stades en chantant des textes sur le socialisme et la désintégration personnelle. C’est l’une des histoires les plus improbables du rock britannique des années 90.

Album essentiel : The Holy Bible (1994)
Titre fondateur : « If You Tolerate This Your Children Will Be Next » (1998)
Label : Epic Records

 

The Verve — Wigan, 1989

Richard Ashcroft, Nick McCabe, Simon Jones et Peter Salisbury viennent de Wigan — pas Manchester, pas Londres, pas Bristol. Cette marginalité géographique dans une décennie où les origines décident de l’étiquette contribue à leur statut d’outsiders dans la britpop. Leur musique est expansive, psychédélique, souvent épique : moins de chansons pop que de paysages sonores qui s’étirent sur cinq ou six minutes.

A Storm in Heaven (1993) et A Northern Soul (1995) établissent leur crédibilité dans les cercles indie mais ne décollent pas commercialement. La dissolution en 1995, la reformation en 1996, et Urban Hymns (1997) changent tout. L’album entre à la première place des charts UK. « Bitter Sweet Symphony », construit sur un sample de l’orchestre d’Allen Klein basé sur une mélodie des Rolling Stones, devient l’un des morceaux les plus reconnaissables de la décennie — et l’un des plus douloureux en termes de droits d’auteur : Jagger et Richards récupèrent l’intégralité des royalties, laissant Ashcroft avec rien. « The Drugs Don’t Work » leur vaut un second numéro 1.

La dissolution finale de McCabe en 1999, puis la reformation en 2007-2009 qui se termine dans la dispute, illustrent un groupe dont l’instabilité interne est aussi constitutive que leur musique. Ashcroft continue en solo avec une discographie inégale mais une présence scénique intacte.

Album essentiel : Urban Hymns (1997)
Titre fondateur : « Bitter Sweet Symphony »
Label : Hut Records

 

Portishead — Bristol, 1991

Geoff Barrow, Beth Gibbons et Adrian Utley inventent un son qui n’appartient à aucune catégorie : trip-hop, soul noire, samples de films noirs des années 60, guitare surf torturée, voix de Gibbons comme une chanteuse de jazz qui serait restée coincée dans une chambre d’hôtel depuis trois semaines. Dummy (1994) gagne le Mercury Prize et se vend à plus de 2 millions d’exemplaires au Royaume-Uni — un chiffre exceptionnel pour un album aussi peu conventionnel.

Ce n’est pas du rock au sens strict. Mais Portishead influence autant de groupes de rock alternatif britannique des années 90 et 2000 que la plupart des albums de guitares. Leur façon d’utiliser les samples comme instruments à part entière, leur esthétique visuelle, leur refus des compromis avec le format radio — tout ça circule dans les têtes des musiciens qui arrivent après eux. Portishead (1997) approfondit la noirceur. Third (2008), sorti onze ans après, déconcerte par son abandon du son qui les avait définis — et gagne les éloges de la critique.

Album essentiel : Dummy (1994)
Titre fondateur : « Glory Box »
Label : Go Beat / London

 

Massive Attack — Bristol, 1988

Robert Del Naja (3D), Grant Marshall (Daddy G) et Andrew Vowles (Mushroom) créent le trip-hop de Bristol avec Blue Lines (1991) — hip-hop ralenti, samples soul, voix de Shara Nelson et Tricky. L’album est une révolution sonore qui influence deux décennies de production musicale britannique. Protection (1994) approfondis le son. Mais c’est Mezzanine (1998) qui est leur chef-d’œuvre : guitares de Craig Armstrong en samples, contribution de Liz Fraser des Cocteau Twins sur « Teardrop » — l’un des morceaux les plus reconnaissables de la fin de la décennie —, une noirceur atmosphérique unique.

La dissolution interne (Mushroom quitte pendant l’enregistrement de Mezzanine), les délais entre les albums, les projections visuelles de plus en plus politiques lors des concerts — Massive Attack est un groupe qui ne fait rien comme les autres, et dont l’influence sur la musique britannique contemporaine est considérable.

Album essentiel : Mezzanine (1998)
Titre fondateur : « Teardrop »
Label : Virgin Records

 

My Bloody Valentine — Dublin / Londres, 1982

Kevin Shields, Bilinda Butcher, Debbie Googe et Colm Ó Cíosóig sortent Loveless en novembre 1991 après deux ans d’enregistrement, un budget de 250 000 livres sterling et une relation avec Creation Records proche de la rupture définitive. L’album était censé prendre trois semaines. Il en a pris vingt-quatre. Alan McGee, patron de Creation, a dit qu’il avait failli fermer le label à cause des coûts.

Loveless définit le shoegaze dans sa forme la plus pure : murs de guitares saturées jouées avec une technique de tremolo spécifique (la « glide guitar » de Shields), voix de Butcher entièrement enfouies dans le mix comme un instrument de plus, tempos flottants, absence de tout ancrage rythmique conventionnel. L’album n’a pratiquement pas de successeur comparable — des dizaines de groupes ont tenté de le reproduire (Slowdive, Ride, Chapterhouse), aucun n’a atteint son niveau de dissolution des frontières entre son et texture. Shields disparaît pendant vingt-deux ans. m b v arrive en 2013, aussi bon.

Album essentiel : Loveless (1991)
Titre fondateur : « Only Shallow »
Label : Creation Records

 

Spiritualized — Rugby / Londres, 1990

Jason Pierce sort de Spacemen 3 en 1990 et construit Spiritualized autour d’un projet plus ambitieux : un rock spatial qui incorpore le gospel américain, l’ambient électronique de Brian Eno, les orchestrations de Phil Spector et une honnêteté sur la dépendance aux opiacés qui va jusqu’à présenter l’album Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space (1997) dans des boîtes imitant des plaquettes de médicaments sur ordonnance.

L’album est enregistré avec un orchestre de 100 musiciens, un chœur gospel et des arrangements qui durent parfois quinze minutes. « Come Together » — pas la reprise des Beatles, une composition originale — est l’une des progressions harmoniques les plus belles du rock britannique des années 90. Pierce est hospitalisé pour une pneumonie pendant les sessions. L’album sort malgré tout, et est accueilli comme un chef-d’œuvre par la critique britannique.

Album essentiel : Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space (1997)
Titre fondateur : « Come Together »
Label : Dedicated Records

 

Garbage — Madison, Wisconsin / Edinburgh, 1993

Shirley Manson est écossaise. Butch Vig, Duke Erikson et Steve Marker sont américains, de Madison, Wisconsin. Vig, producteur de Nevermind de Nirvana et de Siamese Dream des Smashing Pumpkins, voit Manson dans le clip de « Suffocate Me » par Angelfish et l’appelle le lendemain. Le groupe qui en résulte est transatlantique dans sa construction — son de rock alternatif américain, présence vocale et personnalité de Manson résolument britannique.

Leur premier album éponyme (1995) est une synthèse parfaite entre production numérique et guitares rock : des samples traités, des boîtes à rythmes, une voix froide et magnétique sur des mélodies accessibles. Version 2.0 (1998) est encore plus soigné. Garbage est souvent classé dans la britpop par défaut, mais leur musique est plus proche du rock alternatif américain électronique que de la britpop proprement dite — ce qui en fait un pont intéressant entre les deux côtes de l’Atlantique dans les années 90.

Album essentiel : Garbage (1995)
Titre fondateur : « Stupid Girl »
Label : Mushroom Records

 

Jeff Buckley — New York (d’ascendance anglaise, carrière britanniquement reconnue)

Jeff Buckley est américain, mais sa reconnaissance critique vient d’abord du Royaume-Uni. Grace (1994) est sous-estimé aux États-Unis à sa sortie mais acclamé par la presse britannique qui le place dans le contexte du rock alternatif de la décennie. Sa reprise de « Hallelujah » de Leonard Cohen — plus connue aujourd’hui que l’originale — est devenue la chanson la plus reprises de l’histoire de la musique populaire selon de nombreux catalogues. Notre article It’s Never Over — Pourquoi Jeff Buckley nous hante encore revient sur ce mystère durable.

 

La fin de la britpop et ce qui vient après

La britpop commence à s’effondrer en 1997. Be Here Now d’Oasis, sorti en août 1997, entre à la première place des charts UK avec les meilleures premières ventes de l’histoire britannique à ce moment — et est immédiatement reconnu comme un album gonflé, sans la grâce de ses prédécesseurs. La critique est cruelle. Le public met plus de temps, mais les reventes en occasion commencent quelques mois après.

Blur sort Blur en 1997 et abandonne délibérément la britpop pour le lo-fi américain — un geste de rupture artistique cohérent mais qui marque la fin de leur identité britpop. Pulp sort This Is Hardcore en 1998, leur album le plus désenchanté sur la célébrité et le spectacle. Suede remplace Butler par Richard Oakes et fait une britpop de service avec Coming Up.

Le « Cool Britannia » politique s’effondre en même temps. Noel Gallagher est photographié à Downing Street avec un verre de champagne en 1997, au sommet de la britpop. Quelques mois plus tard, Radiohead sort OK Computer — un album qui dit exactement le contraire du Cool Britannia. En 1998, Thom Yorke refuse catégoriquement toute association avec le projet gouvernemental. La distanciation est complète.

Ce qui prend la relève à la fin des années 90 et au début des années 2000 est plus divers et moins facilement étiquetable. Travis et Stereophonics apportent une britpop plus mélancolique et acoustique. Coldplay — formés à Londres en 1996, signés en 1998 — devient le groupe qui domine la décennie suivante avec un post-britpop émotionnel et accessible. Muse, formés à Teignmouth dans le Devon en 1994, combinent la grandiosité de Radiohead avec le métal progressif et une théâtralité unique. Arctic Monkeys, à Sheffield en 2002, reprennent les thèmes sociaux de la britpop (la vie nocturne anglaise, les classes ouvrières du nord) dans un contexte plus cru et immédiat.

 

 

L’héritage des groupes rock anglais des années 90

L’influence des groupes rock anglais des années 90 sur la musique britannique et mondiale des trente années suivantes est multiple et difficile à épuiser.

La britpop a normalisé l’idée qu’un groupe de rock peut être explicitement politique sur son appartenance culturelle nationale — une idée que les groupes britanniques des années 80 (U2, Depeche Mode, The Cure) n’avaient pas vraiment portée de cette façon. Cette revendication nationale du rock continue d’alimenter des groupes comme Arctic Monkeys, The 1975 ou même des artistes grime comme Skepta qui parlent d’une Angleterre spécifique à un moment précis.

Le rock alternatif britannique — Radiohead en tête — a montré qu’un groupe de rock pouvait se réinventer radicalement d’un album à l’autre sans perdre son public. Cette liberté, que peu de groupes avaient osée depuis Bowie, est devenue une référence pour toute une génération d’artistes qui refusent d’être définis par un seul son.

Les groupes post-rock et shoegaze — My Bloody Valentine, Spiritualized, Mogwai (Glasgow) — ont ouvert des possibilités sonores que la musique électronique et ambiant des décennies suivantes ont largement empruntées. La dissolution de la frontière entre guitare et texture, entre rythme et atmosphère, entre chanson et sculpture sonore — tout ça commence dans les années 90 britppop et alternatif et continue de circuler.

Pour situer ces groupes dans le panorama mondial du rock des années 90, notre article sur les 50 groupes rock des années 90 qui ont tout changé propose le contexte international complet. Et pour les albums qui ont structuré la décennie, notre sélection des 50 albums de rock les plus influents revient sur les disques essentiels, britpop et alternatif confondus.

 

 

FAQ — Groupes rock anglais des années 90

Qu’est-ce que la britpop exactement ?

La britpop est un mouvement musical britannique des années 1993-1997 qui revendique l’héritage de la pop anglaise des années 60 (Beatles, Kinks, Small Faces) en réaction à la domination culturelle du grunge américain. Ses groupes principaux sont Oasis, Blur, Pulp, Suede, Elastica et Supergrass. La britpop se caractérise par des textes qui parlent de l’Angleterre contemporaine, des mélodies accessibles et une attitude nationale assumée. Elle s’effondre vers 1997-1998, symbolisée par l’échec critique de Be Here Now d’Oasis.

Qui a gagné la rivalité Oasis vs Blur ?

Blur a gagné la bataille des singles le 14 août 1995 : « Country House » entre à la première place des charts UK, « Roll With It » à la deuxième. Mais Oasis a gagné la guerre culturelle : Morning Glory se vend à plus de 22 millions d’exemplaires dans le monde, contre environ 2 millions pour The Great Escape de Blur. Sur le long terme, les deux groupes ont des arguments différents : Blur a produit Parklife (1994) et 13 (1999), deux albums souvent jugés supérieurs artistiquement. Oasis a produit l’expérience culturelle collective la plus massive du rock britannique des années 90.

Pourquoi Radiohead n’est-il pas considéré comme un groupe britpop ?

Radiohead a été classé britpop par certains médias à leurs débuts, mais le groupe a toujours refusé cette étiquette. Leur musique — à partir de The Bends (1995) et surtout OK Computer (1997) — est plus influencée par la musique expérimentale américaine, le jazz, l’ambient de Brian Eno et les possibilités offertes par les technologies numériques naissantes que par les Beatles ou les Kinks. La britpop célèbre l’Angleterre et la clarté mélodique. Radiohead explore la paranoïa et l’aliénation. Les deux projets sont presque opposés.

Quels groupes rock anglais des années 90 sont encore actifs ?

Radiohead est en pause prolongée depuis 2016 (des concerts isolés en 2017 et 2018, mais aucun album depuis A Moon Shaped Pool en 2016). Oasis a effectué sa reformation en 2025 pour une tournée mondiale. Blur se produit occasionnellement depuis leur reformation en 2009 et a sorti The Ballad of Darren en 2023. Les Manic Street Preachers sont toujours en activité et sortent des albums régulièrement. Massive Attack tourne et travaille sur de nouveaux projets. Suede a sorti plusieurs albums depuis leur reformation en 2010.

Quel est le meilleur album de la britpop ?

Le consensus critique place Different Class de Pulp (1995) et Parklife de Blur (1994) parmi les albums les plus aboutis artistiquement. (What’s the Story) Morning Glory ? d’Oasis (1995) est le plus vendu et celui qui définit le mieux le phénomène culturel de la décennie. Dog Man Star de Suede (1994) est souvent cité comme le plus ambitieux musicalement, même s’il n’a pas connu le même succès commercial. Le choix dépend de ce qu’on cherche dans la britpop : impact culturel, qualité mélodique, profondeur artistique.

Quelle est la différence entre la britpop et le rock alternatif britannique des années 90 ?

La britpop est un mouvement conscient de revendication nationale, mélodiquement accessible, orienté vers les charts et le grand public. Elle s’inscrit dans une tradition pop britannique clairement définie. Le rock alternatif britannique des années 90 — Radiohead, Manic Street Preachers, Portishead, My Bloody Valentine — refuse cette accessibilité immédiate et cette affiliation nationale. Il cherche à explorer d’autres territoires sonores, d’autres façons d’organiser la musique, d’autres sujets que l’identité anglaise. Les deux coexistent pendant les années 90 sans vraiment dialoguer — ce qui est précisément ce qui rend la décennie aussi riche.

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