Au début des années 2000, alors que le rock semblait partagé entre nostalgie garage, revival post-punk et nouvelles expérimentations électroniques, une génération entière de musiciens continuait de grandir dans l’ombre immense de The Cure. Des adolescents qui avaient découvert Disintegration, Pornography ou The Head on the Door et qui, quelques années plus tard, allaient transformer cette mélancolie en quelque chose de nouveau. Car l’influence de Robert Smith ne se résume pas à un rouge à lèvres noir, quelques guitares noyées dans la réverbération ou une silhouette torturée. Elle réside surtout dans une manière unique de faire cohabiter les contraires : écrire des chansons profondément tristes qui donnent pourtant envie de chanter, transformer la solitude en hymne collectif, faire danser les blessures…
C’est cette trace incolore que l’on retrouve chez plusieurs groupes apparus dans les années 2000. Des artistes qui n’ont jamais cherché à devenir « le nouveau The Cure« , mais qui ont prolongé son héritage à leur manière : dans une guitare cristalline, une ligne de basse mélodique, une voix fragile ou cette sensation étrange de trouver du bonheur et du confort dans la mélancolie. Parce que ces groupes ont parfois écrit certaines des plus belles chansons mélancoliques de leur époque sans recevoir la reconnaissance qu’ils méritaient. Rock Sound vous propose un retour sur 10 morceaux des années 2000 qui prouvent que l’esprit de The Cure a toujours été là, quelque part dans l’ombre… forcément.
1. Shout Out Louds – Wish I Was Dead (Part II) (2004)
Les Suédois de Shout Out Louds ont grandi avec les disques de Robert Smith, mais ils n’ont jamais cherché à enfiler son costume. Là où The Cure pouvait transformer la mélancolie en grand théâtre romantique, Adam Olenius apporte quelque chose de plus fragile, de plus maladroit. Sa voix semble toujours sur le point de vaciller, comme celle de quelqu’un qui aurait trouvé le courage de dire enfin ce qu’il ressent.
Avec son mélange d’indie rock des années 2000 et de mélancolie scandinave, « Wish I Was Dead (Part II) » aurait pu être un classique oublié de la discographie de Robert Smith. Finalement, il est devenu quelque chose d’encore plus intéressant : la preuve qu’une influence peut traverser les générations sans perdre son âme.
2. The Bravery – An Honest Mistake (2005)
En 2005, alors que le rock ressortait ses vieux blousons post-punk et redécouvrait les joies des synthétiseurs analogiques, The Bravery est arrivé avec une silhouette qui semblait tout droit sortie des nuits londoniennes des années 80.
Avec « An Honest Mistake », le groupe new-yorkais capture parfaitement cette obsession de l’époque pour les guitares froides, les rythmes dansants et les mélodies traversées par une certaine urgence romantique. La ressemblance avec Robert Smith n’est pas forcément dans la mélodie ou dans la voix, mais dans cette manière de faire sonner la solitude comme quelque chose de grandiose. Il y a dans ce morceau une tension permanente entre l’envie de disparaître et celle d’être entendu, entre l’obscurité des couplets et l’énergie presque euphorique du refrain.
The Bravery n’aura finalement jamais connu la carrière que certains leur prédisaient à leurs débuts. Souvent réduits à un simple groupe du revival new wave, ils avaient pourtant compris une chose essentielle, la musique sombre n’est pas forcément une musique triste. Chez The Cure comme chez eux, les ombres peuvent aussi devenir un endroit où l’on danse.
3. The Organ – Brother (2004)
Paru en 2004, »Brother » donne l’impression d’être une chanson retrouvée au fond d’une cassette oubliée entre deux albums de The Cure et de Siouxsie and the Banshees. Une basse qui ne quitte jamais le premier plan, des claviers discrets mais essentiels, quelques guitares cristallines et cette voix singulière de Katie Sketch, détachée, presque impassible.
Là où beaucoup de groupes des années 2000 cherchaient à faire revivre les années 80 en les modernisant, les Canadiens de The Organ préféraient en capturer simplement l’atmosphère. Leur musique avance à pas feutrés, laissant le silence respirer entre les notes avec une élégance rare.
Comme chez The Cure, la mélancolie n’est jamais pesante. Elle devient un décor, un paysage dans lequel on accepte volontiers de se perdre. « Brother » n’a rien d’une démonstration de force, c’est une chanson qui murmure plutôt qu’elle ne crie, et c’est ce qui la rend si touchante.
Le groupe ne sortira qu’un seul album avant de disparaître presque aussi discrètement qu’il était arrivé. Une injustice, tant Grab That Gun demeure l’un des trésors cachés de l’indie rock des années 2000 et l’un des plus beaux prolongements de leur mélancolie.
4. Interpol – Untitled (2002)
Véritable porte d’entrée vers Turn on the Bright Lights, l’un des albums les plus marquants des années 2000, le morceau rappelle qu’il existe plusieurs façons d’hériter d’un groupe. Certaines passent par une guitare, d’autres par une émotion. Interpol a choisi la seconde, offrant à la mélancolie un nouveau décor : celui des grandes villes endormies au petit matin.
On a souvent résumé Interpol à une rencontre entre Joy Division et le revival post-punk du début des années 2000. C’est oublier à quel point les New-Yorkais partageaient aussi quelque chose avec The Cure : cette élégance froide, cette façon de rendre la nuit infiniment romanesque sans jamais tomber dans la démonstration.
Comme Robert Smith avant eux, Interpol comprend que le silence est parfois aussi important que les notes. Rien ne semble pressé, les accords trouvent naturellement leur place, laissant les émotions s’installer sans jamais les forcer. « Untitled » ne cherche pas à impressionner, il préfère envelopper l’auditeur jusqu’à lui donner l’impression que le monde s’est momentanément arrêté.
5. The Horrors – Sea Within a Sea (2009)
En quelques années, The Horrors sont passés du statut de jeunes dandys garage un peu provocateurs à celui de l’un des groupes les plus fascinants de leur génération. Avec « Sea Within a Sea », ils tournent définitivement le dos à leurs débuts pour construire un paysage sonore immense, où le post-punk rencontre le krautrock et les grandes nappes psychédéliques.
Le morceau avance comme une longue dérive nocturne. Les guitares ne cherchent plus seulement à accompagner la mélodie, elles deviennent une matière, une lumière, un brouillard dans lequel viennent se perdre les synthétiseurs et la voix de Faris Badwan. Tout semble en mouvement, sans jamais céder à la précipitation.
Derrière cette ampleur presque cosmique, on entend pourtant les premiers The Cure. Ceux de « Fire in Cairo » ou de « Killing an Arab », quand les guitares tournaient en boucle, que la basse menait la danse et que chaque chanson avançait avec une urgence aussi hypnotique qu’élégante. The Horrors ne reprennent pas leur son, ils en prolongent l’élan, en l’étirant jusqu’à en faire une odyssée de près de huit minutes.
Point culminant de Primary Colours, « Sea Within a Sea » rappelle que les plus belles influences sont souvent celles qui savent se transformer. Plus de trente ans après les premiers pas de Robert Smith, l’étincelle brûlait encore. Elle éclairait simplement un horizon beaucoup plus vaste.
6. Deftones – Xerces (2006)
À première vue, Deftones n’a peut-être rien à faire dans ce classement. Un groupe de metal alternatif californien aux côtés de formations indie et post-punk ? Et pourtant, peu d’artistes des années 2000 auront autant revendiqué leur amour pour The Cure que Chino Moreno.
Avec « Xerces », cette influence apparaît au grand jour. Les guitares ne cherchent plus seulement à être lourdes : elles deviennent aériennes, presque lumineuses. Elles enveloppent la voix fragile de Chino Moreno dans une brume sonore où la violence laisse place à la contemplation. Comme chez Robert Smith, la mélancolie n’écrase jamais la chanson, elle la fait simplement flotter.
L’influence des Anglais ne s’arrête d’ailleurs pas à quelques accords ou à une ambiance. En 2004, Deftones rend hommage à l’un de ses groupes favoris en reprenant « If Only Tonight We Could Sleep » lors de l’émission MTV Icon: The Cure. Une performance si réussie qu’elle trouvera naturellement sa place, un an plus tard, sur la compilation B-Sides & Rarities. Plus qu’une reprise, c’est une déclaration d’amour. Une autre preuve que l’héritage de Robert Smith ne s’est jamais limité au rock indépendant. Il s’est aussi discrètement glissé jusque dans les plus beaux albums de metal alternatif des années 2000.
7. The Mary Onettes – Lost (2007)
Avec « Lost », les Suédois ont peut-être capturé mieux que quiconque la beauté glacée de Disintegration. Les guitares semblent flotter dans un brouillard permanent, les claviers dessinent des paysages immenses et la voix de Philip Ekström porte cette même fragilité distante, comme un message venu d’un endroit impossible à atteindre.
Pourtant, The Mary Onettes ne cherchent jamais à être une simple copie de The Cure. Leur musique possède une douceur différente, plus nordique, plus lumineuse malgré les ombres qui la traversent. Là où Robert Smith transformait souvent la douleur en vertige romantique, le groupe suédois semble plutôt contempler ses blessures avec une certaine sérénité.
Sorti en plein cœur des années 2000, « Lost » ne sonne jamais comme un exercice nostalgique. C’est plutôt la preuve qu’une émotion peut survivre aux décennies, même lorsque les modes changent. The Mary Onettes n’auront jamais connu le succès qu’ils méritaient, mais leur premier album reste aujourd’hui l’un des trésors cachés de cette génération. Une capsule de mélancolie froide, magnétique et magnifique.
8. Editors – Munich (2005)
Au milieu des années 2000, alors que toute une génération de groupes britanniques replongeait dans les sonorités froides du post-punk, Editors sont rapidement apparus comme l’un des plus fascinants. Là où certains se contentaient de ressortir les vieilles recettes des années 80, eux semblaient chercher quelque chose de plus profond : cette tension permanente entre urgence et mélancolie qui faisait la grandeur des premiers albums de The Cure.
Avec « Munich », le groupe frappe immédiatement, la guitare découpe l’espace avec une précision presque glaciale, la basse avance comme une ombre et la voix de Tom Smith (tiens donc) donne au morceau une intensité presque dramatique. Tout est sombre, massif, mais jamais dépourvu d’élégance.
On pense évidemment au versant le plus noir de The Cure, celui de Pornography, mais Editors ne cherchent jamais à ressusciter un fantôme. Ils reprennent cette tension sombre et romantique pour la faire entrer dans les années 2000 avec une production plus imposante, des guitares plus massives et l’urgence d’un groupe qui regarde vers le passé sans jamais s’y enfermé.
Ce qui rend « Munich » si efficace, c’est cette capacité à faire danser la noirceur. Comme leurs prédécesseurs, Editors comprennent qu’une chanson triste n’a pas besoin de rester immobile. Elle peut avancer, frapper, remplir des salles entières.
9. The Radio Dept. – We Climb The Wired Fences (2003)
« We Climb The Wired Fences » est de ces chansons qui semblent exister dans un monde légèrement décalé du nôtre. Avec son voile de bruit blanc, ses guitares noyées dans la réverbération et sa mélodie presque fragile, le morceau donne l’impression d’écouter un souvenir.
Venus de Suède, The Radio Dept. ont toujours cultivé une forme de mélancolie différente. Moins théâtrale que celle de The Cure, moins sombre en apparence, mais traversée par la même obsession : capturer ces émotions difficiles à nommer, ces moments où la beauté et la tristesse semblent avancer main dans la main. Comme Robert Smith, le groupe comprend qu’une chanson triste n’a pas besoin d’être écrasante. Elle peut être douce, presque réconfortante, comme une lumière qui traverse une pièce vide.
Avec leur approche lo-fi et leurs textures rêveuses, The Radio Dept. ont transformé la mélancolie des années 80 en quelque chose de plus fragile, plus intime, parfaitement adapté aux années 2000. « We Climb The Wired Fences » n’est pas un hommage direct à The Cure, mais plutôt l’écho lo-fi d’une même sensibilité.

10. Clap Your Hands Say Yeah – The Skin of My Yellow Country Teeth (2005)
À première vue, Clap Your Hands Say Yeah n’est pas le groupe que l’on attend dans un classement consacré aux héritiers de The Cure. Trop nerveux, trop excentrique, trop imprévisible. Et pourtant, derrière les guitares en cascade et la voix immédiatement reconnaissable d’Alec Ounsworth se cache une même envie : faire naître de grandes émotions avec plein de mélodies qui se chevauchent.
« The Skin of My Yellow Country Teeth » avance comme une chanson prise dans une course folle. Les guitares s’entrechoquent, le rythme semble toujours sur le point de dérailler, mais au milieu de ce chaos apparaît une mélodie lumineuse, presque fragile. Une façon très particulière de faire cohabiter l’urgence et la mélancolie.
Plus que dans le son, le lien avec The Cure est dans cette manière d’écrire des refrains qui restent en tête tout en portant une étrange tristesse. Robert Smith a toujours su transformer une émotion intime en chanson collective ; Clap Your Hands Say Yeah reprennent cette idée avec les codes de l’indie rock des années 2000.
Sorti sur leur premier album éponyme, devenu un véritable phénomène de bouche-à-oreille, le morceau rappelle qu’un héritage musical n’est jamais figé. Il peut se cacher dans une guitare cristalline, une basse qui gallope (Gallup), mais aussi dans une mélodie un peu folle chantée avec le sentiment d’être au bord du précipice. Moins sombre, moins gothique, mais tout aussi habité.

The Cure en 2008
L’ombre d’un groupe qui n’a jamais disparu
Il y a une ironie dans l’histoire de ces héritiers cachés : au moment où toute une génération d’artistes redécouvrait l’héritage de The Cure, Robert Smith et les siens continuaient eux-mêmes d’écrire de nouvelles pages de leur histoire.
À l’aube des années 2000, le groupe sortait de sa longue période de silence avec Bloodflowers (2000), un album souvent moins cité que les monuments de leur discographie, mais qui possède pourtant une beauté crépusculaire unique. Loin de chercher à retrouver la grandeur passée de Disintegration ou la violence de Pornography, The Cure y livre une musique plus intime, plus dépouillée, traversée par cette même mélancolie qui les accompagne depuis toujours.
En 2004 arrive The Cure, un disque plus massif et plus sombre, produit avec Ross Robinson, qui montre un groupe capable de retrouver une forme d’urgence après plusieurs années de flottement. Enfin, 4:13 Dream (2008) poursuit cette exploration avec une approche plus lumineuse, parfois plus pop, mais toujours guidée par cette obsession pour les émotions contradictoires.
Ces albums ont souvent été mis de côté face aux classiques qui ont construit la légende du groupe. Pourtant, ils racontent une autre histoire, celle d’un groupe qui n’a jamais cessé de chercher, même lorsque le monde regardait ailleurs. Finalement, c’est peut-être la plus belle preuve de l’influence de The Cure. Leur héritage ne se trouve pas seulement dans les groupes qui les citent ou qui reprennent leurs guitares. Il existe dans cette manière unique de transformer la tristesse en quelque chose de profondément humain. En 2026, l’ombre de Robert Smith plane toujours. Et comme toutes les grandes ombres, elle ne disparaît jamais vraiment, elle se déplace, s’étire, change de forme, mais continue d’accompagner ceux qui marchent à ses côtés.
Site officiel : thecure.com
Facebook : thecure
Instagram : thecure





