On raconte que certains groupes transportent avec eux un parfum d’autrefois, une lueur étrange, une ombre qui précède leur arrivée. Creeper fait partie de ces apparitions rares : un collectif anglais qui avance comme une légende en mouvement, tissant album après album un univers gothique où se mêlent romance noire, drame et flamboyance. Le 4 mai au Trabendo, Paris s’apprête à accueillir une nuit où le rock se déguise, se raconte, se transforme… une nuit où l’on franchit un seuil sans vraiment savoir ce qui nous attend de l’autre côté.
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Il y a des groupes qui avancent comme des fantômes dans l’histoire du rock, changeant de forme à chaque apparition, laissant derrière eux une traînée de symboles, de personnages et de mythes. Creeper appartient à cette lignée rare. Depuis leurs débuts à Southampton, ils n’ont cessé de se réinventer, comme si chaque album était une nouvelle incarnation, une nouvelle peau arrachée à la nuit. Le 4 mai prochain au Trabendo, Paris accueillera non seulement un concert, mais l’un de ces univers mouvants qui ne se dévoilent vraiment qu’en live.
L’histoire commence pourtant simplement : un groupe de jeunes musiciens — Will Gould au chant, Ian Miles à la guitare, bientôt rejoints par Hannah Greenwood (claviers, voix), Sean Scott (basse) et Jake Fogarty (batterie) — qui, au début des années 2010, veulent redonner au punk anglais une dimension romantique, gothique, presque littéraire. Très vite, Creeper se distingue par une écriture qui dépasse le cadre du genre : des refrains immenses, une sensibilité théâtrale, un goût pour les récits tragiques. Les premiers EPs posent les bases d’un univers où l’on croise des figures maudites, des amours impossibles, des fantômes qui refusent de disparaître.
Leur premier album, Eternity, In Your Arms (2017), confirme cette ambition narrative. On y suit l’histoire d’un personnage disparu, James Scythe, dans une atmosphère oscillant entre horror punk, emo britannique et rock gothique. Creeper ne se contente pas de composer : ils racontent. Ils construisent des arcs, des personnages, des mythologies. Chaque cycle est pensé comme une saison d’une série, avec ses codes, ses couleurs, ses obsessions.
Puis vient Sex, Death & the Infinite Void (2020), virage spectaculaire vers un glam rock cinématographique, presque hollywoodien. Le groupe y explore une Amérique fantasmée, entre romance tragique et décadence. C’est là que Creeper affirme pleinement son identité : un groupe qui refuse la stagnation, qui préfère brûler ses costumes pour en créer de nouveaux. Avec Sanguivore (2023) et Sanguivore II: Mistress of Death (2025), ils plongent dans une esthétique vampirique flamboyante, inspirée par les films d’horreur des années 80, le Satanic Panic, les amours sanglants et les cabarets décadents. Will Gould devient une figure quasi vampirique, Hannah Greenwood une présence spectrale et magnétique, et la musique se fait plus sombre, plus dramatique, plus opératique.
Musicalement, Creeper est un animal hybride. Leur son navigue entre les ombres du gothic rock, l’urgence du punk, la flamboyance du glam, et parfois même une forme de rock’n’roll romantique qui évoque un Bowie passé du côté obscur, un Meat Loaf vampirisé, ou un The Damned qui aurait troqué le cuir pour la dentelle noire. La voix de Will Gould, profonde, vibrante, théâtrale, oscille entre la déclamation dramatique et l’élan punk. Il chante comme un narrateur hanté, un maître de cérémonie qui guide le public à travers un conte gothique. À ses côtés, la voix d’Hannah Greenwood apporte une lumière spectrale, presque liturgique, qui contraste et magnifie l’ensemble. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Creeper, attendez-vous à des refrains immenses, des crescendos émotionnels, des ruptures de ton, des envolées presque cinématographiques. C’est un rock qui raconte, qui joue, qui incarne — un rock qui ne se contente pas de sonner, mais qui met en scène.
C’est cette version du groupe que Paris a pu entrevoir il y a quelques mois, lorsqu’ils ont ouvert pour Ice Nine Kills à la Salle Pleyel. Un set court, mais suffisant pour comprendre que Creeper n’est pas un groupe comme les autres. Leur présence scénique, leur précision, leur manière d’habiter chaque geste, chaque silence, chaque montée dramatique… Tout semblait indiquer qu’ils étaient faits pour les grandes scènes, pour les shows narratifs, pour les nuits où l’on ne sait plus très bien si l’on assiste à un concert ou à une pièce de théâtre.
Et c’est précisément ce qui rend leur date en tête d’affiche au Trabendo le 4 mai si excitante. Dans une salle plus intime, Creeper pourra déployer toute sa dramaturgie : les lumières rouge sang, les crescendos narratifs, les personnages qui apparaissent et disparaissent, les morceaux qui s’enchaînent comme des scènes d’un opéra gothique. Leur musique, déjà très visuelle, prend en live une dimension presque rituelle. On y entre comme dans une église profane, on y chante comme dans une procession, on en ressort avec l’impression d’avoir traversé un monde parallèle.
Creeper n’est pas seulement un groupe à écouter. C’est un groupe à vivre. Et le 4 mai, Paris aura droit à l’une de ces nuits où le rock se fait théâtre, où les ombres dansent, où les monstres deviennent beaux, où l’on se surprend à croire, le temps d’un concert, que la musique peut encore créer des mythes.
Déjà phénomène-culte en Angleterre, Creeper est à suivre sur Instagram @creepercult