Le feu crépite derrière lui. Son chien vient de quitter le canapé pour l’observer à distance. À des milliers de kilomètres de Paris, Sam Kiszka prend le temps de remonter le fil de son histoire. Des routes du Michigan aux arenas du monde entier, le bassiste de Greta Van Fleet convoque les souvenirs de Bob Dylan, des Allman Brothers et des premiers concerts dans des bars fréquentés par des bikers peu recommandables. Une conversation libre et généreuse qui éclaire aussi la philosophie de Palace for the People : faire de la musique pour rapprocher les gens.

C’est le matin à Nashville et la fin d’après-midi en région parisienne où je me trouve. Je me connecte à la session vidéo deux minutes avant l’heure dite et Sam est là à l’écran, tranquillement installé devant un feu de cheminée en train de caresser son chien en attendant le début de l’interview. La scène me fait sourire, il fait 25 degrés ici… Zut, ma caméra ne se lance pas, tant pis, commençons l’interview, l’heure tourne. (Cette satanée caméra va se déclencher de façon intempestive au bout de 15 minutes d’interview, mieux vaut tard que jamais).
Caro (RockSound) : Hello Sam, tu es installé près de la cheminée avec le chien ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Oui, mais elle vient de m’abandonner. Maintenant, elle est installée sur le fauteuil et me regarde fixement.
Caro (RockSound) : Il fait tellement beau et chaud à Paris que j’ai du mal à imaginer un feu de cheminée ici.
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : C’est parce qu’on vous envoie tout notre air chaud ! Merci le Gulfstream ahaha!
Caro (RockSound) : Ahaha bravo ! C’est la première fois que nous échangeons, derrière un écran d’ordinateur, certes, et avec ma caméra qui ne fonctionne pas, désolée, mais c’est mieux que de ne pas se parler du tout. J’aimerais profiter de cette rencontre pour revenir non seulement sur le prochain album, mais aussi sur ton parcours, votre histoire et les débuts de Greta Van Fleet.
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Avec plaisir.
Caro (RockSound) : Cela fait presque dix ans que Greta Van Fleet s’est fait connaître. Quand tu regardes en arrière, qu’est-ce qui a le plus changé pour toi ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Absolument tout.
Je repense souvent à notre enfance à Frankenmuth, dans le Michigan. Nous étions simplement quatre gamins qui adoraient faire de la musique. D’une façon assez incroyable, cette passion est devenue notre vie. Nous venions d’un environnement très simple, rural, et aujourd’hui nous vivons à Nashville, entièrement consacrés à la création musicale. Mais au fond, l’objectif n’a jamais vraiment changé. Nous essayons toujours de faire de la musique qui rassemble les gens, qui leur permette de célébrer la vie ensemble. Très vite, nous avons compris que nous allions consacrer le reste de notre existence à cet art et à cette mission.
La musique est devenue notre manière de sortir les gens de leur quotidien, de les réunir dans un même espace et, je l’espère, de les inspirer. Ensuite, chacun emporte cette expérience avec lui et en fait ce qu’il veut.
Caro (RockSound) : À l’époque, imaginiez-vous que cette aventure vous emmènerait aussi loin à travers le monde ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Je ne voudrais pas paraître prétentieux, mais j’ai toujours eu le sentiment que c’était la vie que nous étions destinés à mener. Que nous rencontrions le succès ou non, que nous puissions en vivre ou non, je crois sincèrement que nous aurions continué à faire de la musique de toute façon. Ce qui a été inattendu, en revanche, c’est de voir à quel point les gens se sont approprié ce projet. Beaucoup ont trouvé dans Greta Van Fleet un lieu de rencontre, une forme de communauté. C’est ce qui me touche le plus aujourd’hui.
Quand je regarde une salle remplie de personnes qui chantent ensemble, qui se prennent dans les bras, qui se tiennent la main, je ressens quelque chose de très fort. Avant, les gens levaient leurs briquets. Aujourd’hui, ce sont les téléphones.
Caro (RockSound) : Les temps changent…
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : (Rires.) En y repensant, les briquets représentaient surtout un sérieux risque d’incendie.
Caro (RockSound) : Est-ce que tu te souviens de la toute première chanson rock qui t’a marqué ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : La première chanson dont je me souviens vraiment est Ramblin’ Man des Allman Brothers. C’est la première fois que j’ai demandé à ma mère de remettre un morceau parce que je voulais l’entendre encore et encore. Avec le recul, c’est assez drôle, parce que cette chanson parle justement d’une vie passée sur les routes. D’une certaine manière, elle a annoncé tout ce qui allait suivre.
L’autre morceau qui m’a profondément marqué était I’m Looking Through You des Beatles. J’étais très jeune, peut-être quatre ou cinq ans, mais je me souviens déjà de ce sentiment particulier que la musique pouvait provoquer. Ces chansons me faisaient du bien, tout simplement. Aujourd’hui encore, lorsque je les écoute, elles me ramènent immédiatement à cette époque. Elles réveillent quelque chose de profondément nostalgique et me rappellent pourquoi je suis tombé amoureux de la musique.
Quand Bob Dylan change une vie
Caro (RockSound) : À ce moment-là, était-ce déjà une révélation ? Le moment où tu as compris que tu voulais faire de la musique toi aussi ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Pas encore. À cette époque, je ne pensais même pas qu’il était possible de devenir musicien. J’aimais la musique, mais je ne connaissais rien aux instruments ni à la manière dont on pouvait en faire son métier.
Le véritable tournant est arrivé lorsque Jake et moi sommes tombés sur un coffret consacré à Bob Dylan. Nous l’avons écouté jusqu’à l’usure. Nous connaissions chaque mot de chaque chanson. Mr. Tambourine Man, Don’t Think Twice, It’s All Right, Like a Rolling Stone… C’est là que quelque chose a changé. Pour la première fois, je me suis dit : « Voilà ce que je veux faire de ma vie. » La musique me procurait alors une émotion qu’aucune autre expérience ne parvenait à m’offrir.
Mais avec le recul, je crois que ce lien existait déjà depuis longtemps. Je me souviens d’un trajet en bus scolaire, j’avais peut-être huit ans. J’écoutais mon petit iPod Shuffle, celui sans écran où l’on ne savait jamais quelle chanson allait arriver ensuite. Let It Be des Beatles s’est lancée, et je me suis mis à pleurer. Quand j’y pense aujourd’hui, je me demande vraiment de quoi un enfant de huit ans peut être triste. La réponse est simple : de rien. Ce n’était pas de la tristesse. C’était simplement la beauté de la musique et de ce qu’elle racontait.
Les grandes chansons possèdent une dimension presque mystérieuse. On ne peut pas la disséquer ni l’expliquer rationnellement. On ne peut pas réduire ce sentiment à une formule. La musique entre par les oreilles et va directement à l’âme. C’est quelque chose que Paul McCartney maîtrise à merveille. Mais si je dois désigner l’artiste qui m’a donné envie de devenir musicien, ce serait Bob Dylan. Ce qui est assez drôle, car ma propre histoire a commencé avec la basse.
Caro (RockSound) : Justement, la basse a été ton premier instrument ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Oui. Jake jouait déjà de la guitare, Josh chantait depuis toujours et ramenait constamment de nouvelles mélodies à la maison. Chacun semblait avoir trouvé sa place. C’est ma mère qui m’a suggéré d’essayer la basse. J’ai répondu : « Une basse ? C’est quoi exactement ? » Je suis descendu au sous-sol de la maison familiale. Mon père possédait une vieille Fernandes de type Precision Bass qui prenait la poussière. J’ai commencé à m’y intéresser presque par hasard.
Comme nous avons grandi à proximité de Detroit, la musique Motown faisait partie de notre quotidien. C’est avec elle que j’ai appris à jouer. Je voulais comprendre les lignes de basse de Marvin Gaye et retrouver ce groove si particulier qui caractérise cette époque. C’est là que tout a commencé.

Les bars de Saginaw et l’école du rock
Caro (RockSound) : Quel âge avais-tu lorsque vous avez commencé à jouer ensemble en tant que groupe ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : J’avais environ treize ans lorsque nous avons commencé à nous produire régulièrement dans des bars de Saginaw. Avec le recul, c’est assez fou. Ce sont des endroits où je ne remettrais probablement pas les pieds aujourd’hui. Ils étaient particulièrement rudes. Je me souviens d’un concert pendant lequel deux gangs de bikers rivaux ont débarqué. Nous étions probablement en train de jouer un morceau de Cream, des Rolling Stones ou de Led Zeppelin quand une bagarre générale a éclaté devant la scène. Des types immenses, en cuir, se frappaient de toutes leurs forces pendant que nous continuions à jouer comme si de rien n’était. Les parents de Daniel étaient présents ce soir-là. C’était l’un de ses premiers concerts avec nous, à l’époque où Greta Van Fleet commençait véritablement à prendre forme. Et le plus incroyable, c’est que je trouvais la situation parfaitement normale. Je regardais ça en me disant : « Oui, c’est simplement ce genre d’endroit. »
Une autre fois, je suis entré dans les toilettes et je suis tombé sur deux hommes occupés autour d’un sachet de poudre blanche. Ils m’ont regardé, puis l’un d’eux m’a dit très calmement : « Tu devrais revenir dans quelques minutes. » J’avais treize ans. Nous avons été exposés très tôt à un environnement brut et parfois chaotique. Pourtant, c’est aussi dans ces lieux que Greta Van Fleet s’est forgé. Nous pouvions jouer cinq ou six heures d’affilée. Tout le monde prenait des solos. Jake partait dans de longues improvisations, Daniel faisait de même, chacun explorait librement ses idées. C’était totalement débridé. Et pendant ce temps-là, le public passait un moment incroyable. Les gens buvaient des bières, chantaient, se prenaient dans les bras. Une fois encore, il y avait cette idée de communauté qui m’a toujours fasciné. Quand on est adolescent et qu’on ressent cette connexion avec une salle entière, il devient facile de croire que l’on a trouvé sa voie. À cet âge-là, j’étais déjà convaincu que ce serait ma vie.
Quand les compositions originales ont trouvé leur place
Caro (RockSound) : À quel moment avez-vous compris que Greta Van Fleet pouvait devenir un véritable groupe et non plus seulement un projet pour le plaisir ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Je crois que cela s’est produit lorsque nous avons commencé à glisser nos propres compositions au milieu des reprises. Ce qui nous a surpris, c’est que le public réagissait exactement de la même façon. Dans beaucoup de groupes, on annonce toujours : « Bon, maintenant nous allons vous jouer une composition originale. » Et souvent, l’attention de la salle baisse immédiatement. Nous, nous ne disions rien. Nous commencions simplement à jouer nos morceaux. Et les gens continuaient à danser, à chanter et à apprécier ce qu’ils entendaient.
C’est probablement là que nous avons compris que nos chansons pouvaient exister par elles-mêmes. Plus tard, j’ai rencontré des musiciens qui m’expliquaient qu’ils jouaient des reprises pour financer leurs concerts de compositions originales. Je ne comprenais même pas ce concept. Pour nous, tout faisait partie de la même aventure. Nous jouions du blues, du rock classique, des reprises de nos groupes favoris, mais aussi nos propres morceaux. Il n’y avait aucune frontière entre les deux. C’est de cette manière que Greta Van Fleet s’est construit. Nous jouions déjà Highway Tune dans de petits bars dès 2014, bien avant que le morceau ne commence à changer notre vie.
Caro (RockSound) : Au début, Greta Van Fleet était souvent présenté comme un groupe de très jeunes musiciens fortement inspirés par le rock des années 1970. Aujourd’hui, vous semblez avoir dépassé ce stade pour affirmer pleinement votre propre identité. Est-ce que tu partages ce sentiment ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Ah tiens, on dirait que ta caméra fonctionne à présent ! Ravi de te voir apparaître ! Pour te répondre… oui, complètement. Je crois que c’est un processus naturel pour n’importe quel artiste. Quand nous avons commencé, nous passions notre temps à étudier Led Zeppelin, Cream et tous les grands groupes qui nous avaient transmis l’envie de faire de la musique. Nous apprenions leur langage. Au départ, une partie de notre identité consistait forcément à faire référence à ces influences, à nous en inspirer et à essayer de comprendre comment cette musique fonctionnait. Puis, avec le temps, quelque chose de nouveau apparaît. Les influences ne disparaissent pas, mais elles deviennent une partie de toi au lieu d’être ton seul point de départ. Peu à peu, Greta Van Fleet a commencé à sonner comme Greta Van Fleet.
Aujourd’hui, lorsque j’écoute nos morceaux, j’entends enfin quelque chose qui nous appartient vraiment. Pour la première fois, je peux écouter cette musique et me dire : « Oui, ça, c’est nous. » Et c’est particulièrement vrai avec Palace for the People.
« Palace for the People, c’est un lieu où les gens peuvent se retrouver »
Caro (RockSound) : Justement, avec ce nouvel album, on a l’impression que vous franchissez une nouvelle étape dans votre évolution artistique. Que représente ce Palace for the People ? Quelle émotion se cache derrière ce titre ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Je crois que toute cette interview tourne autour de cette idée sans que je m’en rende compte. Pour moi, ce « palace » représente avant tout un lieu de rassemblement. Être dans un groupe de rock est quelque chose d’incroyable. Nous avons la chance de voyager partout dans le monde, de découvrir Paris, Londres, Tokyo et tant d’autres villes. Nous pouvons monter sur scène chaque soir et partager notre musique avec des milliers de personnes. Mais si je suis honnête, ce n’est pas ce qui me touche le plus dans cette aventure. Ce qui me touche, c’est ce qui se passe entre les gens.
Voir des inconnus se rencontrer. Voir naître des amitiés. Voir des personnes qui ne se connaissent pas discuter pendant des heures après un concert. Voir des gens se prendre dans les bras, chanter ensemble ou simplement partager un moment qu’ils n’oublieront jamais. Je ne veux pas que cela paraisse prétentieux, mais j’ai parfois l’impression que notre musique aide à créer un espace dans lequel les gens peuvent se retrouver. Un endroit où chacun est le bienvenu. Un endroit où une communauté peut exister.
J’entends constamment des histoires incroyables. Des fans viennent me voir pour me dire : « J’ai rencontré mon meilleur ami grâce à votre groupe. » D’autres me racontent que certaines personnes importantes de leur vie sont entrées dans leur existence grâce à cette communauté. À chaque fois, cela me bouleverse profondément. Alors oui, la musique est essentielle. J’aime écrire des chansons. J’aime enregistrer des albums. J’aime monter sur scène. Mais ce qui compte le plus, c’est ce qui se produit ensuite. La plus belle conséquence de la musique, c’est qu’elle permet aux êtres humains de se rencontrer et de mieux se comprendre. Pour moi, c’est ça, la véritable raison d’être de Palace for the People.
« Les êtres humains ont besoin d’être ensemble »
Caro (RockSound) : S’il fallait résumer ce nouvel album en un seul mot, ce serait donc l’unité ?
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Oui. L’unité. La solidarité. Le fait d’être ensemble. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, beaucoup de choses cherchent à nous opposer les uns aux autres. Tout semble nous pousser à choisir un camp, à nous enfermer dans des positions de plus en plus polarisées. Pourtant, ce n’est pas ainsi que les êtres humains sont faits.
Nous avons besoin d’être ensemble. Nous avons besoin de partager un même espace, d’échanger des idées, de discuter, d’apprendre les uns des autres. C’est comme cela que fonctionne une société. C’est comme cela que les gens se comprennent. Lorsqu’on ne voit plus que deux positions opposées, on oublie qu’il existe une infinité de nuances entre les deux. On oublie qu’il est possible de se rencontrer au milieu. Je crois que nous gagnerions tous à ignorer un peu plus le bruit qui nous entoure et à consacrer davantage de temps à écouter ceux qui ne pensent pas exactement comme nous. Parce qu’au fond, la compréhension est toujours plus forte que la division. Et c’est probablement l’idée la plus importante derrière cet album.
Lorsqu’on ne voit plus que deux positions opposées, on oublie qu’il existe une infinité de nuances entre les deux. On oublie qu’il est possible de se rencontrer au milieu.
Caro (RockSound) : Merci beaucoup pour cet échange. J’espère avoir l’occasion de te voir en mai quand vous viendrez à Paris en concert à la Adidas Arena.
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Ce serait formidable. Et je suis content que ta caméra ait finalement fonctionné. Parce que tu es très jolie. En toute bienveillance, j’aime faire des compliments.
Caro (RockSound) : Merci beaucoup. Aucun problème, je suis comme toi. Les compliments sincères font du bien à l’âme tant à celui ou celle qui les fait qu’à celui ou celle qui les reçoit. Le monde irait bien mieux si les gens s’écoutaient vraiment et prenaient le temps de se faire des compliments.
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Tellement d’accord avec toi ! Rendez-vous en mai à Paris !
Caro (RockSound) : Je serai là. Merci beaucoup pour ton temps. C’était un plaisir de discuter avec toi !
Sam Kiszka (Greta Van Fleet) : Merci à toi. C’était un vrai plaisir.
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Une interview de Caro @Zi.only.Caro, aux prises avec une caméra facétieuse pendant une interview à distance, entre Nashville et Paris (ou presque).
L’album Palace for The People est déjà disponible !
Suivez Greta Van Fleet sur Instagram @gretavanfleet






