The Black Keys -peaches

The Black Keys : autopsie d’un retour brut aux racines blues du duo d’Akron

par | 15 Mai 2026 | À la Une

Temps de lecture : 25 min

The Black Keys Peaches débarque le 1er mai 2026, quatorzième album studio du duo d’Akron, dix reprises blues taillées à la serpe, mixées maison pour la première fois depuis Magic Potion en 2006. Dan Auerbach et Patrick Carney refont à 47 ans ce qu’ils faisaient à 23 : deux mecs, une pièce, un magnéto, et les fantômes de R.L. Burnside, Junior Kimbrough, Jessie Mae Hemphill, Arthur Crudup et Wilko Johnson qui rôdent dans les basses. Album de reprises, sortie chez Easy Eye Sound et Warner Records, enregistré en prise live, sans overdubs, avec Kenny Brown à la seconde guitare et Jimbo Mathus en multi-instrumentiste. Le disque arrive après l’annulation cataclysmique de leur tournée 2024 et le divorce avec Irving Azoff. Pitchfork hausse les épaules, Rolling Stone applaudit, Paste sort la guillotine. Tu vas comprendre pourquoi.

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Peaches, le quatorzième album qui sent la cave humide et la cassette TDK

Quatorze albums au compteur, vingt-quatre piges de carrière, et un duo qui choisit de revenir au point zéro. The Black Keys Peaches n’est pas un disque de plus dans la pile : c’est une démarche, un acte, presque un rituel. Auerbach et Carney remettent la prise live au centre du jeu.

 

Une sortie chez Easy Eye Sound, premier mix maison depuis Magic Potion

Le 1er mai 2026, le duo balance son disque sur Easy Eye Sound, le label maison d’Auerbach basé à Nashville, avec Warner Records pour la distribution mondiale. La date n’a rien d’anodin. Elle tombe pile au moment où l’industrie du disque attend que les vieux briscards confirment qu’ils savent encore tenir un manche, ou qu’ils basculent dans le circuit des fêtes foraines avec un best-of et un set d’une heure.

C’est la première fois depuis 2006 que le duo mixe lui-même un album entier. Magic Potion, sorti cette année-là chez Nonesuch, fut le dernier où Auerbach et Carney avaient gardé la main de bout en bout. Vingt ans entre les deux. Vingt ans pendant lesquels ils ont confié les manettes à Danger Mouse, Brian Burton, à des ingés son nashvilliens triés sur le volet, à des assistants de prestige.

Tu sens la différence dès la première seconde. Le grain est plus rêche, les transitoires moins propres, les graves saignent un peu plus fort. C’est volontaire. Auerbach a parlé, dans la cover story Rolling Stone qui a précédé la sortie, d’un « instinct de la tripe », d’une envie viscérale de retrouver le son du premier album, The Big Come Up (2002). Carney, derrière, a ajouté que pour la première fois depuis longtemps, ils ne devaient de comptes à personne, ni au label, ni à un manager, ni à un producteur extérieur.

Le studio Easy Eye, situé à Nashville, sert depuis plusieurs années de QG à Auerbach, qui y produit régulièrement des artistes roots, blues et soul. Pour Peaches, le duo y a installé son matériel analogique habituel et a enregistré dans des conditions volontairement spartiates, sur un calendrier court de quelques semaines. Pas plus.

Ce choix technique a une portée politique. Dans une époque où le moindre groupe émergent enregistre sur Pro Tools avec cinquante plug-ins, où le son est lissé jusqu’à ce qu’il ressemble à du nougat industriel, The Black Keys Peaches revendique l’imperfection comme valeur. Le sifflement de la bande, le craquement d’une corde mal accordée, la respiration du chanteur entre deux phrases. Tout reste.

C’est aussi un pied de nez frontal à l’écosystème des managers, agents et boîtes de production qui leur ont coûté une tournée et une bonne partie de leurs revenus 2024. On y reviendra. Pour l’instant, retiens ça : le quatorzième album du duo le plus rentable du blues rock contemporain a été enregistré comme un disque de premier groupe.

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Dix reprises, un seul micro d’ambiance, zéro fioriture

Peaches contient dix titres, tous des reprises. Aucune composition originale. C’est la deuxième fois dans la carrière du duo qu’ils sortent un album entièrement composé de reprises, après Delta Kream en 2021, qui rendait déjà hommage au hill country blues. Mais cette fois, le geste est plus radical, plus assumé.

L’enregistrement s’est fait en prise live, dans la même pièce, tous les musiciens jouant ensemble. Quasi aucun overdub. Auerbach a précisé à NPR que c’était « le disque le plus naturel » qu’ils aient fait depuis The Big Come Up. La phrase mérite d’être prise au sérieux. The Big Come Up a été enregistré dans le sous-sol du batteur, à Akron, sur un huit pistes Tascam, par deux gamins qui n’avaient jamais mis les pieds dans un vrai studio.

Le casting sur Peaches dépasse pourtant le strict duo. Kenny Brown, le guitariste rythmique historique de R.L. Burnside, prête sa science du groove hill country. Jimbo Mathus, ex-Squirrel Nut Zippers et figure tutélaire du Mississippi musical, intervient à la mandoline, à la guitare slide et au piano. Leur présence n’a rien d’un caprice de star. Brown et Mathus sont des dépositaires. Ils ont joué avec les morts dont The Black Keys Peaches ressuscite les chansons.

Tu écoutes ça et tu comprends que le duo a voulu se mettre dans la position de l’apprenti, pas du maître. Auerbach chante avec une retenue qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps. Sur « Tell Me You Love Me », sa voix se craquelle volontairement, comme s’il refusait l’autotune mental qu’il s’imposait depuis Brothers (2010). Carney, lui, joue plus lourd, plus patient, presque trois temps avant le quatre, dans la tradition Mississippi.

Le single avant sortie, « Stop Arguing Over Me », est sorti accompagné d’un clip que la presse a généralement reçu avec curiosité. La structure est simple, le riff est tordu, la batterie tape comme un pneu qui éclate. Ce n’est pas un single calibré pour la radio. C’est une déclaration d’intention. Le morceau t’engage à savoir si tu es prêt à les suivre dans la cave ou si tu préfères rester en haut, sur la piste de danse, avec El Camino qui passe en boucle.

L’album dure une quarantaine de minutes. C’est court, dense, et ça respire la même urgence que les disques que Steve Albini enregistrait à Electrical Audio dans les années 90. Pas de remplissage. Pas de pont mid-tempo collé là pour faire transition. Tu entres, tu prends ton coup, tu sors.

Pour qui suit le duo depuis Thickfreakness (2003), c’est un retour à la maison. Pour qui les a découverts avec « Lonely Boy » et la pub Subaru, ça va piquer.

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Tracklist, formats vinyle et calendrier de sortie

Peaches sort en CD, en vinyle standard noir, en édition limitée vinyle blanc, et en édition limitée vinyle bone (ivoire) via la boutique officielle du groupe. La pochette, signée par le studio graphique de Easy Eye, montre une demi-pêche stylisée fendue en deux, sur fond ocre. Référence directe au point d’exclamation du titre, à la fois fruit charnu et clin d’œil au « Peaches en regalia » de Frank Zappa, sans que le duo ne l’ait confirmé explicitement.

Voici le détail des dix titres, avec leur auteur d’origine, dans l’ordre de l’album.

 

Titre sur Peaches Auteur original Origine stylistique
Where There’s Smoke, There’s Fire Tradition blues / version popularisée Blues électrique
Stop Arguing Over Me Junior Kimbrough Hill country blues
Who’s Been Foolin’ You R.L. Burnside North Mississippi blues
It’s a Dream Tradition / repris dans le canon blues Blues lent
Tomorrow Night Lonnie Johnson / Horace Heidt Blues vocal années 40
You Got to Lose Jessie Mae Hemphill Hill country blues
Tell Me You Love Me Tradition blues Blues romantique
She Does It Right Wilko Johnson / Dr. Feelgood Pub rock anglais
Fireman Ring the Bell Tradition blues Country blues
Nobody But You Baby Arthur Crudup Delta blues

 

Tu remarques l’éventail. Le duo n’a pas choisi un seul filon. Ils piochent dans le delta blues d’Arthur Crudup (le mec qui a écrit « That’s All Right » repris par Elvis en 1954), dans le hill country de Burnside et Hemphill, dans le pub rock anglais de Wilko Johnson (Dr. Feelgood, mort en 2022 d’un cancer du pancréas qu’il a transformé en album d’adieu), dans le blues vocal des années 40 de Lonnie Johnson.

Cette amplitude est cohérente avec la philosophie d’Auerbach producteur. Depuis qu’il a monté Easy Eye Sound, il défend une vision élargie du blues, qui inclut le rythm and blues, la soul des années 60, le rockabilly, le folk noir et le pub rock anglais. Peaches est presque une mixtape pédagogique sous couverture d’album rock.

Pour les puristes, l’absence de Howlin’ Wolf, de Muddy Waters et de John Lee Hooker pourrait surprendre. Le duo les a déjà honorés ailleurs, sur Chulahoma (EP de reprises de Burnside, 2006) et Delta Kream (2021). Peaches creuse plus profond, dans des coins moins évidents, avec une volonté manifeste d’éviter le best-of facile.

 

Les fantômes qui hantent Peaches : Burnside, Kimbrough, Hemphill, Wilko Johnson, Crudup

Choisir ses reprises, c’est dresser un arbre généalogique. The Black Keys Peaches énonce la sienne sans détour. Cinq morts, quelques vivants, un même fil rouge : la transmission par le bas, hors des circuits officiels.

 

Le hill country blues comme matrice du disque

Quatre titres sur dix viennent du hill country blues, ce sous-genre du blues né dans le nord du Mississippi, autour de la ville d’Holly Springs, et popularisé tardivement par le label Fat Possum dans les années 90. C’est le style qui a élevé R.L. Burnside et Junior Kimbrough en demi-dieux pour une génération de gamins blancs en quête de roots music post-grunge.

Le hill country se caractérise par des structures non-standard, sans forme AAB de douze mesures, avec des riffs hypnotiques répétés à l’infini, une polyrythmie héritée des fifes and drums, et une voix souvent traitée comme un instrument percussif. Burnside disait lui-même qu’il jouait « une seule chanson sa vie entière ». Tout le monde rit. Sauf que c’est vrai.

Auerbach a souvent raconté en interview comment il a découvert le hill country adolescent, par les disques Fat Possum et plus particulièrement Junior Kimbrough et R.L. Burnside, qui ont durablement orienté son écoute du blues. Carney, qui a grandi dans une famille où la musique avait une place importante (son oncle Ralph Carney est un musicien jazz reconnu, longtemps collaborateur de Tom Waits), a embrassé la même filiation dès le début de leur duo.

Peaches est donc l’album où les deux quadragénaires bouclent la boucle. Ils prennent les chansons qui les ont éveillés à dix-sept ans, et ils les jouent à quarante-six ans, avec la même cassette TDK sous l’oreille, mais avec deux décennies d’expérience scénique en plus. C’est ce différentiel qui fait la valeur du disque.

« Stop Arguing Over Me », reprise de Junior Kimbrough, suit le tempo lourd et obsessionnel de l’original sorti sur l’album All Night Long en 1992. Kimbrough est mort en 1998, à 67 ans. Sa juke joint à Chulahoma, Mississippi, qu’il tenait avec sa femme, a brûlé dans un incendie en 2000. Plus jamais reconstruite. C’est ce vide-là que Peaches tente de remplir, au moins symboliquement.

« You Got to Lose » reprend Jessie Mae Hemphill, « the She-Wolf », grande dame du hill country, morte en 2006, qui a été l’une des très rares femmes à diriger ses propres groupes dans cette scène. Le duo lui rend justice avec une lecture qui ne dénature pas l’original, juste un cran plus rapide, avec la basse jouée par Auerbach lui-même qui pousse en sourdine. Geste rare et politique.

Cette filiation explicite avec le hill country est sans doute la couche la plus profonde du disque. Elle ancre The Black Keys Peaches dans une généalogie précise, identifiable, vérifiable. Pas du blues abstrait, pas du blues de festival, pas du blues nettoyé. Du blues du nord du Mississippi, point.

 

Kenny Brown et Jimbo Mathus, les passeurs convoqués pour authentifier

Faire un disque de reprises de R.L. Burnside sans inviter Kenny Brown serait à peu près équivalent à monter un hommage à Hendrix sans citer Mitch Mitchell. Brown a passé plus de vingt ans aux côtés de Burnside, comme guitariste rythmique, fils musical et roadie occasionnel. Il connaît les patterns, les pauses, les « et puis je m’arrête là parce que ça me va » qui ne sont écrits nulle part.

Brown est crédité sur sept des dix titres de Peaches. Sa contribution est discrète mais structurante. Il joue le contrepoint des riffs principaux d’Auerbach, comble les vides, ajoute la deuxième couleur que le duo seul ne peut pas produire. C’est lui qui rend possible la fidélité au matériau original sans tomber dans le décalque servile.

Jimbo Mathus, lui, vient d’une autre tradition. Cofondateur des Squirrel Nut Zippers en 1993, groupe de jazz revival nord-caroliniens, il s’est ensuite mué en musicien itinérant du Mississippi profond, multipliant les collaborations avec Buddy Guy, Charlie Musselwhite, Luther Dickinson. Sur Peaches, il joue de la mandoline, de la guitare slide, du piano, et chante quelques chœurs.

L’apport de Mathus se sent surtout sur « Nobody But You Baby » et « Tomorrow Night », où il déploie un piano honky-tonk qui ramène le morceau vers les bordels de Memphis des années 30. C’est lui qui empêche le disque de basculer dans le pur hommage hill country et qui ouvre vers d’autres territoires sonores.

Le duo a délibérément choisi des collaborateurs qui ont une légitimité sur le terrain, pas des stars. Pas de Jack White, pas de Beck, pas de cameo racoleur pour le buzz Twitter. Brown et Mathus sont des artisans. Leur présence sur The Black Keys Peaches est un passeport tamponné, une caution morale délivrée par le Mississippi à deux gars de l’Ohio qui ont su, depuis vingt ans, ne jamais trahir leurs maîtres tout en les remixant pour le grand public.

Carney l’a reconnu dans plusieurs entretiens : sans Brown et Mathus, le disque n’aurait pas été possible. Pas par incapacité technique. Par incapacité morale. Le duo a refusé de jouer ces morceaux seul, comme si la solitude aurait été une forme de pillage.

Ce respect-là, on l’a déjà vu ailleurs dans l’histoire du rock : chez les Stones quand ils invitent Billy Preston ou Ry Cooder, chez Led Zeppelin quand ils créditent (parfois trop tard) Willie Dixon, chez les White Stripes quand ils ramènent Loretta Lynn dans la lumière en 2004. C’est la même école.

 

Pourquoi un disque de reprises maintenant, vingt ans après Chulahoma

La question qui se pose, légitime, c’est celle du timing. Pourquoi Peaches en 2026, alors que le duo a déjà fait Chulahoma en 2006 et Delta Kream en 2021. Trois disques de reprises blues en vingt ans. C’est beaucoup. C’est un pattern.

La réponse tient en trois mots : crise, identité, survie. Crise, parce qu’après l’annulation de la tournée 2024 et le divorce avec Azoff, le duo a touché un fond qu’il n’avait pas connu depuis l’époque pré-Brothers. Identité, parce que les deux derniers disques originaux, Ohio Players (2024) et No Rain No Flowers (2025), avaient laissé une partie de leur public sur le bord de la route, jugés trop pop, trop produits, trop éloignés du mojo originel. Survie, parce que dans une industrie où chaque sortie est un test commercial, revenir aux fondamentaux est aussi un calcul de positionnement.

Auerbach a expliqué dans la presse spécialisée que les sessions Peaches ont commencé presque par accident, sans projet précis. Le duo a commencé à jouer pour le plaisir, à se passer des disques, à enregistrer sans intention de sortie immédiate. Quelques semaines plus tard, ils avaient un album. Ils l’ont écouté, ont aimé, ont décidé de le sortir.

Cette spontanéité, vraie ou reconstruite pour la presse, sert un récit précis. Celui d’un duo qui se serait délivré de la tyrannie du calendrier marketing, des objectifs de ventes, des plans média concertés. The Black Keys Peaches se présente comme un disque « qui n’aurait pas dû exister ». C’est de la communication, oui. Mais c’est de la communication efficace, parce qu’elle est cohérente avec le son du disque.

Carney a poussé le bouchon plus loin dans Rolling Stone, en disant que ce disque était « leur excuse pour redevenir des fans ». Reprendre les chansons qu’ils écoutaient ado, c’est se rappeler qu’ils ont été des consommateurs avant d’être des producteurs. Une posture qui rejoint celle de Bob Dylan période Self Portrait (1970) ou de Springsteen période We Shall Overcome (2006). Le disque-bibliothèque, le disque-fantasme.

Reste que tout le monde n’achète pas le récit. Pitchfork, dans sa critique notée 6.0, a parlé d’un duo « à un faux pas du circuit des fêtes foraines de comté ». La phrase pique. Elle suggère que Peaches serait moins un retour aux sources qu’un repli stratégique, une carte joker sortie quand l’inspiration manque. On en reparle plus bas.

 

Le contexte : tournée 2024 annulée, divorce avec Azoff, instinct de survie

Pour comprendre Peaches, il faut comprendre 2024. Cette année-là, le duo a perdu sa tournée, ses managers, et une partie significative de ses revenus annuels. The Black Keys Peaches s’écoute différemment quand on tient compte de ce contexte.

2024, l’année où l’International Players Tour s’est crashée

Avril 2024. Le duo annonce l’International Players Tour, censé soutenir la sortie de l’album Ohio Players. Trente-et-une dates en Amérique du Nord, dans des arenas de 15 000 à 20 000 places, des co-têtes d’affiche avec The Heartless Bastards, des billets autour de 80 dollars en moyenne. La machine est bien huilée, ou semble l’être.

Mai 2024. La tournée est annulée. Pas reportée. Annulée. Le communiqué officiel parle de raisons de programmation. La presse spécialisée, elle, comprend tout de suite : les ventes de billets sont catastrophiques. Sur certaines dates, les arenas ne sont remplies qu’à trente pour cent à deux semaines de la date.

Le duo se met à parler dans les semaines qui suivent. Carney est le plus virulent. Il dit clairement, dans plusieurs entretiens, que les arenas étaient « des salles dans lesquelles ils n’auraient jamais dû être programmés ». Que le management avait surdimensionné. Que le calcul commercial avait pris le pas sur la lucidité artistique.

« It was very simple : we had lost all of our income for the year. » La phrase est de Carney. Elle est restée. Elle dit le vertige économique d’un groupe qui pensait être à l’abri et qui se retrouve, à l’aube de la quarantaine avancée, à devoir compter ses sous comme dix ans plus tôt.

La tournée a été partiellement reprogrammée à l’automne 2024 dans des salles plus petites, des théâtres et des clubs, avec des prix de billets ajustés. Le résultat a été plus correct, mais l’image du duo a souffert. Dans une industrie qui adore les histoires de chute, les gros titres ont fait mal.

Peaches, en ce sens, est aussi un disque de réparation. Il acte le retour à une échelle plus modeste, plus authentique, et il prépare le terrain à une tournée 2026 dans des salles intimes, configurées pour un line-up minimaliste, avec Brown et Mathus sur scène. Tu vois la cohérence narrative. Elle est limpide.

Le duo a évoqué, sans la nommer, la responsabilité de Live Nation et de Ticketmaster dans le fiasco. Les frais de service exorbitants, le couplage des plateformes de billetterie avec les promoteurs, l’opacité des coûts pour le public. Carney a parlé de « monopole » et de « racket organisé ». Auerbach a appuyé. Personne ne les a poursuivis. Personne n’a démenti non plus.

 

La rupture avec Irving Azoff et la critique de la concentration de l’industrie

Irving Azoff, ancien président de Live Nation, manager des Eagles, de Christina Aguilera, de Steely Dan, et accessoirement l’un des hommes les plus puissants de l’industrie musicale américaine depuis quarante ans. Le duo l’a viré. Carney, dans Hollywood Reporter, a dit « we fired their ass ». La formule a fait le tour des sites spécialisés en 48 heures.

Steve Moir, l’autre manager, est tombé dans la foulée. Le duo s’est retrouvé sans représentation pendant plusieurs mois, ce qui est presque inédit pour un groupe de leur stature. Ils ont fini par signer avec une équipe plus modeste, dont le nom n’a pas été divulgué publiquement, basée à Nashville, proche d’Easy Eye.

La critique de Carney va plus loin que le simple règlement de comptes. Il a expliqué, dans plusieurs entretiens longs, que le management musical contemporain est intrinsèquement compromis. Les boîtes de management co-possèdent des festivals avec les promoteurs, signent des deals d’exclusivité avec les plateformes de billetterie, prennent des commissions sur les revenus de streaming. Bref, elles ne sont plus au service de l’artiste, elles sont au service du système.

« It’s my dumb ass for being involved in this stupid industry. It’s evil. » Carney encore. Phrase lourde. Phrase qui aurait pu sortir d’un Steve Albini en pleine forme dans les années 90, ou d’un Nick Cave fatigué de l’an 2000. Sauf que là, c’est un mec qui a vendu des millions d’albums et qui a vu, de l’intérieur, comment la machine broie même les gagnants.

The Black Keys Peaches est, dans cette lecture, un disque post-divorce. Pas un divorce conjugal. Un divorce avec une caste. Avec un mode de fonctionnement. Avec une époque où le duo croyait encore que les agents et les managers couraient dans le même sens que lui.

La défense du concert payé en cryptomonnaie, qu’ils ont assuré pour Crypto.com en marge de la tournée annulée, a fait un peu de bruit. Certains fans ont crié à la trahison. Le duo a défendu le geste comme un moyen de payer les factures après le fiasco du printemps. Pragmatique. Sans pose. C’est aussi ça, l’esprit Peaches : pas de morale de façade, pas de purisme à bon marché.

 

Comment Peaches répond à la crise de confiance avec l’industrie

Si Ohio Players (2024) était l’album du label voulu par les managers, et No Rain No Flowers (2025) celui de la transition vers l’autonomie, Peaches est l’album de l’autonomie pleinement assumée. Mixé maison. Sorti sur Easy Eye. Promu dans des médias choisis par le duo lui-même, avec un gros entretien Rolling Stone, un passage NPR, un papier Mojo, et tout ce qu’il faut côté radio publique non-commerciale.

Pas de campagne TikTok virale. Pas de challenge dance idiot. Pas de placement produit. Le marketing du disque suit une logique presque XIXe siècle : le bouche à oreille, la critique, la radio FM. Dans l’écosystème streaming-first de 2026, c’est un choix presque réactionnaire. Peut-être que c’est ça, justement, qui le rend intéressant.

Auerbach a reconnu, sans s’en cacher, que ce disque ne ferait pas les chiffres d’El Camino (2011) ou de Brothers (2010). Il s’en fout. Carney, lui, a dit qu’à ce stade de leur carrière, ils n’avaient plus rien à prouver côté ventes, que ce qu’ils voulaient, c’était se sentir vivants en studio. Le mot « vivant » revient quatre fois dans son entretien Rolling Stone. C’est intentionnel.

Pour le public, le message est clair : si tu veux du Black Keys « viral », tu reviens dans deux ans. Si tu veux du Black Keys « vrai », c’est maintenant. Cette dichotomie est un peu artificielle, parce qu’un duo qui a vendu trente millions d’albums ne peut pas vraiment se prétendre marginal. Mais elle fonctionne, parce qu’elle correspond à un vrai geste.

Peaches est aussi un disque de patience. La patience d’un duo qui a dépassé l’urgence du succès. Qui sait que la prochaine grande tournée se prépare en 2027, dans des salles plus humbles, avec un line-up acoustique à moitié, un line-up électrique à moitié, et qui n’a plus besoin de prouver qu’il peut remplir le Madison Square Garden.

Tu sens, à l’écoute, que les deux musiciens se sont fait plaisir avant tout. Et c’est ce plaisir-là, palpable dans le grain du disque, dans les sourires qu’on entend presque entre les morceaux, dans les silences laissés volontairement, qui sauve The Black Keys Peaches de toute accusation de cynisme.

Pourquoi Peaches mérite vraiment qu’on s’y attarde maintenant

Au-delà des notes et des polémiques, un disque se juge à son utilité dans le temps. The Black Keys Peaches n’est peut-être pas le chef-d’œuvre de leur carrière. Il est probablement leur disque le plus nécessaire depuis dix ans.

Le retour de la prise live, du blues sans filet, de la musique faite par des humains

L’enregistrement en prise live, avec tous les musiciens dans la même pièce, est une pratique en voie de raréfaction dans le rock contemporain. La majorité des albums actuels sont assemblés par couches successives, sur ordinateur, parfois avec des musiciens qui ne se sont jamais croisés en studio. Le retour à la prise live d’ensemble reste un choix marginal, défendu par une poignée de groupes attachés au son organique d’une vraie session de groupe.

Peaches s’inscrit donc à contre-courant. Le duo a choisi l’ancienne méthode non par fétichisme, mais par conviction. Auerbach a expliqué dans Mojo que « le son de la pièce, c’est l’âme du disque ». Quand tu enregistres en multipiste classique, tu peux corriger, mais tu perds la conversation entre les instruments. Quand tu enregistres en prise live, tu sacrifies la perfection technique au profit de quelque chose de plus rare : l’écoute mutuelle.

Cette approche a des conséquences sonores immédiates. Sur « She Does It Right », la basse fuit légèrement dans le micro de la batterie. Sur « Tomorrow Night », la voix d’Auerbach se chevauche avec le rideau d’ambiance des cymbales. Sur « Fireman Ring the Bell », on entend Carney compter en chuchotant avant le break. Ces « imperfections » sont des signatures. Elles disent que le disque est habité.

Cette posture rejoint celle d’autres groupes qui ont fait de la prise live leur credo. Les White Stripes des derniers albums, les Black Lips de Good Bad Not Evil (2007), les King Khan & BBQ Show, Drenge, IDLES sur leurs sessions Rough Trade, tous suivent une logique similaire. The Black Keys Peaches s’inscrit dans cette généalogie sans la revendiquer explicitement.

L’autre conséquence, plus politique, est que ce mode d’enregistrement coûte de l’argent. Beaucoup d’argent. Studio analogique, ingénieur expérimenté, plusieurs jours d’allocation par titre, perte des prises ratées sans possibilité de « fix » en post-production. Peu de groupes peuvent encore se le permettre. Le duo, oui. Et il en profite pour rappeler que l’option existe.

C’est presque un acte de mécénat technique. En sortant Peaches comme ça, le duo rappelle à toute une génération de jeunes musiciens que la prise live n’est pas morte, qu’elle produit un son qu’aucun plug-in ne pourra jamais simuler, et qu’elle vaut le coup d’être pratiquée. Cette pédagogie implicite est l’un des grands mérites du disque.

Tu écoutes Peaches au casque, dans un bon système, et tu sens immédiatement la différence. La spatialisation est plus organique, les transitoires plus violents, les fréquences moyennes plus chaleureuses. C’est un disque que tu ressens dans le ventre, pas seulement dans les oreilles. Et ce n’est pas rien, en 2026.

 

Une déclaration politique en filigrane sur l’industrie musicale

Peaches n’est pas un disque « engagé » au sens classique. Il n’y a pas de chanson sur Trump, sur Gaza, sur le climat, sur les violences policières. Et pourtant, le disque entier est traversé par une politique, celle du refus.

Refus de l’industrie telle qu’elle fonctionne en 2026. Refus du modèle streaming. Refus du marketing TikTok. Refus du stade. Refus du producteur extérieur. Refus du featuring stratégique. Le duo, à chaque choix, dit non à la norme contemporaine. Et The Black Keys Peaches est la somme de ces refus.

C’est ce qu’avait fait Neil Young avec Living With War (2006), produit en quelques jours, sorti en téléchargement direct, sans label. C’est ce qu’avait fait Bob Dylan avec Time Out of Mind (1997), enregistré en prise live à Miami avec Daniel Lanois. C’est ce qu’avait tenté Pearl Jam avec Vitalogy (1994), avec leur boycott de Ticketmaster historique. La filiation est claire.

Le duo l’a confirmé en filigrane dans plusieurs entretiens. Carney, sur Spotify : « Je préférerais qu’on écoute le disque sur vinyle, sur radio, sur YouTube, n’importe où mais pas sur Spotify. Mais je sais que c’est utopique. » Auerbach, sur les concerts en arena : « On ne reviendra pas dans des salles de 20 000 places. On a fait l’expérience, on n’en a pas tiré ce qu’on cherchait, on tourne la page. »

Cette politique du refus a un coût économique. Le duo le sait. Il l’assume. Le pari, à long terme, c’est que la fidélité d’un public restreint vaut mieux que la viralité éphémère d’un public massif. Pari plus que rationnel à un stade de carrière où ils n’ont plus besoin d’argent vital, mais où ils ont besoin de sens.

Cette politique a aussi une portée plus large. Elle pose une question à toute l’industrie : peut-on encore exister comme musicien dans le système actuel sans s’y plier entièrement ? Peaches, en posant la question, propose une réponse partielle. Oui, on peut, mais pas à n’importe quel prix.

Pour le public francophone, cette dimension politique du disque est sans doute moins évidente que pour le public anglophone, parce que le contexte industriel américain (Ticketmaster, Live Nation, les majors verticalement intégrées) a moins d’écho immédiat. Mais elle est lisible pour qui veut bien faire l’effort de la lire.

 

La place de Peaches dans la discographie The Black Keys

Pour situer The Black Keys Peaches dans l’arc historique du duo, un peu de comptabilité discographique s’impose. Voici la liste complète, dans l’ordre chronologique, avec les éléments saillants.

Année Album Producteur principal Statut critique
2002 The Big Come Up The Black Keys Culte
2003 Thickfreakness The Black Keys Culte
2004 Rubber Factory The Black Keys Acclamé
2006 Magic Potion The Black Keys Solide
2008 Attack & Release Danger Mouse Tournant
2010 Brothers Mark Neill / Danger Mouse Consécration
2011 El Camino Danger Mouse Triomphe
2014 Turn Blue Danger Mouse Mitigé
2019 Let’s Rock The Black Keys Tiède
2021 Delta Kream The Black Keys Salué
2022 Dropout Boogie The Black Keys Correct
2024 Ohio Players Multiples Divisé
2025 No Rain No Flowers The Black Keys Réhabilitation
2026 Peaches! The Black Keys Disputé

 

Tu vois la courbe. Quatorze albums, plusieurs cycles, des hauts (Brothers, El Camino), des creux (Turn Blue, Let’s Rock), des retours (Delta Kream, No Rain No Flowers). Peaches arrive à un moment où le duo est en phase de redéfinition, après le choc 2024. Il est le pendant blues-puriste de No Rain No Flowers, qui était le pendant pop-classique d’Ohio Players.

Pris isolément, The Black Keys Peaches peut sembler un disque mineur. Pris dans la séquence Ohio Players (2024) > No Rain No Flowers (2025) > Peaches (2026), il prend tout son sens. C’est le troisième volet d’un triptyque sur la reconstruction. Le duo s’est cassé la gueule en 2024. Il s’est relevé en 2025. Il revient à ses fondations en 2026.

Ce qui suit, on le saura en 2027 ou 2028. Une rumeur de tournée acoustique en théâtres a circulé. Une autre, d’un nouvel album original avec Auerbach et Carney aux manettes seuls, sans collaborateur extérieur, est confirmée par Auerbach lui-même dans son entretien Mojo. Si ce disque sort, il sera testé à l’aune de Peaches. Et c’est tant mieux pour la cohérence de leur trajectoire.

Voici, pour conclure cette section, deux listes utiles. La première résume les faits saillants à retenir sur le disque. La seconde recense les artistes repris et leur lien avec le duo.

Faits clés à retenir sur Peaches :

  • Quatorzième album studio, sorti le 1er mai 2026 chez Easy Eye Sound et Warner Records.
  • Premier album mixé entièrement par le duo lui-même depuis Magic Potion en 2006.
  • Dix titres, tous des reprises, enregistrés en prise live avec Kenny Brown et Jimbo Mathus.
  • Note Metacritic 74, AllMusic 3.5/5, Pitchfork 6.0, Paste C-, Rolling Stone 5/5, Mojo 4/5.
  • Sortie après l’annulation de la tournée 2024 et le divorce avec Irving Azoff.

Artistes repris sur Peaches et leur lien historique avec le duo :

  • R.L. Burnside : déjà honoré sur Chulahoma (EP, 2006), figure tutélaire du hill country blues.
  • Junior Kimbrough : repris sur Chulahoma et Delta Kream, juke joint disparu en 2000.
  • Jessie Mae Hemphill : « the She-Wolf » du hill country, première reprise du duo.
  • Wilko Johnson : guitariste de Dr. Feelgood, mort en 2022, lien plus surprenant et bienvenu.
  • Arthur Crudup : compositeur de « That’s All Right Mama », lien direct avec Elvis et la racine.
  • Lonnie Johnson : pionnier du blues vocal des années 40, ouverture du spectre stylistique.

 

Verdict : Peaches, disque de transition ou disque de salut ?

The Black Keys Peaches est probablement leur disque le plus honnête depuis Brothers (2010). Pas le plus brillant, pas le plus inventif, pas le plus accessible. Le plus honnête. Le duo y arrête de courir après le hit, après la radio, après le festival majeur. Il revient là où il sait faire, avec les fantômes qu’il aime, dans la petite pièce où il se sent bien. Le geste est beau, le résultat est inégal mais habité. Pitchfork a tort de parler de fête foraine de comté. Paste a partiellement raison sur le jean pré-vieilli. La vérité est entre les deux : un disque artisanal, sincère, parfois gauche, jamais cynique. Si tu cherches un point d’entrée vers le blues du nord du Mississippi, commence par là. Si tu cherches un point d’arrivée pour comprendre la trajectoire d’Auerbach et Carney, finis par là. Dans tous les cas, écoute-le sur vinyle, fort, avec une bière tiède et la fenêtre ouverte. C’est comme ça qu’il a été pensé.