Ça commence comme un coup de latte dans la porte du local de répète. Paralyzed déboule, et là, flash-back immédiat : Billy Talent, The Elektrocution, Flying Donuts… Ces groupes qui te donnaient envie de sauter du canapé en 2006 et qui, visiblement, n’ont jamais vraiment quitté ton ADN. Et en 2026, ça fait un bien fou. Un shoot d’adrénaline qui ne cherche pas à réanimer le passé, mais à lui coller 20 ans supplémentaires au compteur.

Le duo limougeaud (oui, ils ne sont que deux, et non, il n’y a pas besoin d’être trois pour faire du rock, merci bien) livre avec At Least We Try un disque dense, nerveux, mais surtout étonnamment nuancé. Dire qu’il leur aura fallu quatre ans pour accoucher de cet album n’est pas quelque chose qui va nous faire tomber de notre chaise. Déjà parce que nous sommes formidablement bien assis dans les bureaux de la rédac (merci encore), et qu’en plus, malgré une hygiène parfois douteuse et des héritages génétiques particulièrement injustes, nous avons su conserver le meilleur de nos chères oreilles. C’est bien entendu pour cela que nous sommes là pour témoigner que ça s’entend. Que le temps a été pris, et bien pris. Vingt morceaux en gestation donc, mais une poignée seulement conservée. Ça joue serré, ça chante fort, et ça pense avec le cœur (et avec des chœurs aussi, merci toujours).
Waiting For The Sun est le single évident. Une mélodie qui s’incruste, un refrain qui te tient par le col. “I’m waiting for the sun in your eyes / I’m waiting for the weekend with no clouds.” C’est naïf ? Oui. Mais dans le bon sens du terme. C’est cette attente presque adolescente d’un regard qui éclaire tout. Le soleil dans les yeux de l’autre comme antidote aux jours tristes. Et derrière la répétition – “without a doubt, without a lie” – il y a le besoin de certitude, de sincérité brute. Aime-moi sans détour, souris-moi et tout ira bien. C’est fragile, presque tremblant, et ça marche terriblement fort.
Puis arrive We Were So Sad Before où Dirty Rodeo flirte avec le post-hardcore sans jamais perdre son sens de la mélodie. Le refrain – “We walk alone since all this time / We were so sad before” – sonne comme un aveu générationnel. On a marché seuls, on s’est crus seuls, et puis finalement non. Le morceau parle de fraternité, de reconstruction à deux, de sortir du néant pour bâtir son propre monde. “Let’s meet at the top of the world.” Rien que ça.

Photo Simon Grumal
La colère de Tell Me It’s Not For Me prolonge cette tension intérieure. Ici, la frustration affleure. Dirty Rodeo n’édulcore rien : relations toxiques, doutes, remise en question permanente. Mais la rage n’est jamais gratuite. Elle est canalisée, presque élégante. Et puis il y a Give Me A Sign, avec son parfum emo assumé. Les harmonies vocales prennent de l’ampleur, la production est chirurgicale sans être froide. Chaque titre semble poli avec soin. Preuve qu’à Limoges, il n’y a pas que la porcelaine qui est fine. Il suffit d’écouter When The Silence Starts To Talk, en featuring avec Aki Agora, pour comprendre que le duo a franchi un cap. Les arrangements respirent, la tension monte, puis explose avec justesse.
Arrive Did I Loved You Too Much. Et là, on pourrait se poser la question. Ont-ils aimé trop fort ? Ont-ils donné trop ? Peut-être. Mais nous, clairement, on est en train de tomber amoureux d’eux. Oui, amoureux. Amoureux. Amoureux. (Répétez-le jusqu’à ce que ça devienne gênant.) Parce que ce disque regorge de trésors et qu’à force de les empiler, on finit par ne plus savoir où donner de la tête, bien que les couloirs de la rédac soient sans fin. Tenez, encore hier, je suis parti au fond de notre secrétariat pour essayer d’avoir des nouvelles de Pogo Car Crash Control. Je ne suis jamais revenu. Mais tant pis — ou tant mieux, mes amis — car le rock français est en forme. Permettez-moi de vous le dire avec toute la délicatesse d’un ampli poussé à 11 : un de perdu, dix de retrouvés.
Et puis il y a Summer. Le moment où Dirty Rodeo décide d’envoyer valser la porcelaine. Au menu : hardcore, pogo et viande sur les murs. “You know we fucked up our lands.” Le constat est brutal. Crise écologique, responsabilité collective, besoin d’unité. Puis le refrain contrebalance, okay on a foutu la merde, mais on peut encore se relever. C’est frontal, presque militant, mais porté par une énergie qui donne envie de se battre ensemble. Baston légère dans le pit tout de même, on est tous copains, et j’en vois qui ont des lunettes. On fait attention, on se rentre dedans, oui, mais avec bienveillance. Parce qu’au fond, c’est peut-être ça le message de At Least We Try, c’est se cogner au réel, sans jamais lâcher la main de l’autre.
At Least We Try. Au moins, on essaie. Le titre pourrait sonner comme une pirouette modeste, mais il n’en est rien. Dirty Rodeo a mis sa colère, sa mélancolie, son amour fraternel et sa sueur dans ces morceaux. Pour en somme un premier album cohérent, généreux, bourré de singles potentiels et produit avec un soin impressionnant. À Limoges, on ne façonne pas que de la porcelaine. On forge aussi des disques qui cognent et qui consolent, et Dirty Rodeo vient de signer le plus abouti de tous.

At Least We Try sort le 13 février en indépendant.
Genre : Post-hardcore ascendant Pop Punk
Tracklist :
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Paralyzed – 1:01
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Waiting For The Sun – 1:13
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Smiling And Starving – 1:04
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We Were So Sad Before – 0:93
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Tell Me It’s Not For Me – 0:79
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Give Me A Sign – 0:75
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Did I Loved You Too Much – 0:69
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Summer – 0:65
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When The Silence Starts To Talk (feat. Aki Agora)
Bandcamp : dirtyrodeo
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Instagram : dirtyrodeo
