4/5 ⭐️⭐️⭐️⭐️ – Un aller-retour pour la lune et l’impression tenace d’avoir vu là-haut quelque chose qui cloche : c’est le voyage que propose Moon, le nouvel EP de Second Major. Deux voix qui se tournent autour, une batterie qui ne lâche rien, des boucles post-punk dont on ne ressort pas indemne… Si ces trois-là te passent sous le nez, tu ne pourras pas dire qu’on ne t’avait pas prévenu.

Une rencontre qui finit en répète
Second Major, ça commence par Anthony (basse et chant) et Thibaut (batterie), qui se connaissent depuis leurs études à Saint-Etienne il y une dizaine d’années. Les deux amis se retrouvent ensuite dans le groupe rock Orange Signal, puis posent leurs valises en coloc à Lyon, avec dans les cartons des démos qu’Antho griffonne depuis l’été 2022, et l’envie d’un projet qui leur appartienne vraiment.
En 2024, une amie commune organise un rendez-vous entre la Ménagerie, l’asso de concerts montée par les deux garçons, et Superpowerless, le label qu’Anna (guitare, chant, clavier) est en train de lancer. Sur le papier, on doit parler partenariat. Dans les faits, la conversation glisse très vite vers la musique. Anna, qui porte déjà son projet solo Anna Joe, écoute les démos. Verdict : « il y a vraiment un truc ». Premières répètes, premières scènes lyonnaises quelques mois plus tard. Deux ans après, le compteur affiche une cinquantaine de dates, le tremplin Musilac, un an d’accompagnement au Marché Gare et un premier EP, Blooms, sorti au printemps 2025. Le tout sans maison de disques extérieure : Superpowerless est devenu leur QG.

Second Major – photo by Eloise Villaret
Blooms cherchait la lumière, Moon éteint d’abord la pièce
Pour ce deuxième disque, le trio a pris son premier EP à rebours. « Avec Blooms, il y avait une recherche de lumière. Là, on savait que ce serait une phase plus dark », confirme Anthony. Et cette obscurité-là, on la sent dans le corps avant de la comprendre. « On voulait que notre son soit brut, rugueux, lourd, quand on se met le casque sur les oreilles ou devant les enceintes. » Basse au ras du bitume, guitares qui raclent, synthés qui épaississent l’air et rythme qui appuie tout du long : l’atmosphère pèse, sans nul doute.

Second Major – photo by Eloise Villaret
Deux voix autour d’un mât
Moon parle de routine, de journées photocopiées, d’envies d’évasion qui ramènent toujours au point de départ. Et la musique fait exactement la même chose : des riffs qui reviennent, des motifs répétés jusqu’à l’hypnose, une tension qui monte sans jamais se relâcher tout à fait. Mais le groupe découpe aussi ses morceaux pour laisser filtrer, au détour d’un pont, « une once de lumière » assume Anthony, qui change le sens de tout ce qui précède. On pense de suite à Archive pour cette science des montées qui prennent leur temps, sauf que là où les Anglais s’étirent en cinémascope, Second Major garde la sueur et l’os du power trio : pas de décor superflu, juste ce qu’il faut pour que ça serre.
Le vrai sortilège de Moon, c’est aussi le duo vocal. Sur ce disque, la voix d’Anthony s’assombrit de gravité avec son timbre qui nous rappelle Ian Curtis, mais sans l’abandon. Organique, elle ordonne plus qu’elle ne se lamente tel un prédicateur qui nous regarde droit dans les yeux. Face à lui, la voix d’Anna flotte, angélique, glissée en écho ou en chuchotement dans les interstices, se faisant de plus en plus prenante à mesure que les morceaux s’étendent. Thibaut résume l’idée de départ : « on voulait deux tonalités qui se chevauchent : une voix plus imposée et une voix plus aérienne ». Le contraste hypnotise du premier au dernier titre dans un équilibre où personne ne fait de la figuration. Et derrière les fûts, il y a Thibaut : essentiel. Sa frappe est le squelette de l’EP : c’est elle qui fait tourner les boucles en les appuyant frontalement, elle encore qui les fait céder quand il faut. Sans lui, Moon flotterait. Avec lui, le mât est solidement maintenu.

Second Major – photo by Eloise Villaret
Six titres qui tournent
Pendant cinq minutes, « Over » prend son élan sans se presser, puis lâche tout. La hiérarchie vole en éclats comme une partie de cartes qui tourne mal pour la maison : le roi a perdu sa couronne, les escrocs sont libérés, et c’est désormais le valet qui gouverne. Ceux qu’on écrasait le jour se relèvent la nuit. Un lever de rideau fiévreux, qui annonce les règles du jeu en les cassant toutes. « Moon » le morceau-titre, c’est le cœur de la boucle, qui tourne en rond comme une machine qu’on n’arrive pas à couper : riff entêtant, basse qui appuie sur la nuque, tension qui grimpe d’un cran à chaque tour. Le refrain enfonce le clou comme un mantra et quand une voix lui souffle de fermer les yeux, la berceuse a des airs de verrou. Côté images, le malaise coule à flots : une substance noire et visqueuse gagne le personnage centimètre par centimètre, jusqu’à le réduire à un rouage de plus.
Avec « Losing Control » Anna prend la barre. C’est le premier morceau né de sa plume pour le trio, écrit à quatre mains avec son complice Loïc Pontal. Au départ, l’eau est presque lisse : sa voix glisse en surface et, pour la première fois, une guitare acoustique s’invite dans le son du groupe. Puis, à mi-parcours, la tempête se lève : basse et batterie cognent, le bateau tangue, et trois mots résument l’état du passager : perdu, foutu, ravi. « A Way » fait l’effet d’un courant d’air de minutes à peine, une guitare qui sent la fin et l’espoir, et un texte réduit à deux promesses : « we’ll find a day, we’ll find a way ». C’est peu ? C’est largement assez, parce que derrière, Thibaut martèle, tenace, comme pour nous faire rentrer cette certitude dans le crâne. Le chant monte jusqu’au cri de ralliement, puis se tait, et les trois finissent le morceau à mains nues, sans un mot.
Changement de focale avec « inside:out » qui fait l’inventaire d’une vie qui a tout pour rassurer. Le refrain, lui, lève les bras façon britpop des grands soirs, mais ces mots répétés sonnent comme une comptine un peu flippante. Au dernier tiers, le morceau bascule. La voix d’Anthony revient en écho, lointaine et autoritaire, portée par des synthés qui font froid dans le dos. On se croirait dans l’ambiance glaçante d’Orange Mécanique, quand la musique se met au service du conditionnement, un titre qui nous aspire totalement dans son vortex.
Arrivent déjà au pas lourd les dernières presque neuf minutes de « WBL ». La section rythmique avance comme une colonne qu’on entend venir de loin, et les guitares volent autour, dans un calme qui ne trompe personne. Le texte passe d’un camp à l’autre, du soldat qui a suivi les ordres à celui qui protège les siens. Anthony en a posé les premières lignes en 2022 : « J’ai commencé à le penser quand la Russie a envahi l’Ukraine. Je me disais : c’est fou qu’on puisse encore faire ça à notre époque. » Le refrain, lui, tend la main. Derrière l’acronyme, se cache « We Build Love » : une chanson d’amour, « mais pas forcément au sens romantique : plutôt sur le vivre-ensemble », précise Anthony. Et dans les dernières mesures reviennent les deux promesses d’ « A Way ». Rien d’étonnant : sur scène, l’interlude servait à l’origine d’outro à ce morceau. Moon se termine donc là où il avait fait une pause à mi-chemin. La boucle se referme… mais cette fois, elle laisse la porte entrouverte.

Second Major – Live 2026
Rendez-vous sur la péniche
Ces morceaux, Second Major les a rodés pendant deux ans dans des bars, des festivals et des SMAC, avant de les graver en cinq jours d’avril dans une grange de Haute-Loire. Et ça s’entend : Moon a le grain d’un disque qui sait déjà ce qu’il fera en vrai, quand la basse fera vibrer le plancher et que les boucles tourneront sans filet. La tournée qui l’accompagne est la plus longue, de Lyon à Bruxelles en passant par Rennes, Lille ou Marseille.
Prochain grand rendez-vous : mardi 6 octobre à Paris, sur la Péniche Marcounet, pour la release parisienne. On ne manquerait ça pour rien au monde, et tu devines déjà ce qui suivra. D’ici là, tu as quelques jours pour apprendre les morceaux par cœur et les rejoindre sur la tournée. Après, plus d’excuse.

Moon – sorti le 4 septembre 2026 chez Superpowerless





