Elle a retourné la Mainstage du Hellfest à 11h du mat comme d’autres retournent leur vie à 40 piges. Lucie Sue n’est pas juste une rockeuse : c’est une déflagration. Une voix qui griffe, une guitare qui cogne, une sincérité qui désarme. Elle parle comme elle chante : sans filtre, sans faux-semblants, avec le feu au ventre et l’envie de tout brûler sur son passage. Dans cette interview, elle nous raconte son parcours, ses failles, ses fulgurances, ses cassettes de Wham et ses rêves de stades. Elle assume ses formes, ses envies, ses furies. Elle compose, elle crie, elle vit. Et elle nous rappelle que le rock n’est pas une question d’âge : c’est une question d’urgence. Accroche-toi, ça va secouer.

Interview de Lucie Sue par Caro au Hellfest
Et quand deux blondes tatouées et en rangers se retrouvent dans la poussière et la chaleur de la quatrième et dernière journée du Hellfest, cela donne une interview entre confidences et éclats de rire, entre fatigue de festival et effervescence encore palpable d’un set flamboyant sur la mainstage !
Rock Sound : Allez, c’est parti ! Salut Lucie Sue ! On est au Hellfest, et hier tu as livré une performance incroyable : pleine d’énergie, de vie, de rock. Tu as littéralement retourné la scène, non ? Comment tu as vécu ce moment ?
Lucie Sue : C’était dingue. On est montés sur la plus grande scène du festival. Tu vois, ça fait deux ans et demi que j’ai lancé ce projet, et quand on m’a annoncé que je jouerais au Hellfest, je pensais être programmée sur la Hell Stage, la petite. Et là, on me dit : Mainstage 1. J’ai halluciné. Il fallait qu’on soit à la hauteur, alors on a bossé comme des fous. On a tout donné, on était prêts, et franchement, ça s’est super bien passé.
C’était un rêve devenu réalité. J’ai toujours rêvé de jouer ici. Ça fait plus de dix ans que je viens au Hellfest, que je suis dans la foule à fantasmer sur cette scène. Au début, je n’osais même pas imaginer que ce serait possible. Et là, je me retrouve sur la Mainstage 1, la même que Metallica, Soundgarden… mes héros. C’est fou.

Lucie Sue Battlestation
Rock Sound : Et comment tu t’es préparée pour ce moment ?
Lucie Sue : Physiquement, déjà. Je ne suis pas du tout sportive à la base, donc j’ai dû m’y mettre sérieusement. La scène fait 200 m², c’est un autre monde comparé aux petites scènes sur lesquelles on joue d’habitude. On s’est préparés autant physiquement que mentalement. L’été, on a bossé chacun de notre côté, tous les jours, sur nos instruments. On a répété ensemble, fait des résidences pour travailler la mise en scène.
On savait que c’était crucial, qu’on n’avait pas le droit à l’erreur. Et je pense qu’on a réussi. Les retours ont été excellents, et sincères. Moi, je suis du genre à douter, à me dire “ils disent ça pour faire plaisir”, mais là… je crois que c’était vrai. Les gens ont vraiment aimé.
Et puis il y avait du monde, beaucoup de monde. À 11h du matin, c’était déjà blindé. Et ce qui m’a le plus touchée, c’est de voir des gens que je ne connaissais pas chanter les paroles de mes chansons. C’était une première. D’habitude, ce sont les habitués des concerts, ceux que je croise souvent. Mais là, c’était des inconnus. Et ils connaissaient mes textes. C’était hyper émouvant.
Rock Sound : Quand je rencontre un artiste pour la première fois, j’aime bien revenir sur les débuts. Ça permet aux gens de mieux te connaître. Alors si ça te va, on fait un petit retour en arrière façon “Back to the Future”. Quand tu étais gamine, tu te souviens d’une chanson ou d’un album qui t’a fait tomber amoureuse de la musique ?
Lucie Sue : Carrément. George Michael. Wham. L’unique album de Wham. George Michael Forever.

Lucie Sue par Nico Keshvary
Rock Sound : Ah George Michael, on adore la 80’s touch et les brushings, mais c’est de la pop… Comment es-tu venue au Rock ?
Lucie Sue : Oui, c’est vrai. Tu veux que je te parle de mon premier album ? J’ai commencé avec George Michael, puis c’était les Hits Machine, les trucs qu’on entendait à la radio. Mais ce que tu ne sais pas, c’est que je viens d’une famille de musiciens classiques. J’ai fait le conservatoire, j’étais en horaires aménagés, je jouais du violoncelle. La musique a toujours été là, mais c’était du classique.
Chez moi, pas de pop, pas de radio. Juste Mozart. Mais de temps en temps, on avait le droit d’acheter une cassette avec les hits de l’année. Genre le best of de 1984, avec les Eurythmics et compagnie. C’était cool. Donc ouais, George Michael, c’était mon premier vrai crush musical. Ensuite, ce best of. Puis David Bowie, que j’ai découvert grâce à un pote au collège. Et après, Guns N’ Roses, The Who… Je te parle des cassettes que j’ai achetées, mes premières.
Et après Guns N’ Roses, j’ai plongé dans tout le reste : Metallica, Pearl Jam, Soundgarden, Alice in Chains. C’est là que j’ai vraiment commencé à m’intéresser, à acheter des magazines, à supplier mes parents pour qu’on ait le câble et MTV. Mes voisins avaient MTV, c’était la révélation. Mes parents ont fini par dire oui, et je pense que si ça n’avait pas été le cas, ma vie aurait été complètement différente. MTV m’a ouvert à une culture musicale que je n’aurais jamais connue autrement. Heureusement que ça existait.
Rock Sound : À ce moment-là, tu t’imaginais déjà sur scène ? Tu savais que c’était ce que tu voulais faire ?
Lucie Sue : Oui, carrément. J’avais déjà goûté à la scène avec la musique classique : des concerts, des auditions… Même petite, je savais ce que c’était d’avoir le trac. Et j’ai toujours voulu être une star. Je le dis sans honte : devenir une rockstar internationale, c’est ce que j’ai toujours senti au fond de moi. Au lycée, j’avais un groupe de rock, on faisait des trucs cool. Puis j’ai fait des études de graphisme, il fallait bosser, alors la musique est passée un peu en arrière-plan. Mais je n’ai jamais complètement lâché : je continuais à jouer, à faire des petits concerts, des groupes.
Et puis je me suis mariée. Et là, ta vie perso prend le dessus. Ton mari, tes enfants… toi, tu passes après. J’ai mis ma vie entre parenthèses, et avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être pas dû. Mais en même temps, si je n’avais pas vécu tout ça, je n’aurais pas cette rage, cette envie viscérale. Ces années de recul m’ont permis de mieux sauter.
À 40 ans, je me suis posée une question brutale : si je meurs demain, qu’est-ce qu’on retiendra de moi ? Et là, j’ai compris que j’avais toujours voulu faire de la musique, mais que j’attendais qu’on vienne me chercher. Sauf que personne ne vient. Si tu veux que ça arrive, c’est à toi de te bouger. Alors je me suis dit : “Sors-toi les doigts du cul. Donne tout.” Et je l’ai fait. En trois ans, je suis passée de zéro à la Mainstage du Hellfest. La Mainstage 1. C’est fou, non ? Et là, avec toutes ces interviews, je réalise ce que j’ai accompli. Je suis fière. Émue. C’est énorme.

Lucie Sue interviewée par Caro – Photo Sarah Cross
Rock Sound : C’est une belle histoire, tu peux être fière de toi et de ce que tu as accompli. Tu es allée chercher le succès à la force de ton envie ! En plus, tu es multi-instrumentiste. Ça t’aide dans la composition ?
Lucie Sue : Oui, clairement. En plus du chant, je joue de la guitare, de la basse, du violoncelle. Et avec le conservatoire, j’ai aussi des bases solides en solfège et en composition. Ça m’aide énormément.
Rock Sound : Tu étais plutôt guitariste dans tes anciens groupes ?
Lucie Sue : Au lycée, j’étais surtout chanteuse. Mais je savais déjà que je voulais jouer de la guitare. Je grattais dans la cour, tu vois. Ensuite, dans d’autres groupes, j’ai pris la guitare en main, et c’est devenu mon outil principal pour composer. J’ai aussi joué dans le groupe Furies. Ils avaient besoin d’un bassiste, alors j’ai pris la basse pendant un an. On a arrêté récemment, c’était trop compliqué niveau logistique : eux sont à Paris, moi ailleurs. Mais j’ai adoré jouer avec eux. Et aujourd’hui, je maîtrise bien les deux : guitare et basse.
Rock Sound : Et à quel moment tu t’es dit que chanter et être devant, c’était ta place ? C’est lié à cette prise de conscience dont tu parlais ?
Lucie Sue : J’ai toujours su que c’était ma place. Mais je me disais que quelqu’un viendrait me chercher. Et surtout, je ressentais que je n’étais pas à ma place dans la vie que je menais. Comme s’il existait une version parallèle de moi, une rockstar qui joue dans des stades. Et moi, j’étais coincée dans une vie qui ne me correspondait pas. J’ai compris que ça n’allait pas, qu’il fallait que je trouve la faille spatio-temporelle pour rejoindre cette autre version de moi. Ça peut paraître mystique ou débile, mais c’est vrai. Et aujourd’hui, je suis en train de la rejoindre. Je suis enfin moi. Enfin à ma place.
Rock Sound : Et en matière de jeu de scène, il y a un artiste qui t’a inspirée ? Un concert marquant ?
Lucie Sue : Pas vraiment une personne en particulier. À chaque concert, j’observe. Je regarde comment les artistes bougent, ce qu’ils disent, comment ils gèrent les pauses, l’énergie… Je prends des notes mentales. C’est en jouant qu’on apprend, et en observant. Comme dans n’importe quel métier.
Rock Sound : Dans tes clips, tu affiches une féminité forte, affirmée, conquérante. C’est un message important pour toi ?
Lucie Sue : Ce n’est pas tant la féminité que je veux mettre en avant, c’est la puissance. Je suis quelqu’un de passionné, je donne tout. Et je pense que ça se voit. Le message, c’est : ne rien lâcher, faire les choses à fond. Oui, je suis fière d’être une femme. J’ai des formes, je suis belle, j’ai des seins, des fesses… et j’en joue. Mais j’ai aussi beaucoup d’autodérision.
Dans mon dernier clip, avec la chaîne et la tenue panthère, je suis moulée dans un truc où on voit tous les plis, tous les défauts… et je m’en fous. Ce qui compte, c’est de transmettre quelque chose de positif. Que les gens aient l’impression que je suis leur pote, qu’on est là pour s’éclater ensemble. C’est ça que je veux partager. Pas une image déprimée ou distante. Juste du fun, de l’énergie, de la sincérité.
Rock Sound : Tu veux faire passer un message ? Ou juste de l’espoir, de la positivité, de l’authenticité ?
Lucie Sue : Je ne joue pas un rôle. Je ne mens pas. Je veux juste être moi-même. Pendant des années, on m’a dit : “Fais pas ci, fais pas ça, tu parles trop, on t’entend pas assez…” Et aujourd’hui, j’ai décidé que non. Il faut être soi. Plus tu es authentique, plus ça fonctionne. Je vois trop de gens qui se donnent des faux airs, des attitudes… mais ça sonne faux. Arrête. Sois toi-même. Ce sera toujours mieux.
Rock Sound : Je suis totalement d’accord. Quand on essaie d’être quelqu’un d’autre, ça ne marche pas. Les gens sentent l’authenticité autant que les faux semblants. Jouer un rôle c’est bien sur une scène de thèâtre…
Lucie Sue : Voilà. Je suis comme je suis. Si ça plaît, tant mieux. Si ça ne plaît pas, tant pis.

Lucie Sue
Rock Sound : Si tu avais un mot de la fin — pas celui de ta vie, mais de cette interview — qu’est-ce que tu voudrais dire ?
Lucie Sue : C’est ma phrase fétiche, je la répète tout le temps parce qu’elle est essentielle. C’est celle de Journey : “Don’t stop believing.” Peu importe ton âge, ton genre, ton métier, ta situation… fais ce que tu veux faire. J’ai 46 ans, et je viens de jouer sur la Mainstage du Hellfest. On m’a dit que j’étais trop vieille, que je n’y arriverais pas. Mais il ne faut pas écouter les autres. Si toi tu y crois, alors vas-y à fond. Et ne laisse personne t’en empêcher.
Rock Sound : Parfait. C’est un beau mot de la fin. Merci beaucoup pour ton temps et cette interview à 36 degrés à l’ombre ! On a mérité notre verre d’eau !
Lucie Sue : Merci à toi et à Rock Sound de me donner la parole ! On se voit le 19 Septembre à Paris pour la release party de Battlestation !

Jour 4 du Hellfest, même pas fatiguées ou si peu… Lucie Sue et Caro par Sarah Cross
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L’album de Lucie Sue Battlestation, sort le 29 Août !
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