Interview – Dropkick Murphys : « Notre public fait partie de nous »

par | 5 Mar 2026 | À la Une, Interview

Temps de lecture : 12 min

Depuis les rues ouvrières de Boston jusqu’aux scènes du monde entier, les Dropkick Murphys portent une mythologie bien à eux : celle des travailleurs, des marins tatoués, des pubs où l’on chante plus fort que les amplis et où la camaraderie vaut toutes les prières. Leur folk‑punk, forgé dans le bruit des pintes et la ferveur des quartiers irlandais sent le houblon, les docks, les nuits trop courtes et les refrains hurlés bras dessus bras dessous.

En escale à Paris pour promouvoir leur nouvel album, ils m’ont accueillie dans un van garé devant une station de radio, un lieu simple et vivant qui leur ressemble. Là, entre deux rires et une sincérité désarmante, James Lynch et Jeff Da Rosa sont revenus sur leur parcours, leurs racines et la force qui les unit à leur public depuis plus de vingt‑cinq ans.

 

Interview - Dropkick Murphys

Interview – Dropkick Murphys

 

Caro (RockSound) : Comment votre histoire avec Dropkick Murphys a commencé ?

James Lynch : Avant de rejoindre Dropkick Murphys, je jouais dans un groupe qui s’appelait The Ducky Boys. On a commencé à peu près en même temps que les Murphys, et j’ai passé toute l’année 1999 à faire leur première partie. J’étais déjà un grand fan, donc quand ils m’ont demandé de les rejoindre, j’étais prêt. Il y a même eu un moment en répétition où je leur montrais comment jouer leurs propres chansons, parce que je me suis rendu compte qu’ils les jouaient différemment. Quand ils sont revenus d’Australie, mon groupe venait de se séparer, et j’ai simplement basculé avec eux. La différence de taille de public était énorme, mais je n’ai pas hésité une seconde. On plaisantait souvent : “Quand est‑ce que tous ces gens sont arrivés ?” Parce que quand mon groupe ouvrait, il n’y avait personne… et quand Dropkick Murphys montait sur scène, la salle était pleine. C’était agréable d’être enfin de ce côté‑là.

Caro (RockSound) : Et toi ?

Jeff Da Rosa : Je jouais aussi dans un groupe qui partageait souvent l’affiche avec Dropkick Murphys. On était dans la même scène, je connaissais James, on avait joué ensemble dans d’autres projets, donc la transition a été facile. Le plus difficile, ça a été d’apprendre tous ces instruments : le banjo, la mandoline… Avant ça, j’étais bassiste. J’ai passé des mois à bosser comme un fou, mais ça en valait la peine.

Caro (RockSound) : Parce que tu joues de tout, quasiment…

Jeff Da Rosa : Oui. Avant, j’étais bassiste, donc apprendre tous ces instruments était un petit prix à payer pour rejoindre le groupe.

Caro (RockSound) : Comment on apprend un instrument sur le tas ? Tu as une méthode ?

Jeff Da Rosa : Je ne joue pas très bien. (rires) Plus sérieusement, j’ai juste passé des mois à rendre mes colocataires fous en répétant non‑stop.

Caro (RockSound) : Quand vous étiez enfants, vous rêviez déjà d’être musiciens ?

Jeff Da Rosa : Probablement.

James Lynch : Mon père jouait dans un groupe punk quand j’étais enfant, mes oncles étaient musiciens, mon grand‑père jouait de la musique irlandaise… Ce n’était pas si j’allais être musicien, mais quand. J’ai commencé au collège, et dès la fin de l’école, je suis monté dans un van… et je ne suis jamais vraiment rentré.

Caro (RockSound) : Vous avez eu une révélation rock à un moment ?

James Lynch : Pas vraiment. C’était tellement présent dans ma vie. Mon père mettait de la musique en se préparant pour aller jouer le vendredi soir. J’entendais ses bottes dans le couloir. Tout ça semblait excitant : s’habiller, rentrer tard, les fêtes à la maison… C’était organique. Je n’ai jamais envisagé autre chose.

Caro (RockSound) : Et toi ? Tu étais aussi un enfant de la musique.

Jeff Da Rosa : J’ai découvert ça vers 12 ans. Avant, tout était en noir et blanc. Je n’étais pas vraiment moi-même tant que je n’avais pas trouvé la musique.

Caro (RockSound) : Une chanson qui t’a fait aimer la musique ?

Jeff Da Rosa : Je ne sais pas… Bruce Springsteen, sûrement. Ma mère en écoutait beaucoup. Je faisais semblant de jouer de la guitare avec un manche à balai.

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Caro (RockSound) : Quel est le moment le plus inattendu ou bizarre que vous avez vécu sur scène ?

Jeff Da Rosa : J’ai déjà reçu une bière pleine en pleine poitrine. C’était ma première tournée, au Royaume‑Uni. Une Red Stripe. Je me suis dit : “Ils ne m’aiment pas ?” Mais je crois que ça n’avait rien à voir avec moi.

James Lynch : Le soir où Bruce Springsteen est venu jouer avec nous pour la Saint‑Patrick. Pas juste parce qu’il était là, mais pour ce que ça a provoqué dans la salle. L’énergie était incroyable.

Caro (RockSound) : Comment trouvez‑vous l’équilibre entre tradition et innovation dans un genre comme le Celtic Punk ?

James Lynch : À Boston, la musique irlandaise est partout. C’est organique. Les deux styles se mélangent naturellement. Les albums acoustiques nous ont beaucoup appris : sans les guitares saturées, il faut vraiment faire vivre les arrangements. C’est un processus constant.

Jeff Da Rosa : C’est comme prendre AC/DC et de la musique irlandaise… et tout écraser ensemble. Avec des amplis Marshall à fond.

Caro (RockSound) : Après toutes ces années, comment gardez‑vous l’énergie fraîche ?

James Lynch : On dort ! (rires) Plus sérieusement, on n’attend rien. On ne pense pas mériter quoi que ce soit. On monte sur scène comme au premier jour : “Il faut gagner le public.” On vient de familles modestes. On sait la chance qu’on a.

Caro (RockSound) : Comment vivez‑vous le fait d’avoir plusieurs générations dans votre public ?

James Lynch : C’est incroyable. Et c’est lié à notre histoire : une progression lente, sans gros soutien médiatique. Des gens qu’on a rencontrés il y a 25 ans viennent aujourd’hui avec leurs enfants. C’est un cadeau.

Caro (RockSound) : Et pourtant c’est punk, c’est de l’énergie, une forme de révolte… Ça doit être quelque chose de voir des enfants dans cet esprit-là ?

Jeff Da Rosa : Oui, ça donne de l’espoir. Ça nous inspire aussi. Et il y a quelque chose pour tout le monde. Le fait que des enfants aiment ça prouve qu’on donne tout, que l’énergie est réelle. Ça, tu ne peux pas le cacher.

James Lynch : Je pense que ça reflète aussi notre état d’esprit et à quel point cette situation est unique. Je n’insisterai jamais assez sur le fait que nous sommes des gens très normaux dans une situation extraordinaire. Et ça inclut le fait qu’on sait qu’il y a des enfants dans la salle. On veut que les enfants passent un bon moment, que les adultes passent un bon moment, que les punks en plein milieu passent un bon moment. On fait ce qu’on peut pour que chacun y trouve quelque chose, sans rien enlever à personne.

Caro (RockSound) : Qu’est‑ce qui vous semble différent aujourd’hui, et qu’est‑ce qui n’a pas changé depuis le début ?

James Lynch : Le changement a été tellement progressif qu’on ne le remarque presque pas. La taille du public, peut‑être. Mais nos fans sont tellement géniaux et tellement bruyants que, qu’ils soient dix ou dix mille, ça ressemble au même concert. Chaque soir, quelqu’un demande : “Il y a combien de personnes ?” Et quelqu’un répond : “Est‑ce que ça change quelque chose ? Est‑ce que ça compte ?”

Jeff Da Rosa : Non, ça ne change rien, parce qu’on joue pareil.

James Lynch : Le public est toujours le même : toujours à fond.

 

Caro (RockSound) : Y a‑t‑il une chanson que vous trouvez sous‑estimée ou mal comprise ?

James Lynch : On a un catalogue assez vaste maintenant. Mais, non, pas vraiment. Ce qui m’a surpris, c’est I’m Shipping Up to Boston. Quand on a enregistré ce morceau, on racontait beaucoup l’histoire des paroles de Woody Guthrie. Beaucoup de gens ne le savaient pas. Pour eux, la chanson est sortie de nulle part. À l’époque, on trouvait l’histoire géniale, mais la chanson n’a rien fait. Elle est restée sur une étagère. On ne la jouait même pas en live. Puis elle s’est retrouvée dans Les Infiltrés de Scorsese, les Red Sox l’ont adoptée… et elle est devenue quelque chose de complètement indépendant de nous.

Caro (RockSound) : Oui, incontrôlable.

Jeff Da Rosa : Et personne ne réalisait que c’étaient de vraies paroles de Woody Guthrie.

James Lynch : Quand on a fait les albums Guthrie, vingt ans plus tard, il y avait plein de nouveaux fans. C’était amusant de leur expliquer ça et de les entendre dire : “Je n’en avais aucune idée.”

Jeff Da Rosa : Oui, certains pensaient que vous aviez écrit ces paroles. “Une jambe en bois”… Non, non, ce n’est pas nous !

Caro (RockSound) : Comment décidez‑vous quels éléments traditionnels irlandais intégrer dans un nouveau morceau ?

James Lynch : On choisit ce qui sert le mieux la chanson. On sait que certaines combinaisons fonctionnent mieux que d’autres, mais chaque instrument a sa propre couleur. On écoute ce dont le morceau a besoin.

Caro (RockSound) : Y a‑t‑il une interaction avec un fan qui vous a particulièrement marqué ?

Jeff Da Rosa : On en reçoit tellement… Des gens qui sont décédés et qui nous aimaient. Des mariages, des funérailles… On a tout fait.

James Lynch : On entend souvent : “Mon père m’a emmené vous voir pour la première fois.” “C’était la chanson préférée de mon mari.” “Mon fils a dit que s’il mourait, il voulait que vous jouiez ça à son enterrement.” On entend ça tout le temps. Ça nous relie profondément à nos fans. On a joué dans des chambres d’hôpital, à des funérailles, à une fête de mariage… On essaie de continuer autant que possible, parce que notre public se reconnaît tellement dans notre musique. Impossible d’en choisir une seule.

Caro (RockSound) : La musique est liée aux émotions, aux souvenirs. On ne sait jamais combien de vies elle touche.

Jeff Da Rosa : Ça reste pour toujours.

James Lynch : Je me souviens, enfant, je n’avais pas beaucoup d’amis. Les groupes que j’aimais, c’était mes amis. C’est là que je me suis construit. En écoutant des disques.

Jeff Da Rosa : On entrait dans ces disques comme dans un livre. Chacun était une histoire dans laquelle se plonger… un univers de sons et de mots.

 

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Caro (RockSound) : Si Dropkick Murphys avait une devise, ce serait quoi ?

James Lynch : On en a une, mais elle est interne. Ce n’est pas une grande phrase philosophique. C’est : “On ne peut pas ne pas jouer.”

Caro (RockSound) : Ça n’arrive pas ?

James Lynch : Il peut y avoir une tempête, mille raisons d’annuler un concert… On ne cède jamais. On a déjà joué dans un parking en acoustique. Si quelqu’un nous demande d’être là, on y va. Peu importe comment.

Caro (RockSound) : Votre dernier album comporte beaucoup d’invités. Comment cette idée est‑elle née ?

Jeff Da Rosa : On a invité The Scratch, un groupe de Dublin qu’on adore. Ils sont géniaux. Billy Bragg a joué avec nous en mars. On est tous fans de lui. C’est quelqu’un de très gentil. Il a chanté School Days, l’une de ses chansons préférées. Il était ravi, et il a fait un super boulot.

James Lynch : C’est une tradition chez nous. Si on rencontre quelqu’un et qu’on voit une opportunité… Avant, on cherchait plutôt des artistes plus connus. Aujourd’hui, ce qui nous excite, c’est d’inviter des groupes qu’on aime et de leur donner une chance.

Caro (RockSound) : Après toutes ces tournées, reste‑t‑il des rêves non réalisés ?

Jeff Da Rosa : J’ai déjà fait plus que ce que j’aurais imaginé. Chaque nouvelle étape est une surprise. Mais on ne se repose pas dessus. On continue d’avancer.

James Lynch : Pour moi, le rêve s’est réalisé le jour où personne n’a eu besoin d’un job alimentaire. Depuis, tout le reste est un bonus. Le groupe existe depuis si longtemps, et on est toujours vivants, créatifs, en mouvement… C’est incroyable.

Jeff Da Rosa : Sur la dernière tournée avec Bad Religion, Brian Baker nous disait : “Vous y croyez, vous ?” On est toujours surpris d’être là.

James Lynch : On n’a plus d’attentes. Chaque nouveauté est une surprise agréable. On serait heureux de continuer comme ça.

Caro (RockSound) : Avez‑vous un morceau préféré à jouer sur scène ?

Jeff Da Rosa : Rose Tattoo compte énormément pour les gens.

James Lynch : Oui, il y a eu des moments incroyables avec ce morceau. À chaque tournée, j’ai un nouveau favori. Et parfois, celui que j’adorais devient soudain difficile à jouer. Mais après 25 ans, jouer du nouveau matériel, c’est un vrai plaisir. Les albums Guthrie ont été une expérience unique qui nous a redonné une vraie fraîcheur.

Jeff Da Rosa : Ça te garde jeune, ça te garde alerte.

James Lynch Et chaque soir est différent : nouvelle ville, nouvelle scène, nouveau public. Il y a toujours une raison d’être excité.

Caro (RockSound) : L’énergie du public français est‑elle différente de celle du public britannique ?

James Lynch : La France est devenue incroyable pour nous. On ne s’y attendait pas. La première fois au Zénith, on entendait la foule depuis les coulisses. La salle allait exploser.

Jeff Da Rosa : La France, l’Espagne, l’Allemagne… C’est comme jouer dans un stade de foot. On aimerait emmener ce public en Amérique : les Américains sont plus calmes !

Caro (RockSound) : On parle parfois d’une “vague” d’énergie entre la scène et le public. Vous la ressentez ?

James Lynch : Oui. Certains soirs, tout est fluide. Il n’y a plus de frontière entre nous et le public. On pourrait rester sur scène deux heures de plus.

Caro (RockSound) : Et entendre des gens chanter vos paroles sans parler anglais ?

James Lynch : C’est fou. Au Japon, on avait du mal à communiquer… puis sur scène, tout le monde chantait chaque mot. Un fan m’a dit : “Je ne suis pas Irlandais, mais vous me rendez fier d’être d’où je viens.” On a compris que notre message dépasse les frontières. Ce n’est pas une question d’être de Boston ou d’être Irlandais. C’est une question d’identité, de fierté, de ce qui compte pour toi. d’avi

Caro (RockSound) : C’est une conclusion parfaite pour cette interview, cela résume toute votre histoire ! Merci les gars pour votre temps et vos paroles. C’était ma première interview dans un van… et c’était bien cool !

James et Jeff : Merci à toi, c’était un plaisir de te parler !

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Propos recueillis par Caro @Zi.only.Caro sur Instagram

 

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Dropkick Murphys sur Instagram @dropkickmurphys