Après une trilogie d’albums qui aura imposé Fiddlehead comme l’une des formations les plus précieuses de la scène punk et emo contemporaine, les Bostoniens reviennent par la petite porte. Pas de grand manifeste, pas de nouvel album de douze morceaux. Seulement trois chansons. Trois chansons et trente-six raisons supplémentaires de croire que ce groupe touche quelque chose d’essentiel.

On pourrait presque voir ce nouvel EP comme un geste de pudeur. Après tout, quoi faire après une trilogie d’albums aussi accomplie ? Remplir pour exister encore ? Ajouter du bruit au bruit ? Fiddlehead choisit l’inverse. Trois titres seulement. Trois chansons qui semblent avoir survécu à toutes les autres. Comme si le groupe n’avait gardé que le nectar, l’essentiel, ce qui méritait réellement d’être dit.
Et quand on connaît le pedigree de ses membres, la démarche prend encore plus de relief. Issus de la scène hardcore et emo américaine, de Have Heart à Basement, en passant par Stand Off ou Nuclear Age, Fiddlehead ressemble depuis toujours à une réunion de super-héros de l’underground. Pourtant, malgré tout l’amour que l’on peut porter à ces groupes, c’est Fiddlehead qu’on aura toujours préféré. Comme si toutes ces trajectoires finissaient par converger vers leur forme la plus belle, la plus naturelle.

À sa tête, Patrick Flynn continue d’incarner cette singularité. Ancien chanteur de Have Heart, professeur d’histoire lorsqu’il ne sillonne pas les routes avec Fiddlehead, il apporte à ses textes un regard rare. Celui de quelqu’un qui connaît autant le poids du passé que la fragilité du présent. Il est probablement l’un des rares enseignants capables de transformer une leçon sur le passé en singalong cathartique. Surtout parce qu’il ne donne jamais l’impression de jouer un rôle. Chez lui, chaque mot semble vécu, chaque émotion porte le poids du réel.
Cette recherche de l’essentiel traverse d’ailleurs tout l’EP. « The Dogs » ouvre la marche sans détour. Une chanson directe, nerveuse, presque frontale. Puis vient « Porchlight », dont les lignes vocales s’accrochent immédiatement à la mémoire. Impossible d’oublier son refrain, l’effet est d’ailleurs immédiat. Enfin arrive « Baby I’ll Change », pièce maîtresse qui vient donner un sens nouveau à tout ce qui précède.
Car la véritable force de cet EP réside dans sa construction. Les trois chansons ne racontent pas exactement la même histoire, mais elles semblent avancer dans la même direction. Comme trois étapes d’un même mouvement intérieur. D’abord l’élan. Puis la mélodie. Enfin la réflexion, le recul, pourrait-on dire la grâce ? Trois titres, trois couleurs, trois manières différentes d’habiter le doute et l’espoir. Une poignée de minutes pour contenir des milliers d’émotions.
La chanson-titre est sans doute l’une des plus belles compositions jamais écrites par Fiddlehead. À première vue, son refrain pourrait presque ressembler à une simple promesse : « Baby, I’ll change ». Mais à mesure que les couplets s’enchaînent, cette phrase se transforme. Elle devient une lutte, une tentative désespérée de convaincre quelqu’un, puis de se convaincre soi-même. Le narrateur traverse le morceau comme un homme confronté à ses propres défaillances. Il parle d’addiction, de culpabilité, de rechute, de solitude et de rédemption sans jamais tomber dans la confession larmoyante .
Musicalement, « Baby I’ll Change » possède quelque chose d’étrangement familier. Sa topline, autrement dit sa mélodie vocale, évoque une vieille ritournelle folk, un air dont personne ne connaîtrait vraiment l’origine. On croirait entendre l’un de ces chants que les humains se transmettent depuis toujours pour traverser les jours difficiles. Une mélodie simple, presque primitive, que l’on se répète à voix basse pour trouver la force de continuer à avancer lorsque tout vacille autour de soi. C’est sans doute ce qui rend la chanson si forte et profonde. Derrière les mots de Flynn se cache quelque chose de plus grand que son histoire personnelle. « Baby I’ll Change » parle de cette lutte universelle que nous menons tous contre nos propres démons, nos regrets ou nos échecs. Depuis que l’humanité existe, nous racontons les mêmes histoires autour des feux, dans nos chambres, sur les routes ou dans les trains. Des histoires de chute, de rédemption et d’espoir. Fiddlehead ne fait finalement que reprendre ce fil invisible qui relie les êtres humains les uns aux autres. Derrière les guitares et l’énergie héritée du hardcore, comme une voix tendue dans l’obscurité pour rappeler à quelqu’un d’autre qu’il n’est pas seul.
Flynn ne chante jamais la transformation comme une victoire acquise. Changer n’est pas un miracle, mais un effort quotidien. Une marche incertaine contre soi-même, même lorsque le morceau semble s’enfoncer dans le découragement, une petite lumière persiste. Comme si l’espoir survivait malgré tout et au fond qu’y a-t-il de plus emo que ça ? Pas grand-chose mes amis, pas grand-chose.
C’est peut-être là que réside le secret de Fiddlehead depuis le début. Derrière les guitares massives et l’énergie héritée du hardcore, leurs chansons fonctionnent comme des compagnons de route. Elles nous offrent simplement une présence, une voix qui nous rappelle que d’autres ont connu les mêmes peurs, les mêmes pertes, les mêmes hésitations.
Avec seulement trois chansons, Baby I’ll Change parvient à dire davantage que bien des albums entiers. Un EP bref, certes, mais d’une densité rare. Comme si, l’espace de quelques minutes, on nous prenait par la main, juste pour nous empêcher de tomber d’une route glissante où le monde entier semble perdre l’équilibre. A écouter en boucle tout de même, jusqu’à ce qu’on le connaisse par cœur, comme on connaît les chemins qu’on emprunte pour rentrer chez soi.
Baby i’ll Change sort le 26 juin 2026 sur Run For Cover Records
Style : Trve Emo
Site Officiel : fiddleheadworld.com
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