Oasis Don’t Look Back in Anger : la cérémonie des cabossés

par | 21 Oct 2026 | Films / Séries

Temps de lecture : 5 min

L’âme humaine est ainsi faite que l’avidité sait réunir ce que l’amour fraternel a mis des années à détruire. Il suffit d’un chiffre avec beaucoup de zéros, et deux frères qui ne se parlaient plus que par tabloïds interposés se découvrent soudain une tendresse insoupçonnée l’un pour l’autre. Le sang épais, c’est bien. Le chèque épais, c’est mieux. L’argent ne fait pas le bonheur, mais il a déjà fait des miracles de diplomatie là où trois psys et une médiation familiale ont échoué. Enfin ca, c’est la théorie.

Souviens-toi de Paris, le 28 août 2009. Festival Rock en Seine, public chauffé, amplis allumés. Oasis ne montera jamais sur scène. Dans les coulisses, Noel et Liam Gallagher viennent de s’offrir leur dernière explication, Noel claque la porte, le concert est annulé et le groupe s’éteint comme une cigarette qu’on écrase dans une pinte. Suivent seize ans de silence, ou plutôt de bruit : des piques en interview, des tweets à l’acide, des horreurs sur la voix, la coupe de cheveux et la mère de l’autre. Deux frères qui s’aimaient comme on aime une rage de dents. L’amour fraternel version britannique, c’est une guerre froide en parka.

Puis août 2024, l’annonce de la reformation. Les prix dynamiques font hurler l’Angleterre, les files d’attente virtuelles font pleurer des quadras, et les Gallagher encaissent, sereins, les mains dans les poches et le sourire de ceux qui ont retrouvé le sens de la famille. La haine s’est mise en pause. Elle reprendra sûrement, mais pas avant la fin de la tournée. Il y a des clauses pour ça.

OASIS : LA GLOIRE, LA BASTON ET L’ÉTERNITÉ

Oasis Don’t Look Back in Anger, le film : la carte postale ou le miroir ?

Sorti en salles le 9 septembre 2026, Don’t Look Back in Anger suit cette tournée Live ‘25, avec Dylan Southern et Will Lovelace à la réalisation et Steven Knight, l’homme de Peaky Blinders, à la création. Au programme, un accès inédit aux répétitions, aux coulisses, à la scène, et une promesse qui fait lever un sourcil : Noel et Liam réunis dans des interviews communes pour la première fois depuis plus de 25 ans. Assis à la même table. Sans arbitre. Sans avocat, on espère.

Sur le papier, un film produit avec Sony Music Vision sur le retour le plus attendu du rock, ça sent la carte postale à très gros budget. Un spot publicitaire de deux heures, avec des guitares dedans pour faire croire à de l’art. Alors j’y suis allé comme on va à un mariage avec un couteau dans la chaussette. Bras croisés, carnet sur le genou, le stylo prêt à écrire « produit marketing » en majuscules. J’avais déjà ma critique en tête : trois vannes sur les parkas à cinquante balles, deux sur les quadras en larmes devant leur propre jeunesse, une sur la nostalgie vendue au poids comme le jambon.

Je ne saurais pas dire à quel moment exactement. Quelque part entre le premier accord et le dernier, la lumière de la pièce s’est mise à ressembler à celle d’une cuisine à trois heures du matin, quand on n’a plus la force de faire semblant et que le frigo ronronne comme seul témoin. Le carnet est resté ouvert sur une page blanche, avec « produit marketing » écrit tout en haut, en majuscules, comme une pierre tombale posée sur… personne. J’ai cherché mon cynisme pour le rallumer, comme on cherche ses clés en panique, en tapotant toutes les poches. Il avait quitté la pièce.

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Ce que le film raconte vraiment

Car Don’t Look Back in Anger ne parle pas d’Oasis. Pas que. Oasis, c’est l’excuse, le feu de camp autour duquel on se rassemble pour ne pas avoir froid. Le film parle de ceux qui entourent le feu : des milliers de gens, de tous âges, qui se serrent derrière des types qui leur ressemblent. Moches, irrévérencieux, prétentieux, tordus. Des types qui disent merde, qui se la racontent, qui se déchirent en public. Il parle de la communion d’une foule entière qui chante à pleins poumons, bras en l’air, gorge en feu, des inconnus qui se tombent dans les bras sur un refrain comme on se retrouve après la guerre.

Parce qu’on ne communie pas avec des saints. On communie avec des cabossés, le reflet de nos propres turpitudes, celles que tu ne postes pas sur Insta, les trucs un peu moches que tu préfères planquer sous la couverture. Eux, ils les portent sur scène, en pleine lumière, avec la morgue en prime. Ça soulage. Et puis, soyons honnêtes, le Bon Dieu n’a jamais écrit un refrain qui tienne debout.

Si tu enlèves la couche de morgue, de bière, de posture et de lunettes noires, on trouve en dessous des êtres qui cherchent une chanson pour dire ce qu’ils ne peuvent dire autrement. Des gens qui aspirent à la beauté sans trop savoir comment lui parler, alors ils lui hurlent dessus, en chœur, par dizaines de milliers, comme on appelle un chat perdu dans la nuit. Un refrain, c’est une prière pour ceux qui n’ont pas de mots. Et ce soir-là, dans le noir des stades, ils ont tous exactement la même voix : fausse, enrouée, magnifique. L’âme humaine est ainsi faite qu’elle sait être mesquine jusqu’au ridicule, vénale, rancunière, mais capable, le temps d’une chanson, de briller. Deux frères se réconcilient, peut-être pour l’argent, peut-être parce que l’orgueil finit par s’user, ou peut-être parce que le temps passe et qu’il faut bien un jour envisager autrement notre facon merdique de s’aimer.

Ce qui reste, c’est ce dont le film parle dans le fond : cette beauté qui habite même les plus cons, même les plus fermés, même Liam. Elle dort sous les poses, sous les mensonges, sous les parkas, sous les « je m’en fous » qu’on sert pour qu’on ne voie pas qu’on s’en fout pas. Il suffit d’un refrain, d’une foule, d’un frère qui revient, et la voilà qui se lève, mal coiffée, les yeux rouges. Alors, quand les amplis se taisent et que la salle se vide, ce documentaire pose peut être la question que personne n’ose poser à voix haute : qui sommes-nous, quand il n’y a plus personne à qui mentir ?

 

 

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