Avec Towards Happiness, Feldup ouvre une nouvelle porte vers ses territoires intérieurs les plus vertigineux. Entre déflagrations post-punk, fragilité désarmante et vastes paysages sonores, ce disque-fleuve explore la chute autant que la renaissance.

Il y a quelque chose qui a changé dans la musique de Feldup, et cela s’entend dès la première seconde. La voix n’est plus tout à fait celle que l’on croyait connaître. Elle semble revenir de quelque part. Comme si elle avait laissé une ancienne peau derrière elle, elle est plus forte, plus affirmée, plus proche aussi. C’est peut-être la première fois qu’on entend aussi clairement le chanteur là où, autrefois, on découvrait d’abord un architecte de paysages sonores.
« Catch A Breath » ouvre le disque dans une simplicité presque désarmante en guitare voix. On imagine Feldup marcher sans parvenir à s’arrêter vraiment. Quelques pas, un demi-tour et puis cent autres pas dans la même pièce. Tout semble calme, en apparence seulement. En à peine une minute, quelque chose tourne déjà beaucoup trop vite dans la tête. « Running On Empty (The Sacrifice) » surgit comme il s’effondre. Les dissonances apparaissent sans prévenir, toute l’architecture semble avoir été pensée comme un immense échafaudage volontairement instable construit de pièges et d’escarmouches. Comme un monument érigé à la chute. Ici, pas de repères confortables, pas de couplets qui reviennent nous chercher ni de refrains auxquels s’accrocher. Chaque nouvelle section retire une marche sous nos pieds. Tout se dérobe avec une logique presque physique.
On tombe avec lui dans les abysses de sa mémoire, mais en levant parfois les yeux, on aperçoit encore quelques fragments de bleu de ciel. On pourrait presque les atteindre si la gravité pouvait nous échapper. Mais nous sommes humains, condamnés à cette force qui nous attire vers le bas. Pourtant, ils percent encore et parsèment le disque de quelques éclats d’espoir.

Photo La Capture Rouge
Derrière, les Showerheads déchaînent alors un véritable déluge post-punk. La production devient dense, presque torrentielle et pourtant jamais Feldup n’avait été aussi intelligible. Plus le monde s’écroule autour de lui, plus sa voix devient nette. Comme si l’on n’entendait véritablement un être humain qu’au moment où tout le reste s’écroule et menace de disparaître. Plus il descend, plus son chant remonte jusqu’à l’os.
Cette verticalité traverse tout le disque. Descendre pour mieux comprendre, mourir pour renaître. Il y a quelque chose de profondément initiatique et cette sensation ne quittera plus jamais le disque. On y descend sans cesse, dans les souvenirs, dans les peurs, dans le bruit, comme s’il fallait accepter d’y laisser une part de soi, aussi immense fût-elle. Longtemps Feldup nous a fasciné par sa capacité à construire des atmosphères. Les chansons semblaient parfois s’effacer derrière l’immensité des textures, et c’était aussi leur beauté. Ici, rien n’a disparu. Les paysages sont toujours aussi vastes, mais ils servent désormais des chansons qui existent pleinement. Chaque mélodie, chaque ligne de chant semble avoir trouvé exactement sa place. Il ne s’agit plus simplement d’une somme de qualités, mais d’une vision devenue totale. Comme si toutes les facettes de son écriture avaient enfin cessé de coexister pour parler d’une seule voix.
Cette maîtrise éclate d’autant plus lorsque le disque accepte de nous offrir quelques repères. « Get Up OK » retrouve une écriture plus familière, des mélodies qui reviennent comme des points de fixation au milieu de la tempête. Après tant de vertige, ce titre agit comme une main tendue. Il y a une vulnérabilité presque pop qui affleure parfois, dans l’introduction et l’épilogue notamment. Ce sont des moments où on sent une infinie vérité qui nous touche au plus profond.
Il y a toujours eu du cinéma dans la musique de Feldup. Chaque morceau semblait ouvrir une scène, une lumière, un décor, une narration intérieure. Mais cette fois, ce n’est plus du cinéma, quelque chose s’est déplacé. Ce n’est plus seulement une histoire que l’on écoute se dérouler. Les chansons semblent porter les traces de ce qui a réellement été vécu. Comme si la réalité avait fini par fabriquer le récit. On ne regarde plus un personnage traverser ses douleurs, on les traverse avec lui.
Les descentes sont nombreuses. « Take Your Time » laisse la paranoïa contaminer chaque espace du morceau. « Unusual Order » pousse encore davantage cette sensation d’urgence permanente, tandis que « Clothes On The Ground – Melting » devient l’un des sommets les plus angoissants du disque. La production d’Amaury Sauvé comprend parfaitement ce dont ces chansons ont besoin, ne jamais embellir les failles, mais leur donner suffisamment d’espace pour qu’elles puissent vivre, voire revivre, en un mot exister.
Et puis il y a aussi des éclaircies, elles sont rares il ne faudrait pas mentir, mais c’est ce qui fait qu’elles bouleversent autant. « Cover My Ears » ou « Towards Happiness » ne parlent pas d’une victoire contre les démons, elles racontent leur reconnaissance. Les regarder enfin, les accepter comme une partie du paysage intérieur. Un bourdonnement semble alors parcourir tout le disque, comme une vibration, il apparaît notamment autour de « Starless Skies ». Cette balade suspendue donne l’impression de flotter quelque part entre les constellations et les profondeurs marines. Lorsque son envolée surgit, la chute et l’ascension semblent soudain ne faire plus qu’un. On ne sait plus si l’on s’enfonce encore ou si l’on a déjà commencé, imperceptiblement, à remonter. C’est peut-être là que se trouve le plus beau mystère de cet album. Il avance perpétuellement entre deux appels contraires, celui du gouffre et celui du ciel, sans jamais renoncer à l’un ou à l’autre.
Disque-fleuve, disque-gouffre, disque-cieux, cet album avance constamment entre ces trois mouvements, il emporte, il engloutit, il élève. Rarement une œuvre aura donné cette impression d’être un espace intérieur plus qu’une succession de morceaux. On ne se contente pas de l’écouter, on y trouve un endroit où rester. Ses morceaux résonnent dans les recoins les plus silencieux de nos carcasses et finissent par modifier quelque chose dans notre manière d’interroger le vide. Les albums les plus précieux ne sont pas toujours ceux qui répondent à nos questions. Ce sont parfois ceux qui descendent avec nous dans l’obscurité et qui, sans jamais empêcher la chute, changent doucement notre manière de tomber.

Photo La Capture Rouge
« Towards Happiness » est sorti le 18 septembre 2026 via Talitres.
Style : Rock expérimental / Post-punk cathartique
Bandcamp : feldup
Instagram : feldup_band
Site officiel : felduptv.com
Tracklist :
1. (intro) Catch a Breath
2. Running on Empty (The Sacrifice)
3. Get Up Ok
4. Starless Skies
5. Take Your Time
6. Clothes on the Ground / Melting
7. Cover My Ears 03:21
8. Unusual Order
9. Towards Happiness
10. (epilogue) One and the Same





