Réécouter Les Thugs en plein été, c’est toujours une bonne idée, et pourtant, Strike est sorti en plein mois de janvier. Un disque né au cœur de l’hiver, dans une France encore secouée par les grèves de la fin de l’année 1995. Un disque enregistré quelques mois plus tôt sous la chaleur de juin. Un disque vivant dans le paradoxe entre le froid et le chaud, la colère et l’abandon, l’impesanteur et l’apesanteur.

Malgré sa réputation de disque rugueux, Strike a toujours sonné comme un album d’été. Pas l’été des cartes postales, plutôt un été lourd. Celui où le bitume fond sous un soleil de boeuf. Celui des orages qui menacent toute la journée sans jamais éclater. Les guitares des Thugs tombent sur l’auditeur comme une chape de plomb. Elles occupent tout l’espace, brouillent l’horizon, rendent l’air presque irrespirable. Et pourtant, sous cette masse de distorsion, les chansons flottent comme portées par l’élégance de ceux qui n’ont font pas l’étalage.
Les Thugs ont toujours eu ce talent un peu étrange. Ils jouaient vite, fort, avec l’urgence du punk hardcore, mais leurs chansons parlaient rarement de certitudes. Elles semblaient davantage regarder vers l’intérieur, il y avait du doute dans leur énergie. De la mélancolie dans leur rage, comme une envie de disparaître parfois, une envie de s’élever aussi.
À l’écoute de ‘’Poison Head’’, on retrouve cette insolence adolescente qui refuse de vieillir. ‘’Loving Son’’, avec sa batterie qui brille par son absence, est peut-être l’un des plus beaux paradoxes du disque. En retirant le batteur de l’équation, le groupe révèle ce qui se cachait depuis le début sous la saturation. On y trouve des chansons fragiles, presque tendres. Les Thugs passeront une bonne partie de leur existence à dissimuler leurs chansons. Ils les recouvrent de saturation, les enferment sous des couches de guitares abrasives, comme s’ils étaient gênés par leur propre vulnérabilité. Pourtant, dès qu’une brèche apparaît, on découvre que beaucoup de ces morceaux ne sont finalement que des ballades qui auraient choisi le vacarme plutôt que les violons.
C’est d’ailleurs ce qui rend le disque si attachant. Les Thugs ont beau être associés à une certaine idée du rock indépendant des années 90, ils n’ont jamais vraiment ressemblé à leurs contemporains. Groupe français regardant obstinément vers l’Amérique, ils semblaient davantage fascinés par Hüsker Dü, les Byrds ou Sonic Youth que par ce qui se passait autour d’eux. Les Thugs n’ont jamais été à la mode ils étaient tout simplement ailleurs et Strike ressemble à cet ailleurs.
C’est un disque qui refuse constamment ce qu’on attend de lui. La chanson-titre ‘’Strike’’ s’étire dans une langueur presque suffocante quand ‘’So Heavy’’ explose dans une colère sèche. ‘’Stories’’ porte en elle toute la beauté de ce qu’on appelait alors le rock alternatif. Une appellation qui semblait désigner un continent entier avant de disparaître avec la fin de la décennie.

Aujourd’hui, le terme ne veut plus dire grand-chose, le monde a changé, les scènes se sont fragmentées. Mais Strike continue de porter cette idée simple et magnifique, la possibilité de faire cohabiter le bruit et la grâce. Même ‘’The Letter’’, véritable tube du disque, apparaît presque caché à l’avant-dernière place. Comme si le groupe se méfiait de sa propre capacité à écrire des refrains. Comme s’il préférait toujours ce qui accroche plutôt que ce qui cherche à séduire.
Enregistré par Steve Albini aux studios Black Box, au cœur de l’Anjou, Strike conserve aujourd’hui encore une puissance physique étonnante. Mais derrière ses mûres guitares saturées et ses grands éclats de colère, il demeure surtout un parfait disque d’été. Un disque de longues vacances loin de chez soi, on l’écoute comme on voudrait vivre certains mois d’août, porter par les courants chauds. Ces étés où les journées s’étirent quand le temps perd progressivement de son importance. Des étés lourds, orageux, complexes, mais étrangement légers. Strike nous convoque à la fièvre, à la transe et, trente ans plus tard, il continue d’offrir un sentiment rare. Celui de pouvoir disparaître quelques instants du monde sans jamais le quitter tout à fait. Comme s’évapore l’eau sur l’asphalte brûlant après la pluie. Laissant derrière elle la trace discrète de ce qui a traversé le ciel. Laissant derrière elle l’intime conviction que quelque chose de beau vient d’avoir lieu.
Strike est sorti le 15 janvier 1996 via Roadrunner Records
Style : Rock Alternatif / Noise Pop
Tracklist :
1 – Allez Les Filles !
2 – Summer
3 – Strike
4 – Poison Head
5 – Loving Son
6 – Bella Canzon
7 – Assez !
8 – Waiting
9 – Stories
10 – New Day
11 – The Letter
12 – So Heavy
Site officiel : nineteensomething.fr
Youtube : @lesthugs
Bandcamp : lesthugs






