Aux Étoiles, dans le silence d’une salle encore vide, deux chaises posées sur scène ont suffi pour créer un moment hors du temps. Face à moi, juste avant son concert acoustique, Jay Buchanan a laissé apparaître cette intensité rare qui habite sa voix… l’une des plus profondes et bouleversantes de notre époque. Dans cette parenthèse lumineuse, il s’est livré avec une sincérité désarmante, parlant de création, de vulnérabilité, de spiritualité, d’amour absolu pour la musique et de cette énergie qui traverse les corps et les concerts. Un échange vibrant, profond et chargé d’émotion, qui transforme une simple conversation en expérience.

La première étincelle
Caro (Rock Sound) : Il y a une question que je pose souvent : te souviens‑tu de la musique qui t’a fait tomber amoureux de la musique ?
Jay Buchanan : Oui, on m’a posé cette question plusieurs fois au fil des années, et j’essaie toujours de trouver la réponse la plus vraie. La musique qui m’a fait tomber amoureux de la musique, sans aucun doute, c’est d’écouter ma mère chanter. L’écouter chanter quand j’étais juste un petit garçon dans ses bras, puis l’entendre chanter dans la maison, ou quand on allait à l’église et qu’elle chantait. Je pense que c’est le point de cristallisation. Ça m’a vraiment foudroyé, mais en réalité, c’était toute la musique. La musique était quelque chose qui me traversait, c’est la seule chose qui avait vraiment du sens, qui avait vraiment du sens pour moi.
Caro (Rock Sound) : Tu étais entouré de musique et de rock ?
Jay Buchanan : J’étais entouré de musique, pas forcément de rock, même si évidemment on entend du rock partout. Je suis né en 1975, donc quand j’étais gamin, le rock était partout. Oui, j’étais entouré de musique : mon père joue de la guitare, ma mère chante, tous leurs amis étaient musiciens, et il y avait de la musique tout le temps. Je n’ai jamais envisagé de faire autre chose, jamais envisagé de ne pas faire de musique. Je n’aurais jamais pensé ne pas en faire. Donc, enfant, je crois que je savais déjà que quoi que je ferais, ce serait dans la musique, que je ferais partie de ceux qui en créent.
Caro (Rock Sound) : Oui, et as‑tu vu quelqu’un sur scène et tu t’es dit : “Je veux faire ça, je veux être sur scène quand je serai grand” ?
Jay Buchanan : Je crois que très jeune, chaque fois que je voyais quelqu’un sur scène, je voyais rarement quelqu’un que je trouvais fantastique. Je me souviens, tout petit, me dire : ils ne le font pas bien. Ça va sembler ridicule, vraiment ridicule. Mais je me souviens regarder des gens sur scène, et ils semblaient toujours… jouer un rôle.
Comme s’ils essayaient de te vendre quelque chose, de te vendre quelque chose d’eux-mêmes. Et je me souviens que c’était souvent comme ça. Et puis quand je voyais ma mère chanter à l’église ou ailleurs, elle n’avait jamais ça. Elle était simplement elle-même, très sincèrement. Et je me souviens regarder la télévision enfant et voir certains artistes tellement authentiques, complètement indifférents au public. Je me souviens avoir vu Bob Dylan et me dire : il n’essaie pas de se vendre.
Il essaie de faire quelque chose. Et puis en regardant beaucoup de blues, de gospel, on voyait qu’ils se souciaient de la musique. Ils n’essayaient pas de te vendre un produit. Et je pense que pour moi, en grandissant dans l’église et en voyant ces vendeurs, ces commerciaux, essayer de te vendre quelque chose, j’ai eu en tête que je voulais être l’opposé. Quand ce serait mon tour de performer, je voulais m’assurer que ce ne serait pas un récital, ni un argumentaire de vente. Je te dis ça maintenant, mais quelqu’un me regardera et dira : il vend quelque chose.
Caro (Rock Sound) : Je ne pense pas. Ce n’est pas ce que tu dégages. Ce n’est pas ce que je ressens.
Jay Buchanan : Ce n’est pas ce que je ressens non plus. Ce que j’essaie de faire repose sur la vulnérabilité, mais… je ne sais pas. Je ne sais pas. C’est mon intention.
La voix comme refuge
Caro (Rock Sound) : Je ne pense pas que quelqu’un puisse croire que tu performes sans être vrai. Ta voix parle d’elle-même.
Jay Buchanan : Dans mes meilleurs moments, j’aimerais le croire. Mais ça appartient aux autres. Les autres me prendront comme ils me prennent. Je n’ai aucun contrôle là-dessus.
Caro (Rock Sound) : Te souviens‑tu du premier moment où la musique a été un appel, plutôt qu’un simple plaisir ?
Jay Buchanan : J’ai ressenti ça très jeune. Je passais tout mon temps avec des cassettes de différents artistes, et je restais assis à les écouter encore et encore, juste écouter. Écouter ce monde. J’écoutais des disques, j’écoutais ça. C’était avant les CD, mais j’écoutais ça et je voulais faire partie de ce monde. Même enfant, j’essayais de comprendre ces adultes qui illustraient et racontaient leur vie dans leurs chansons : écouter Joni Mitchell parler sur Blue, ou écouter des bluesmen comme John Lee Hooker, Robert Johnson, tous ces gars de Chicago. J’écoutais ça.
Et dans ma tête, il me semblait que toutes ces chansons parlaient de cœurs brisés, de “tu m’as fait du mal”, de relations trop passionnées, de liaisons, de trahison, de douleur… tellement de chansons. Et moi, j’étais un gamin, et j’entendais tout ça, ces sujets très adultes, la drogue, l’alcool… Et ça façonnait ma vision du monde. Alors quand j’ai commencé à écrire sérieusement, à 12, 13, 14 ans, où je passais tout mon temps à écrire, j’écrivais comme ça.
Mais je n’avais aucune expérience. Je ne savais rien de tout ça. Et pourtant, c’est ce que j’écrivais. J’essayais d’écrire sur des sujets très matures. Parce que c’est ce que faisaient mes héros. Mais j’étais juste un gamin. J’essayais de grandir plus vite que je n’aurais dû. Quand je m’y suis mis sérieusement, probablement quand j’ai écrit l’une de mes premières chansons, je me suis dit : ok, j’ai ça. C’était ça. Quand mes mains ont été assez grandes pour jouer de la guitare. Je me suis dit : oui, c’est ce que je vais faire. Voilà.
Caro (Rock Sound) : Qu’est‑ce qui est venu en premier pour toi : ta voix ou l’écriture ?
Jay Buchanan : Je pense que c’est ma voix. J’ai toujours chanté. Vraiment toujours. Depuis tout petit. Je chantais enfant. Mes parents faisaient des fêtes, et ils voulaient que je vienne chanter devant tout le monde. J’ai toujours chanté. Je n’ai aucun souvenir de ne pas chanter. Donc oui, le chant.
Et je pense que chanter, et savoir que j’avais une voix que les gens aimaient, et que ma voix était tellement connectée à moi… chanter m’a donné envie de devenir un meilleur auteur, le meilleur possible. Pour mériter le cadeau qu’on m’avait donné. Tu vois ? Pour faire bon usage de ce qu’on m’avait donné. Une voix. Donc oui, le chant est venu en premier.
Un corps traversé par le son
Caro (Rock Sound) : Et quand as‑tu réalisé que ta voix n’était pas seulement un instrument, mais un langage, quelque chose qui porte ?
Jay Buchanan : Je crois que je l’ai su tôt. Je l’ai su tôt, mais c’est une expérience que personne autour de moi ne vivait. Même les musiciens que je connaissais, même les chanteurs, ce n’était pas comme ça pour eux. Je savais que je vivais quelque chose de très différent.
Et ça me faisait me sentir très isolé, très à part. Et souvent, je n’y pensais pas trop, parce que j’avais peur que ce soit de la vanité, ou de l’auto‑absorption. Mais je savais ce que le chant me faisait ressentir : ça me connectait à autre chose. Et je ne pouvais pas définir ce que c’était. Et personne autour de moi ne parlait de ce champ d’énergie, de ce truc.
Personne ne parlait de ça. Et je pense que c’est plus tard, dans ma vingtaine avancée, que j’ai commencé à comprendre. Après avoir fait des disques pendant des années, tourné, tout ça. J’ai commencé à comprendre que j’avais la chance d’être un conduit pour cette grande énergie, quelle qu’elle soit, et que ma voix était connectée à moi, à chaque cellule, chaque atome. Chaque cellule de mon corps est ma voix. Et une fois que j’ai compris ça, j’ai commencé à vivre un peu différemment, et à écrire différemment. Et ça m’a mené directement à ce que je fais aujourd’hui.
Caro (Rock Sound) : Et as‑tu toujours été à l’aise avec ta voix ? As‑tu cherché à la rendre plus rugueuse, plus puissante, ou à atteindre quelque chose ?
Jay Buchanan : Je ne crois pas avoir jamais travaillé ma voix pour qu’elle sonne d’une certaine manière. Et je pense que sur beaucoup de disques, pendant des années, j’ai chanté de manière incorrecte. Quand je dis incorrecte, je veux dire que je ne chantais pas avec tout mon corps. J’écoute certains enregistrements de moi plus jeune, et ma voix est muselée, enchaînée.
On dirait qu’elle est attachée, pas libérée. Et je pense que beaucoup de ça vient de l’émotionnel, de l’endroit où tu es dans ta vie. Avec le recul, il y avait un son de captivité dans ma voix. Et ce son n’est plus là. Aujourd’hui, ma voix est très libre. Mais essayer de la conditionner, de la faire sonner d’une certaine façon, je ne crois pas avoir pensé à ça. Mon approche a toujours été instinctive.
Caro (Rock Sound) : Tu as cette voix qui peut élever les gens, apporter de la joie ou de la tristesse, de l’énergie ou de la colère. C’est assez rare. Tu es, je pense, l’un des rares chanteurs rock aujourd’hui à avoir cette capacité d’emmener les gens dans autant d’espaces différents.
Jay Buchanan : Merci. Beaucoup.
Caro (Rock Sound) : À propos de ton identité et de tes influences : tu as cet univers musical, et même ton style vestimentaire, qui porte une forte empreinte des années 70. Qu’est‑ce qui t’attire dans cette décennie ?
Jay Buchanan : C’est drôle. Je ne pense pas aux années 70. Je ne me focalise pas dessus. Mais les années 70 sont fantastiques. J’aime les années 70 autant que les années 80. Peut‑être un peu plus. Il y a eu de la musique incroyable dans les années 70. Comme dans les années 60. J’aime toutes ces décennies. J’aime la bonne musique qui est sortie de chacune. Donc les années 70… la plupart du temps, je suis habillé comme ça, ou en costume.
Les années 70 étaient une période très intéressante, parce que la technologie essayait de suivre la demande de l’industrie du disque, d’augmenter la fidélité, de rendre les disques aussi bons que possible. C’était un nouvel art. Tellement de terrain était défriché. On a des disques incroyablement bien produits. La diversité musicale de cette époque, comparée aux années 60, est dix fois plus grande. Et ça continue. Regarde la diversité aujourd’hui. Maintenant que l’industrie du disque s’est effondrée, que tout est différent, que nos disques ne valent plus rien parce qu’ils sont sur Spotify, iTunes, Apple Music… Mais grâce à ça, tout le monde peut faire de la musique.
Les gens font de la musique sur leur ordinateur. Avec l’IA. De mille façons. Il y a tellement de diversité et de culture dans la musique aujourd’hui. Et plus de musique est créée aujourd’hui qu’à n’importe quel moment de l’histoire. C’est une bonne chose. Et quand les gens disent : “Le monde part en vrille”… Oui, politiquement, il y a beaucoup de division. Partout. Aux États‑Unis aussi. Mais je regarde toute cette musique qui est créée…
Et les musiciens, les artistes, sont des gens très particuliers. Et si autant de musique est créée, je pense que l’humanité va bien. Je pense qu’on va s’en sortir. Parce que la musique est de plus en plus pour tout le monde.
Caro (Rock Sound) : Oui, je pense que la musique réunit les gens. Quand je vais à des concerts, je vois tellement de gens devant la scène, et on se fiche de qui vote pour qui, de qui croit en quoi. Les gens sont là pour vivre un moment, pour ressentir quelque chose. La musique a ce pouvoir d’unir.
Jay Buchanan : Je trouve ça vraiment beau.

Jay Buchanan – Concert solo acoustique
Écrire pour respirer
Caro (Rock Sound) : Et à propos de la création, de l’écriture : qu’est‑ce qui déclenche en toi le besoin d’écrire ? Un sentiment, une agitation ? Une question à laquelle tu veux répondre ?
Jay Buchanan : Ce monde que j’ai créé à travers l’écriture depuis que je suis enfant, ce monde que j’ai construit depuis la première chanson que j’ai écrite jusqu’à la dernière, hier soir… On parle de centaines et de centaines de chansons. Chacune de ces chansons crée un paysage. J’ai peint chaque arbre, chaque montagne, chaque personne, chaque silhouette, chaque bâtiment, chaque chien, les bateaux, tout. Le ciel, les nuages. Mais je ne peux pas soulever ce paysage. Et chaque fois que j’ai l’inspiration et que j’écris une nouvelle chanson, je peux regarder à travers un petit trou de serrure, tu sais, là où tu mets une clé. Je regarde à travers ce trou et je vois ce monde magnifique qui ressemble peut‑être à l’intérieur de moi.
Et ce n’est pas un endroit où je peux vivre tout le temps. Ce n’est pas un endroit où j’ai un droit de visite permanent. Mais il existe. Et je l’ai construit trait après trait, chanson après chanson, mot après mot. Je veux rendre ce paysage aussi vaste que possible, parce que le reste du monde a sa propre vision de ce paysage. Si quelqu’un écoute toutes mes chansons, il aura une idée de ce que c’est. Et il le verra peut‑être plus clairement que moi. Mais je veux le rendre aussi beau et aussi vaste que je peux, jusqu’à la fin de ma vie. Je veux créer quelque chose de beau, et continuer. Parce que cet endroit est unique pour moi. Uniquement pour moi. Et je veux créer encore et encore de belles choses. C’est tout.
Caro (Rock Sound) : Et comment sais‑tu qu’une chanson est terminée ? Est‑ce une sensation, un “ok, c’est fini” ?
Jay Buchanan : Un peu. C’est un peu comme… quand tu finis une bonne chanson, c’est vraiment comme après un orgasme : tu te sens vidé, mais aussi calme. Et tu repenses à ce qui t’a mené là. Tu rejoues dans ta tête ce qui a précédé l’orgasme. Les passions, tout. Et tu peux rester là, calme, un moment. Puis tu retournes à la vie normale. C’est un peu ça. Et il y a aussi une forme de fierté, mais tu ne sais jamais vraiment. Certaines chansons viennent à toi et te disent qu’elles sont puissantes. Comme ça. Et d’autres, tu les finis et tu te dis : je crois que c’est pas mal. Mais chaque fois que tu en finis une, tu as ce petit moment de… tu vois. Oui, dans le meilleur des cas. C’est comme ça.

Jay Buchanan à Paris
La scène comme lieu sacré
Caro (Rock Sound) : Et la scène, la magie du live : qu’est‑ce que le live t’apporte que l’écriture ou l’enregistrement ne t’apportent pas ?
Jay Buchanan : Ce sont des choses différentes. Jouer devant un public comme ça… Quand le show commence, surtout, je ne suis pas habitué à tout ça. Je vais monter devant une salle complète, et tout ce que j’ai, c’est une guitare. Je ne suis pas ce gars qui fait des concerts solo acoustiques. Ce n’est pas moi. Je vais monter là, et je serai très exposé. Très vulnérable. Et ça va commencer, et un esprit va remplir la salle. Il sera là tout du long. Et quand ce sera fini, il partira.
C’est ce que je sais. Et pour moi, chanter, c’est essayer de me mettre complètement dans une zone, d’invoquer cet esprit, quoi que ce soit. Je ne sais pas ce que c’est. Je sais juste quand il est là. Donc c’est ça : invoquer cette énergie, créer un espace sûr pour qu’elle vienne s’asseoir avec nous un moment. Et puis le show se termine, et on repart chacun de notre côté. Mais on aura partagé quelque chose. J’espère. J’espère quelque chose de spécial. Mais je ne sais pas. C’est beaucoup. Je ne sais pas.
Caro (Rock Sound) : Et quelle est la chose la plus inattendue ou la plus drôle qui te soit arrivée sur scène ? Un bon souvenir.
Jay Buchanan : Oh, tellement de bons souvenirs. Tellement. J’ai une vie entière sur scène, et tellement de souvenirs merveilleux. Et ils forment presque un seul grand souvenir. Mais il y a eu une fois… oh, c’était il y a quelques années. Et je suppose que c’est un peu drôle. Et peut‑être que c’était ici, en France. Je crois que oui.
On était en tournée. Ça devait être en 2019 ou 2020. Et en coulisses, dans les loges, il y avait toujours des chocolats. Mais tout le monde dans le groupe n’aime que le chocolat noir. Du chocolat très noir, très amer. Si je dois manger du chocolat, c’est ce genre‑là que j’aime. Chez Rival Sons, il y a toujours des gens qui amènent leurs enfants devant la scène. Et parfois j’avais un sac de bonbons. Ou je m’assurais que les enfants aient de l’eau. Ou j’avais un sac de chocolat au lait ou quelque chose comme ça pour leur en donner. Je demandais à mon tour manager d’aller en chercher : “Hé, il y a des enfants au premier rang, va chercher des bonbons.” Et puis un soir, il faisait une chaleur incroyable, il y avait deux ou trois enfants ici, quelques autres là. Je les vois pendant une pause.
Je dis à mon tour manager : “Va en coulisses chercher les chocolats.” Il me les apporte. De grosses tablettes de chocolat. Donc chaque enfant reçoit une tablette. Je descends dans la foule. Je leur dis : “Tiens, tu veux du chocolat ?” et je donne les tablettes aux enfants. Puis je remonte sur scène.
Et je vois les enfants essayer de les manger. Et c’était du chocolat noir à 92 %. Alors les gamins : “Oh, merci Jay, du chocolat !” Et ensuite… ils étaient dégoûtés. Vraiment dégoûtés. Certains ont dû quitter la salle. Leurs parents ont dû les emmener se rincer la bouche. Et moi, j’essayais juste d’être sympa… et j’ai joué un sale tour à ces pauvres enfants, ahaha. C’était assez drôle.

Jay Buchanan
Moments suspendus
Caro (Rock Sound) : Et y a‑t‑il un concert qui t’a transformé, dont tu es ressorti changé ?
Jay Buchanan : Tellement. Tellement, oui. Le dernier concert de Rival Sons à l’Olympia était très spécial. L’énergie était folle. Et mon dernier concert solo à L’Hermitage ici à Paris, en juillet, était fantastique. Mais aussi quand Rival Sons a joué à Phila Park pour Back to the Beginning…
Caro (Rock Sound) : Pour Ozzy.
Jay Buchanan : Pour Ozzy, pour Sabbath. C’est un moment sur scène qui n’a ressemblé à rien d’autre dans ma vie. Voir tous nos amis en coulisses, tous les groupes qui jouaient… Je n’ai jamais vécu quelque chose comme ça. C’était peut‑être la plus belle journée de concert de toute ma vie. Tellement collaborative. Tout le monde se prenait dans les bras en coulisses, heureux les uns pour les autres. Aucun ego, rien de tout ça. Tu voyais tous ces groupes de rock présents… Imaginer qu’il n’y avait aucun ego en coulisses ? Impossible. Et pourtant, il n’y en avait pas.
Tout le monde était cool. Tout le monde était aidant, heureux d’être là. C’était magnifique. Et pouvoir dire au revoir à Ozzy. Je reverrai probablement Geezer. Peut‑être Tony. Et Bill vit en Californie du Sud, pas loin de chez moi. Mais voir Black Sabbath jouer pour la dernière fois, la formation originale, au complet… c’était très spécial. Voir Ozzy chanter ses dernières notes… très spécial. Et deux semaines plus tard… il est parti.
Caro (Rock Sound) : Chaque personne à qui je parle de ce concert me dit la même chose. J’étais avec Zakk Wylde le mois dernier, et il m’a dit à quel point ce moment était spécial.
Jay Buchanan : C’était vraiment spécial. C’est clair.
Caro (Rock Sound) : Lizzy de Halestorm aussi. Elle m’a dit que c’était quelque chose qui resterait en elle pour toujours. (Son interview à retrouver ici).
Jay Buchanan : Pour toujours, oui. Et j’ai déjà tourné avec Sabbath. On a tourné un an et demi ensemble, et c’était déjà très spécial. Je n’oublierai jamais ça. Mais ce concert‑là… le meilleur. Oui, le meilleur.
Caro (Rock Sound) : Si tu pouvais revivre un seul concert de toute ta carrière, ce serait celui‑là ?
Jay Buchanan : Non. Je ne voudrais revivre aucun concert. Je ne voudrais pas les revivre. Parce que je les ai déjà vécus. Oui, tu continues d’avancer. Je n’ai pas besoin de les refaire. Je veux faire quelque chose de nouveau.

Jay Buchanan sur la scène des Etoiles
Les guides et les frères de route
Caro (Rock Sound) : Y a‑t‑il eu une rencontre artistique qui t’a façonné, qui a changé quelque chose en toi ?
Jay Buchanan : Je crois que j’ai vu Refused jouer, un groupe punk suédois. Je les ai vus en 2013. Ça m’a retourné le cerveau. Oui. Ça m’a vraiment retourné. Je les ai vus en live dans un festival, et c’était incroyable. Et puis il y a eu une autre fois où j’ai vu Andrew Bird jouer. Juste lui et son violon, et il était fantastique. C’était bouleversant. Tellement bon. Et puis en 1999, j’ai vu Rahat Fateh Ali Khan chanter… C’était incroyable. Ce sont des moments pivots pour moi. Et puis tourner avec Deep Purple a été une expérience incroyable. Toute la tournée était incroyable. On est devenus de très bons amis. Et les voir explorer et improviser chaque soir… c’est comme ça qu’on fait. Oui.
Caro (Rock Sound) : Et quelqu’un t’a‑t‑il déjà donné un conseil en tournée qui t’est resté ?
Jay Buchanan : Beaucoup de gens ont été très gentils avec moi, très protecteurs. Steven Tyler est l’un d’eux, très doux, très protecteur. Sammy Hagar est un très bon ami, très protecteur aussi. J’ai la chance de pouvoir dire ça de beaucoup de mes héros : ils ont été très bons avec moi. Peut‑être Barry Gibb, des Bee Gees. J’ai travaillé avec Barry un moment. Il m’a dit : “Tu es déjà exactement qui tu dois être.” Il a dit : “Tu es exactement là où tu dois être. N’oublie jamais ça.”
Il m’a dit ça juste avant que j’aille à une énorme cérémonie, les Grammy Awards à Los Angeles. Et il m’a donné ces mots très, très gentils. Je les garde avec moi.

Jay Buchanan plongé dans ses souvenirs
Danser jusqu’à la fin
Caro (Rock Sound) : Et on arrive à la fin de l’interview. Au‑delà de ta voix, qu’aimerais‑tu que les gens retiennent de toi ?
Jay Buchanan : Eh bien, je ne sais pas. Ma voix. Peut‑être mes chansons. Peut‑être que j’ai profité de la vie. Je profite de la vie. Je prends l’art très au sérieux. Mais j’aime vraiment les gens. Vraiment. Et chaque fois que quelqu’un veut me parler du cliché du rockeur fou, ça va. Ou quand quelqu’un me dit : “Tu me fais penser à Jim Morrison.” Ok. Je pense que je suis beaucoup plus heureux que Jim Morrison ne l’était. Mais je crois que ma joie est ce que je veux transmettre. Je veux être un exemple de joie, plus que tout.
Parce que certaines personnes, traumatisées par la vie, ne pensent pas mériter la joie ou le bonheur. J’ai vécu beaucoup de choses. Mais malgré tout, je choisis la joie. Et je veux être un exemple de danse. Tu peux danser jusqu’à ta tombe, un jour. C’est mon intention. Profiter, faire des amis, faire de la musique, choisir la joie. C’est tout.
La France au cœur
Caro (Rock Sound) : En France, on a ce qu’on appelle “le mot de la fin”. Quel serait ton mot de la fin pour nos lecteurs ?
Jay Buchanan : Oh mon Dieu. Je veux dire… la France, come on !
La France sait que j’aime la France. Tout le monde en Norvège sait que j’aime la France. Tout le monde au Mexique sait que j’aime la France. Peu importe. Je n’aime pas mentir. Je serai en Suède, et on me demandera : “Quel est ton public préféré ?” La France. Désolé.
Mais j’adore le public français. Depuis la première fois que j’ai joué ici, quelque chose était différent. Je ne me suis jamais senti aussi compris par un public. Je sais que la France me comprend. Je le sais. Je sais qu’ils me saisissent. Et il y a tant d’autres endroits, de merveilleux publics, de merveilleuses personnes. Je les aime tous. Mais la France… parfois je me demande : est‑ce que j’étais censé être français ? Comment puis‑je m’identifier à une culture aussi profondément, aussi passionnément ?
Caro (Rock Sound) : Comment sens‑tu que nous te comprenons ?
Jay Buchanan : Je ne sais pas. Je ne sais pas, mais j’adore ça.
Caro (Rock Sound): Je pense que c’est à cause des mots, du sens. On accorde de l’importance aux mots, au sens. Et tu as cette harmonie parfaite entre la mélodie, ta voix, et le sens de ce que tu dis. Je pense qu’on ressent ton authenticité, ta vérité, la profondeur de ce que tu exprimes.
Jay Buchanan : Et quoi que ce soit, j’en suis vraiment reconnaissant. J’ai emmené ma famille en vacances en France l’an dernier, tout le mois de juillet. On est restés ici une semaine, puis on est descendus à Cognac une semaine, puis à Bordeaux, puis à Cap‑Ferret une autre semaine. Et j’expliquais à ma famille que je voulais leur montrer la France. Je leur ai demandé : “Ça vous dirait de passer beaucoup plus de temps en France ?” Et tout le monde a adoré. J’adore cet endroit. J’adore être ici. Donc oui, c’est ma déclaration finale.
Caro (Rock Sound): C’est une très belle déclaration.
Et laisse‑moi te parler de l’Olympia, tu m’as dit que c’était spécial la dernière fois fin 2023. Quand j’écris un live report, j’essaie toujours de capter l’instant, de faire sentir aux lecteurs la vibration d’une salle. Alors je regarde, j’écoute, je ressens. Ce soir‑là, autour de moi, j’ai vu tous ces grands gars aux cheveux longs et aux grosses barbes chanter la main sur le cœur, les yeux brillants. C’était beau, brut, presque une cérémonie. Les visages s’illuminaient comme si chacun recevait quelque chose de rare.
Et puis il y a eu ce moment suspendu : tu chantais, Rival Sons jouait, et soudain le public s’est mis à chanter seul, d’une seule voix. Tu t’es arrêté. Les musiciens se sont arrêtés. Tous, surpris, à contempler l’Olympia qui continuait, a cappella, comme portée par une force commune. Alors tu as ouvert les bras, large, pour accueillir cette vague d’énergie que tu avais envoyée quelques minutes plus tôt, tel un souffle revenu vers toi.
C’était magnifique. Un moment rare. J’en vis peu, pourtant je vais à beaucoup de concerts. Tu as cette capacité d’envoyer, de recevoir, de créer un lien presque sacré avec la foule. Oui, vraiment. Ce sont mes plus belles émotions en live, grâce à toi.
Jay Buchanan : Merci de me dire ça, Caroline, c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Cette vague d’énergie et d’amour est si puissante. C’est pour ça que la musique existe, et c’est pour ça que je vis. Pour répandre l’amour. Je me sens vraiment béni quand un public vibre comme ça et me comprend aussi profondément.
Caro (Rock Sound) : Merci pour ton temps, Jay. C’était un vrai plaisir de te rencontrer et de parler avec toi.
Jay Buchanan : Merci pour tes questions si réfléchies et si profondes. J’ai passé un merveilleux moment à parler avec toi, vraiment.

Une interview de Caro @Zi.only.Caro avec David Poulain @davidpoulainlivephotography à la photo !
L’album de Jay Buchanan, Weapons of Beauty, est déjà disponible.
Jay Buchanan est sur Instagram @jaythebirdthatsings







