Bruce Dickinson – More Balls To Picasso

par | 28 Août 2025 | Chroniques

⏱ Temps de lecture : 4 min

Trente ans après sa sortie, Balls to Picasso revient sous une forme réinventée. Loin des stades blindés et des mascottes géantes, Bruce Dickinson y dévoile un visage plus nu, plus humain, presque fragile. Un disque à part, nourri d’audace et de doutes, qui rappelle que le frontman d’Iron Maiden sait aussi briller loin des sentiers balisés du heavy metal.

Et si je vous balançais, tout de go, que le meilleur de Bruce Dickinson ne se trouve pas dans The Number of the Beast ou Powerslave, mais bien dans ses albums solo ? Et je vous disais aussi que la vraie audace du frontman d’Iron Maiden, ce n’est pas d’hurler “Run to the Hills” devant des stades remplis de vestes à patchs et de motards à bière, mais de sortir un disque profondément personnel et imparfait, sous son propre nom ? Sans doute, vous hurleriez à la trahison, je vous entends déjà.

Et si j’ajoutais encore que son vrai coup de maître réside dans un album où il délaisse les oripeaux du heavy metal héroïque, voire bas du front, pour se chercher ailleurs ? Vous me traiteriez d’hérétique, au mieux de provocateur. Et pourtant…

 

Bruce Dickinson - More Balls To Picasso

Bruce Dickinson – More Balls To Picasso

 

Revenir sur un disque avec le recul du temps a toujours quelque chose de précieux. Surtout quand il s’agit de ces œuvres hybrides, mal rangées dans nos discothèques mentales, un peu à la marge, qui finissent par livrer bien plus qu’on ne croyait. Et il y a un vrai plaisir à retrouver Bruce hors cadre, sans Eddie sur ses côtes. Sorti en 1994, Balls to Picasso trace une ligne de fuite dans la carrière de Dickinson. Ni vraiment métal, ni tout à fait alternatif.

Mais ne vous attendez pas à une simple remasterisation fainéante, More Balls To Picasso n’est pas une simple couche de vernis. Cette nouvelle version repense l’album, le regarde autrement. La production, subtilement retravaillée, dénude les chansons de leurs habits trop datés pour en révéler une trame vive faite de riffs tendus, d’un chant habité et d’arrangements plus organiques qu’on ne l’avait entendu.

Là où l’original avançait à tâtons, cette relecture choisit l’épure. Et c’est la voix qui frappe en premier, moins grandiloquente, elle semble cette fois sortir de l’homme et pas du costume.

Des titres comme “Tears of the Dragon”, déjà sublimes à l’époque, prennent ici une dimension encore plus épique et mélancolique, comme si Bruce chantait au bord d’un gouffre qu’il connaît désormais par cœur. Ce gouffre qu’il a tutoyé lors de son combat contre un cancer de la langue, ou quand le corps vacille et que la voix se bat pour revenir.

“Shoot All the Clowns”, autrefois mal compris, retrouve du mordant, du groove, presque une urgence funk-rock qui préfigurait certaines de ses audaces futures. Quant à “Change of Heart”, elle sonne aujourd’hui comme un moment suspendu dans une discographie plus souvent faite pour galvaniser que pour exposer ses failles.

Et puis il y a “Laughing in the Hiding Bush”, peut-être le morceau le plus rugueux du lot. Un titre tendu, quasi hardcore dans son énergie, avec une nervosité sous-jacente. Ce genre de morceau qui rappelle à quel point les années 90, peu avares en expérimentations, permettaient ce genre de grand écart. Car Balls to Picasso s’inscrit dans cette décennie magique où les frontières devenaient joyeusement poreuses. Un temps béni où l’on pouvait sortir un album aussi fou que King for a DayFool for a Lifetime de Faith No More (1995), passer de l’hystérie funk métal à la ballade dépressive sans prévenir. Quand Bowie lâchait Outside (1995) en fusionnant rock, indus et spoken word, quand Soundgarden livrait Superunknown (1994) et quand NIN dégoupillait The Downward Spiral. C’était une époque d’audace, d’errance, d’essais et Balls to Picasso est un rejeton de cette liberté.

 

Bruce Dickinson - More Balls To Picasso

Bruce Dickinson – More Balls To Picasso

 

En redonnant vie à ce disque, Bruce Dickinson nous rappelle qu’il a toujours été plus qu’un hurleur de stade. Derrière la voix de stentor se cache ici une finesse d’écriture, une vraie intelligence dans la composition, dans l’agencement des morceaux et dans la recherche de textures. Bruce ne cherche pas l’effet spectaculaire mais la justesse du propos. Il explore, il défriche, il construit des ambiances tantôt rugueuses ou sensibles, tantôt brillantes, tantôt troublantes, si ce n’est parfois douteuses. Mais n’est-ce pas là le revers du scientifique un peu fou qui ose mélanger des éléments instables, au risque de faire exploser son propre laboratoire ? Il cherche, il se plante parfois, mais il le fait avec une honnêteté désarmante. Et dans un monde qui recycle à l’infini les mêmes recettes, c’est déjà beaucoup.

Alors non, ce disque ne fera sans doute jamais l’unanimité. Et c’est précisément ce qui le rend nécessaire. Parce qu’il est l’œuvre d’un Bruce Dickinson débarrassé des symboles, prêt à exposer ses doutes autant que ses forces. Parce qu’il sonne juste. Et que dans un monde saturé de redites bien produites, cette honnêteté-là, ça vaut bien toutes les pyramides d’Eddie.

 

Bruce Dickinson – More Balls To Picasso est sorti le 25 juillet 2025 via BMG

Style : Rock hybride 90’s

Tracklist :
1. Cyclops
2. Hell No
3. Gods of War
4. 1000 Points of Light
5. Laughing in the Hiding Bush
6. Change of Heart
7. Shoot All the Clowns
8. Fire
9. Sacred Cowboys
10. Tears of the Dragon
11. Gods of War (Live in the Studio)
12. Shoot All the Clowns (Live in the Studio)

Instagram : brucedickinsonhq
Youtube : BruceDickinsonYT