Protomartyr – Hotel Usona

par | 2 Oct 2026 | Chroniques

Temps de lecture : 5 min

Sept albums et Protomartyr n’a toujours pas le souffle court. Mieux : son souffle reste chaud sur nos nuques. Toujours inquiétant, toujours un peu malade, mais jamais tout à fait le même. Il y a chez Joe Casey, Greg Ahee, Alex Leonard et Scott Davidson cette étrange faculté de revenir avec une musique immédiatement identifiable sans jamais donner l’impression de refaire le disque précédent. Une musique familière mais toujours déplacée d’un cran, comme si le groupe connaissait parfaitement les couloirs de sa propre maison tout en prenant chaque fois une porte différente.

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Pour entrer dans Hotel Usona, il faut pousser la porte d’un vieil hôtel américain, fatigué, décrépit, encore debout mais dont les murs semblent avoir absorbé tout ce que le pays aurait préféré oublier. Les moins géopoliticiens d’entre vous nous diront sûrement : « Mais kézako, Usona ? C’est toujours la même chose avec ces disques d’art rock, on n’y comprend jamais rien et puis Thom Yorke, il fait que chouiner sur des boucles électro, gnagnagna. » Du calme, Rock Sound est là, tout va s’arranger.

Usona est un ancien néologisme formé à partir de United States of North America, employé au XIXᵉ siècle pour désigner les États-Unis. Le terme n’a jamais vraiment pris, mais il est particulièrement bien choisi ici : Joe Casey transforme donc les États-Unis en un vieil hôtel, décrépit, habité par une succession de personnages et de maux contemporains. Neuf chambres, neuf histoires, neuf occupants plus ou moins fréquentables. Accueillant, n’est-ce pas ? Allez, essuyez vos semelles sur la tronche de JD Vance, posez vos manteaux sur un arbre mort et suivez le guide.

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Photo Trevor Naud

Protomartyr n’a jamais été du genre à nous faire visiter les lieux avec un plan de sécurité. L’hôtel est sombre, les couloirs sont longs, la moquette semble imbibée d’une poisseur moite, et quelque chose gratte derrière les murs. Pourtant, ce qui frappe d’abord avec Hotel Usona, c’est moins la décrépitude du bâtiment que la vitalité de ceux qui nous le font vivre. Sept albums plus tard, Protomartyr continue de trouver de nouvelles manières de faire résonner son inquiétude.

On sent bien pourtant, dès l’ouverture de « The Old Hotel », que quelque chose cloche. Nous avançons avec ce premier titre comme dans un bâtiment dont on connaît mal la solidité, avec cette tension permanente entre ce qui tient encore et ce qui menace de s’effondrer. Les tapisseries se décollent sans jamais tout à fait tomber, le plâtre moisit derrière, les façades continuent de faire illusion et les enseignes lumineuses clignotent encore, par intermittence, suffisamment pour attirer les plus crédules de ceux qui traînent encore dans les parages. Une ruine ne ment plus à personne et derrière les murs, quelque chose s’agite.

« Sounds We Cannot Hear » fait alors remonter à la surface tout ce que l’hôtel s’évertue à dissimuler. Une disharmonie sublime, peut-être l’un des plus grands titres du groupe, où Protomartyr semble tendre l’oreille vers ces bruits que nous préférons ne pas entendre : ceux qui viennent de derrière les cloisons fines comme du papier de verre, des canalisations rouillées et des chambres voisines sourdes. La musique elle-même semble contaminée par ces parasites, comme si les murs ne suffisaient plus à contenir ce qui grouille derrière.

Un peu plus loin, prenez garde nous entrons dans « Converts ». C’est une chambre occupée par la croyance, le fanatisme, le politique et où l’on ne sait plus très bien si les occupants prient encore quelque chose ou quelqu’un. Les portes d’à côté s’ouvrent sur « Exalted Eagles » et son grand salon patriotique. Drapeaux au mur, aigle américain empaillé au-dessus de la cheminée et souvenirs d’une grandeur que l’on continue de servir bien après sa date de péremption. La musique, elle, est immense. Mais ne nous éternisons pas, il paraît que le personnel commence à fermer les portes.

Descendons plutôt aux sous-sols avec « Feed the Sewer », ici seulement des tuyaux. Quelque chose y coule en permanence, quelque chose qu’il faut nourrir pour que la machine continue de tourner. Protomartyr nous emmène dans les entrailles de l’hôtel Usona, là où nos données, nos voix, nos images et nos idées finissent par rejoindre le même égout. On s’extirpe des sous-sols, on enlève les quelques toiles d’araignées accrochées à nos cheveux et l’on remonte vers « Lavender – Gospel ». Une chambre presque sacrée, baignée d’une lumière nouvelle. Le morceau ouvre une brèche, quelque chose de plus doux, de plus ample, presque miraculeux. C’est le deuxième grand moment du disque, un véritable instant de grâce et de beauté. 

Pourtant il subsiste dans cette chambre quelque chose d’étrangement trouble, comme si la beauté elle-même ne pouvait pas tout à fait échapper à ce qui pourrit dans les murs. On pourrait presque s’y installer mais « Third Country » nous met dehors et nous renvoie au hall des départs. À la frontière, comme à la marge, il est temps de rendre la clé. Nous sommes maintenant de ceux qu’on met dehors, ceux à qui l’on rappelle que l’hôtel n’a jamais vraiment été le leur. Alors c’est le « Checking Out », dans un grand standing, Protomartyr soigne son départ et le nôtre.

Les lumières s’éteignent, l’enseigne clignote encore dans la nuit américaine, et on se retrouve sur le trottoir. L’Hotel Usona est peut-être une ruine insalubre, mais avec un septième album de ce calibre, Protomartyr prouve qu’il est l’un des plus grands groupes de rock américain d’un pays qui n’existe plus.

Hotel Usona est sorti le 25 Septembre 2026 chez Domino Recording

Style : Art Rock/Post Punk

Site officiel : protomartyrband.com
Instagram : protomartyrband
Facebook : protomartyr

Tracklist :
1 – The Old Hotel
2 – Sounds We Cannot Hear
3 – Converts
4 – Exalted Eagles
5 – The Knife Dream
6 – Feed the Sewer
7 – Lavender – Gospel
8 – Third Country
9 – Checking Out