Quand ton nouvel album est désigné par le New York Times et Pitchfork comme l’un des disques les plus attendus de l’année, il y a fort à parier que tu vas en vendre quelques rayons. Étrangement, ce n’est pas Greg Freeman que l’on retrouve en tête de gondole de nos supermarchés ni de nos magasins culturels. Comme si l’avis des critiques renommées avait finalement tourné. Comme si cela n’intéressait plus vraiment nos distributeurs, tourneurs et autres radios. Greg Freeman est devenu le nouveau chouchou des critiques rock de tout bord et, pendant que tout le monde semble déjà avoir décidé qu’il fallait aimer All Set The Bone, Rock Sound s’est décidé à l’écouter et à vous donner son avis. Verdict ?

De prime abord, le son est tendu. « Cahokia » ouvre l’album avec des guitares tranchantes, abrasives et massives, comme si Freeman voulait commencer par gratter le vernis avant même de nous laisser le temps de nous installer dans son salon. Attention Greg, ça tombe dans la tisane, elle va être imbuvable maintenant. On pense alors que tout va être dévoyé, acide et grinçant, mais ce serait mal connaître le bonhomme. « Indu » se veut même franchement séduisant, avec son écriture sèche et ses mélodies qui, sans jamais tomber dans la facilité, viennent toucher quelque chose de beaucoup plus intime.
Greg Freeman emprunte autant à l’indie rock bien fâché qu’à la country alternative de Palace ou Acetone, et c’est dans ces collisions que All Set The Bone trouve une partie de sa personnalité. « Withdrawn » en est un bel exemple, avec cette voix pas toujours juste mais profondément sincère qui chevrote au-dessus de quelques guitares avant de se briser contre les murs de « Marooned ». La voix tremble et chevrote, les guitares s’épaississent, et tout ce petit monde menace à chaque instant de partir en vrille sans jamais perdre le fil.
Déglingué parfois, le merveilleux perdant offrant son art sur l’autel du rock, Greg Freeman arrive un peu débraillé mais fringuant, notamment sur le brillant « Loser’s Prize ». « When I’m alone I can be anyone, but when I’m with you I’m me », chante-t-il, résumant en quelques mots cette étrange contradiction qui traverse tout l’album : la vie nous rend vulnérables, mais c’est peut-être justement dans cette vulnérabilité que nous redevenons nous-mêmes. Freeman ne chante pas les vainqueurs, mais ceux qui savent déjà qu’ils ont tous les coups à prendre et qui tendent humblement les mains lorsque le loser’s prize leur est remis. Des merveilleux perdants, donc, mais certainement pas résignés.
Au fond, toutes ces étiquettes d’album le plus attendu de l’année et tous ces prix, Freeman les mérite bien, car il a trouvé de quoi nourrir ses chansons. S’il les doit en grande partie à lui-même et à sa vie, il les doit aussi à tous ces gens croisés en chemin, à ces petits boulots, ces rencontres, ces histoires et ces absurdités ordinaires qui finissent, sans qu’on s’en rende compte, par vous construire un bonhomme. Il a quitté sa maison de longue date à Burlington, s’est terré dans un coin perdu du Sud-Ouest américain et s’est consacré à la musique à plein temps, après avoir notamment travaillé comme paysagiste dans un cimetière et cuisinier de ligne dans un restaurant. All Set The Bone transforme habilement ce vécu en quelque chose de plus grand que lui, sans jamais donner l’impression de nous faire la leçon.
Derrière les guitares abrasives, les histoires d’amour et les mélodies qui restent en tête, Freeman regarde aussi un monde qui semble avoir sérieusement déconné. « Culture », « Costs », « Decade » racontent cette époque où tout a déjà été dit, où le travail nous occupe suffisamment pour nous empêcher de regarder ce qui se passe autour de nous et où l’on court toujours un peu plus vite sur la grande roue qui ne nous mène nulle part. À aucun instant All Set The Bone ne joue les grands prophètes politiques pour autant, il se contente plutôt de regarder comment le bordel du monde finit par rentrer dans nos vies et nos petites défaites quotidiennes et c’est déjà une victoire.
Car c’est là que All Set The Bone devient plus grand que la somme de ses influences. Il y a l’americana, la country alternative, l’indie rock, les guitares qui brûlent comme le monde et cette voix qui semble toujours sur le point de dire : « Merde, c’est tout pour moi, je me barre de ce disque le plus attendu de l’année, j’ai pas les épaules. » Force est de constater qu’à avoir tout laissé infuser, Freeman a fini par trouver son propre mélange. Et visiblement, la tisane n’est pas si mauvaise, voilà sûrement pourquoi tout le monde s’est précipité pour faire de All Set The Bone l’un des disques les plus attendus de l’année.
Greg Freeman n’est finalement pas un prophète de l’apocalypse, c’est un type qui essaie de faire quelque chose de beau avec les décombres. Il sait que le monde est foutu, suffisamment mort pour que l’on puisse se demander à quoi bon continuer à écrire des chansons, mais il continue quand même. Il aime, il se plante, il essaye, il recommence et il enregistre un disque. Et dans cette époque, c’est déjà un petit exploit, doublé d’un des albums les plus importants de l’année. Pitchfork et consorts avaient raison, Bravo, Mr Freeman.

Photo by Gabe Long
All Set The Bone sort le 2 octobre sur Transgressive records
Style : Americana de fin des temps
Site officiel : greg-freeman.net
Youtube : gfreeman247
Instagram : oldgraig
Tracklist :
01 – Cahokia
02 – Totaled
03 – Culture
04 – Withdrawn
05 – Indu
06 – Loser’s Prize
07 – Hail Mary
08 – Decade
09 – Marooned
10 – Untitled 10
11 – Next To Nothing
12 – Costs
13 – Bury Me The Shovel





