Pour beaucoup, Nico tenait en peu de choses : une voix grave posée sur trois morceaux du Velvet Underground et un visage de pochette. Le livre de Serge Féray, de retour en librairie dix ans après sa première sortie, déroule tout ce qu’on ignorait. Et au milieu de cette vie à rallonge, un drôle de petit orgue indien change tout.

Bien avant le Velvet
Christa Päffgen naît à Cologne en 1938 et passe son enfance au milieu des décombres de Berlin. Adolescente, on la remarque dans un grand magasin, et la voilà mannequin. Viennent ensuite les couvertures de magazines, un petit rôle chez Fellini dans La Dolce Vita, une semaine enfermée avec Bob Dylan, puis la Factory d’Andy Warhol, qui l’installe au premier plan du Velvet Underground. Lou Reed n’est pas ravi : « Moi, j’étais le pauvre petit rocker, et voilà qu’arrivait cette déesse. » Elle n’y chantera que trois titres et aura déjà quitté le groupe quand l’album sort, en mars 1967.
Serge Féray, agrégé de lettres et fan de la première heure, qui a pu parler avec elle au milieu des années 80, a un vrai sens du récit. Pour qui débarque dans l’univers de Nico, les cent premières pages filent toutes seules. Le prologue pose l’ambiance : Berlin, juin 1988, un dernier concert sous la coupole d’un planétarium, et cette phrase qui claque : « Il lui reste quarante-deux jours à vivre. »

NICO
Un orgue de missionnaire
Le vrai tournant du livre, c’est un instrument. Nico n’a jamais appris la musique et refuse de dépendre des guitaristes : « on ne peut pas se fier aux guitaristes », tranche-t-elle. Elle adopte donc l’harmonium, un orgue à soufflet venu d’Inde, celui qu’emportaient les missionnaires, qu’elle fait respirer avec les pieds pour garder les deux mains sur le clavier. Dans le rock de 1968, personne n’en joue. Quand elle en parle en anglais, elle dit « organ », le même mot que pour un organe vital.
Le plus beau passage du livre relie cet orgue à son enfance : le mouvement des pédales lui rappelle sa mère penchée sur une machine à coudre, à Berlin, juste après la guerre. Avec John Cale aux arrangements, elle grave The Marble Index en 1968, et la mannequin blonde s’efface. Place à une femme aux cheveux rouges et en cape noire, qui chante ses propres textes peuplés de vent, de neige et de châteaux. Le disque fait un bide. Son producteur a une formule pour ça : « Ce n’est pas un disque que l’on écoute. C’est un trou, dans lequel on tombe. »

NICO – live
Vendredi 13 à Reims
Le sommet arrive le 13 décembre 1974, dans la cathédrale de Reims. Six mille personnes sont blotties sous des couvertures, et il fait un froid de gueux sous les voûtes. Nico, transie, se fait servir un whisky et retire ses gants. Puis le grondement de l’orgue emplit la nef, pendant qu’un nuage de buée s’échappe de sa bouche. Dès le lendemain, certains journaux parlent de messe païenne et d’église souillée. Pour Féray, c’est le plus grand moment de sa carrière, et à la lecture de ces pages, on aurait adoré y être. Le livre ne cache pas l’autre face : l’héroïne, des années à la dérive, un fils dont elle perd la garde. Il ne cache pas non plus son racisme envers les Noirs, que Féray reconnaît clairement, même s’il préfère de loin parler de l’œuvre. Le côté sombre est bien là, mais il ne recouvre jamais la musique.

NICO – live
Une bible qu’on garde sous la main
Passée la première moitié, le récit se concentre sur les disques, titre après titre, jusqu’aux concerts pirates et aux cassettes vendues à la sortie des salles. C’est très pointu, parfois trop pour un novice. C’est aussi ce qui fait du livre une référence qu’on rouvre au moment d’écouter un album. Cette nouvelle édition n’est pas une réécriture : elle met à jour la discographie et ajoute quelques notes, dont la mort d’Ari, le fils de Nico, en 2023.
Pour découvrir Nico, on te conseille de garder le livre à portée de main et de lancer, dans l’ordre :
- « Femme Fatale », pour le point de départ connu ;
- « Frozen Warnings », pour le choc de The Marble Index ;
- « Janitor Of Lunacy », qui ouvre Desertshore, pour l’orgue à pleine puissance ;
- sa « My Funny Valentine » de 1985, chantée d’une voix d’outre-tombe.
Après ça, « Femme Fatale » sonnera comme un simple prologue.
Nico, femme fatale (nouvelle édition augmentée) – Serge Féray – Le mot et le reste – 320 pages – sortie le 18 septembre 2026





