INTERVIEW – Brice Gelot : l’image juste

par | 20 Jan 2026 | À la Une, Photo

Temps de lecture : 12 min

Il n’y a pas de folklore chez Brice Gelot. Pas de romantisme de façade, pas de misérabilisme bien cadré pour flatter les consciences propres. Il y a la rue, brute, dense, parfois violente, souvent magnifique dans ce qu’elle révèle de plus humain. Depuis plus de vingt ans, ce photographe basé à Dijon documente ce que beaucoup préfèrent éviter de regarder : les marges, les corps tatoués comme des manifestes, les quartiers oubliés, les rites discrets d’une humanité qui survit loin des projecteurs. Autodidacte, nourri au skate, à l’argentique et au noir et blanc sans concession, Brice Gelot ne cherche pas la belle image mais la juste. Celle qui gratte, qui dérange, qui oblige à ralentir. Ici, la photographie n’est ni un métier confortable ni un exercice esthétique. C’est une nécessité. Une urgence. Un acte de présence face au réel.

 

Brice_Gelot_photographe

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Pour commencer : peux tu te presenter, et nous expliquer comment la photo s’est imposée à toi ?

Je m’appelle Brice Gelot, je suis photographe basé à Dijon (France). Depuis une vingtaine d’années, je me consacre à documenter les communautés marginalisées, les quartiers sensibles et la culture du tatouage. — ce sont des sujets qui m’attirent parce qu’ils racontent ce que la vie contemporaine ne montre pas toujours. Mon travail oscille entre reportage, documentaire, photo de rue et portrait.

Pour moi, la photo, ce n’était pas un chemin tracé d’avance. Je ne viens pas d’une formation académique en photographie, je suis autodidacte. J’ai commencé vers 2004, avec un Canon A-1 en documentant la culture urbaine : le skate, — c’était d’abord l’envie de mémoriser des moments avec mes potes puis ensuite des teams pro et des marques.

Petit à petit je me suis rendu compte que je voulais aller plus loin : pas seulement capter des “belles images”, mais des scènes qui portent un poids, une histoire, un contexte — comment les gens vivent, comment les identités se construisent dans l’ombre, comment la marginalité, le tatouage, la religion populaire, ce que j’appelle les rites de la vie de rue, tout cela peut être raconté par l’image.

Ce qui m’a aussi convaincu, c’est la force émotionnelle que peut avoir une image — je crois qu’on peut toucher, choquer, inciter à réfléchir, créer de l’empathie. Quand tu vois une photo, tu peux comprendre ou ressentir quelque chose que les mots seuls peinent à dire.

Enfin, j’ai été attiré par la matière même de la photo — le noir & blanc, l’argentique — parce que cela impose une discipline, une patience, un rapport au temps différent, ce qui me permet d’approfondir ce que je regarde. C’est ce qui a fini par rendre la photo non pas juste un outil, mais une nécessité, voire une urgence : raconter, témoigner, explorer.

Aujourd’hui, après 20 ans de carrière, je continue de réaliser des reportages, de documenter l’histoire de la rue. Je dirige également mon studio de photo d’art NSD51/50, avec lequel je produis mes tirages en édition limitée et j’édite mes livres sur mon travail.

 

Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

Ton premier amour, c’était l’argentique. Tu considères ton matos comme un simple outil ou comme un partenaire avec sa personnalité propre ? Quelle est ta relation au matos ?

Brice Gelot : Sur le plan pratique, je fonctionne comme ça : je choisis le matos en fonction du projet — je mix entre l’hybride et l’argentique, mais une fois le boîtier en main, je le traite comme un partenaire de terrain, plus tu connais un appareil, plus il devient transparent — et c’est là que la personnalité du photographe peut vraiment s’exprimer.

Quelles ont été tes influences, tes maîtres, tes modèles ? Ceux qui t’ont appris, directement ou à distance, à regarder le monde autrement ?

Brice Gelot : Mes premières influences ont été Ricky Adam et Ed Templeton. À l’époque, il n’y avait pas les réseaux, pas Instagram : si tu voulais voir des photos, tu achetais des magazines ou des fanzines. C’est comme ça que je suis tombé amoureux de leur style, de leur manière de mélanger la rue, la contre-culture et une esthétique brute. C’est eux qui m’ont donné envie de prendre un appareil.
Aujourd’hui, en maître, je citerais Matt Black. Sa façon de documenter l’Amérique, avec cette noirceur poétique, ce noir & blanc dense, m’a profondément marqué. Il m’a appris, même à distance, qu’on pouvait être radical dans sa vision et rester d’une grande humanité.

Tu es autodidacte. Pas de cours, pas de profs, pas de dogmes. Pour toi, c’est une faiblesse technique… ou au contraire, la liberté ultime de réinventer ton langage à chaque déclenchement ?

Brice Gelot : Être autodidacte, c’est à la fois une faiblesse et une force. Je n’ai pas la rigueur académique, certains codes techniques m’ont échappé au début — mais ça m’a aussi poussé à chercher par moi-même, à expérimenter, à accepter les accidents. Je ne me sens pas enfermé dans un cadre. Mais c’est ça qui m’a forgé : tu crées ta propre route, tu inventes ton langage, tu prends tes coups et tu continues. Pour moi, c’est la seule vraie liberté : shooter sans permission, sans manuel.

Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

 

Tu viens du skate, une culture où tout est visuel : les tricks, les fringues, la rue. Est-ce que cette matrice continue de nourrir ton cadrage, ton goût pour les lignes brutes et les corps en mouvement ?

Brice Gelot : Oui, clairement, le skate reste une matrice. Quand tu viens de cette culture, tu apprends à regarder la ville autrement, ça a formé mon œil, mon goût pour les lignes brutes, les géométries de béton. Ma photo, elle vient de là, celle du besoin de transformer un espace hostile en terrain de jeu.

 

La rue comme scène

Tu dis souvent que tu trouves la beauté dans le chaos. Quand tu déclenches, tu cherches quoi en premier : le choc esthétique, une vérité brute, ou une forme de poésie planquée dans la crasse du quotidien ?

Brice Gelot : Ce qui m’attire, c’est ce qui échappe à l’ordre, à la mise en scène. Je cherche d’abord une vérité brute : un geste, une tension, une trace de vie qui ne ment pas. Et si l’esthétique ou la poésie apparaissent, c’est parce qu’elles étaient déjà là, cachées dans la poussière, la crasse, l’imprévu. Mon rôle, c’est juste de les révéler et de montrer la vérité.

Tu bosses dans des univers fermés – sans-abri, toxicomanes, gangs. Comment on gagne la confiance de ces mondes-là sans trahir leur réalité ?

Brice Gelot : Dans ces communautés, tu n’as pas de seconde chance : soit tu es vrai, soit tu n’es rien. Il faut être humble, tu gagnes pas la confiance d’un gang ou autres organisations criminelles ni d’un sans-abri en deux minutes. Quand tu respectes les gens, ils le sentent. Et seulement après, peut-être, ils t’autorisent à entrer avec ton regard. Pour moi, c’est essentiel : si je trahis leur réalité, je trahis aussi ma propre démarche.

Dans la rue, pas de filet, pas de lumière de studio. Tu vois ça comme une contrainte ou ton arme fatale ? peux tu nous donner l’anecdote la plus folle de ton parcours.

Brice Gelot : Pour moi c’est une arme. Ça te force à shooter vite, à sentir le moment, à te mettre en danger. Tu captures la vie crue, pas un décor fabriqué. Tout ça donne une vérité que le studio ne peut pas reproduire.

Tu as vu des scènes violentes, intimes. Est-ce qu’il t’arrive de poser l’appareil et de refuser la photo, ou ton rôle est justement de ne jamais détourner le regard ?

Brice Gelot : Mon rôle n’est pas de tout photographier à tout prix. Il y a des moments qui sont trop intimes, trop fragiles pour les exposer. Savoir quand déclencher et quand se retirer, c’est une part essentielle de mon travail et dans le photojournalisme. Photographier n’est pas un devoir absolu : c’est aussi un choix, une responsabilité.

Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

Esthétique & narration

Dans tes images, il y a souvent cette tension entre rage et tendresse. C’est volontaire ou c’est juste la vie qui t’impose ça ?

Brice Gelot : La rage et la tendresse coexistent toujours, souvent dans le même geste, le même regard. Mes images essaient juste de révéler cette contradiction, cette fragilité humaine. Ce n’est pas quelque chose que je force : c’est le monde qui m’impose cette dualité, et mon rôle est de la capter, sans l’adoucir.

Le noir et blanc est très présent chez toi. Qu’est-ce qu’il raconte de plus que la couleur ?

Brice Gelot : Le noir et blanc, pour moi, supprime le superflu et concentre le regard sur l’essentiel. Il raconte l’intensité des situations, la texture de la vie, sans distraction. La couleur peut être belle, mais elle peut aussi adoucir, détourner, masquer ce que je cherche à montrer.

D’ailleurs, peux tu nous conseiller un film culte pour toi, un film qui te semble pertinent pour comprendre ta recherche graphique.

Brice Gelot : Ilford HP5+ 400, c’est la rue et rien d’autre. Pas de filtres, pas de compromis. Juste le noir et blanc, le grain. Ça correspond exactement à mon style : direct, brut, vivant.

Tu parles de “réalité brute”. La photo peut-elle être plus vraie que la réalité ? que recherches tu par ce mode d’expression ?

Brice Gelot : Je rends visible ce qui reste souvent invisible, je n’essaie pas de “mettre en scène” la réalité, je la capte telle qu’elle est. La photo ne devient pas plus vraie que la vie, mais elle révèle des détails, des gestes et des émotions que le quotidien peut cacher. Mon objectif est de montrer ces univers tels qu’ils sont : intenses, violents parfois, mais toujours humains. C’est ce que je cherche à traduire par mon regard et mon cadrage

.Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

L’ailleurs et les collaborations

Naples, Los Angeles, Ho Chi Minh City, Paris, Dijon… Chaque ville a son chaos particulier. Tu cherches toujours la même énergie brute ou chaque lieu t’impose sa musique visuelle ? raconte nous ton rapport au voyage dans le cadre de l’an photo.

Brice Gelot : Chaque ville a sa propre énergie, son chaos spécifique. À Naples, c’est la rue vivante et dense, à Los Angeles ou Ho Chi Minh City c’est la jungle urbaine, des espaces gigantesques, à Paris, ce sont des rythmes plus subtils mais tout aussi intenses. Dijon c’est ma bulle ma tranquillité. Je ne cherche pas à imposer une vision unique : j’essaie de me fondre dans chaque ville, de sentir sa musique visuelle et de capter ce qui fait son intensité propre. Le voyage devient un outil d’observation, un moyen de nourrir ma pratique en découvrant de nouvelles cultures et tensions.

Tu passes de la rue à des univers plus glamour. Comment faire ce grand écart sans perdre ton identité ?

Brice Gelot : Depuis une vingtaine d’années, je me consacre à documenter les communautés marginalisées, les quartiers sensibles, avec pour ligne directrice la culture du tatouage. En 2023, j’ai commencé à travailler avec Playboy France, où j’ai mis en avant des femmes tatouées, longtemps absentes des clichés habituels. L’univers peut changer, mais ma manière de voir reste la même. Même dans des cadres plus glamour, je cherche la même intensité, le même regard sur les détails et les émotions. C’est cette constance dans l’approche qui me permet de passer d’un monde à l’autre sans me perdre.

Comment tu fais pour injecter ton ADN photo de rue sans devenir juste “un exécutant” lorsque tu travailles pour une marque ?

Brice Gelot : Quand je travaille pour une marque, je ne perds jamais de vue ma manière de voir le monde. J’essaie d’insuffler mon regard, ma sensibilité et mon énergie : je recherche des moments spontanés, des détails qui racontent une histoire. Je ne deviens pas un simple exécutant, parce que mon rôle est aussi de transformer l’idée de la marque en images vivantes, avec ma propre signature.

 

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Philosophie & conclusion

Tu crois encore au pouvoir de la photo comme arme politique et sociale ?

Brice Gelot : Je traite principalement des sujets qui dérangent : la pauvreté, les violences dans les rues, la religion, les crises humanitaires, la justice sociale et les droits de l’homme. L’univers peut changer, mais ma manière de voir reste la même. Même quand je passe d’un cadre à un autre, je cherche la même intensité, le même regard sur les détails et les émotions. C’est cette constance dans l’approche qui me permet de rester fidèle à ma vision et à mon regard.

Donc oui, j’y crois. La photo ne change pas le monde seule, mais elle peut faire bouger les regards, provoquer une discussion, briser une indifférence. Elle a ce pouvoir de montrer ce que beaucoup préfèrent ignorer. Pour moi, chaque image est un acte politique et social : elle révèle, questionne, dérange, mais surtout, elle rappelle que personne ne peut rester aveugle à la réalité.

Brice Gelot photojournalisme, tatouages et réalité sans fard

Si ton travail devait être résumé par un album culte – peu importe le genre : punk, metal, jazz – ce serait lequel ?

Brice Gelot : Un album brut et sans filtre : MotörheadAce of Spades.

Speed, sale, bruyant, sans compromis.

Et si tu devais garder une seule photo de toute ta carrière, celle qui résume ton regard et ta vie, ce serait laquelle ?

Brice Gelot : C’est difficile de choisir, mais si je devais garder une seule photo de toute ma carrière, ce serait ma toute première, prise en 2004. C’est là que tout a commencé, et c’est cette image qui a, d’une part, façonné ce que je suis et, d’autre part, montre d’où je viens aujourd’hui. C’est une photo prise de nuit, dans un dépôt de gare : un wagon de train, capturé avec un Canon A1 et un film Kodak Tri-X 400, elle mélange fragilité et rage, et résume exactement ce que je cherche toujours : montrer la beauté dans le chaos, figer un moment de vérité qu’on aurait pu ignorer en passant à côté.

 

Site Brice GELOT : https://www.nsd5150.com/

Instagram Brice GELOT : https://www.instagram.com/bricegelot/