Sincere Engineer – Probable Claws

par | 3 Juil 2026 | Chronique

Temps de lecture : 5 min

Sincere Engineer ouvre un nouveau chapitre avec Probable Claws, quatrième album enregistré dans les mythiques studios Electrical Audio de Chicago. Derrière ses mélodies pop-punk immédiates et lumineuses, Deanna Belos livre pourtant son disque le plus introspectif, habité par une question universelle : que faire du temps qui passe toujours plus vite ? Entre urgence de vivre, souvenirs persistants et désir de ralentir, le groupe signe une collection de chansons qui regardent autant vers l’horizon que dans le rétroviseur. 

192793 1

On a souvent tort de considérer le pop-punk comme une simple affaire de nostalgie. Comme si cette musique n’avait d’autre fonction que de conserver sous verre les souvenirs d’une adolescence disparue. En réalité, elle agit plutôt comme un amer dans la tempête. Un point fixe dans un paysage qui n’a de cesse de se transformer. Une manière de mesurer tout ce qui a changé en nous. Dans le bruit, ces chansons continuent de parler le même langage.

La Californie vendait le soleil. Le Midwest racontait souvent le manque. En 2026, Sincere Engineer parvient à faire les deux à la fois. Basé à Chicago, le groupe nous vend du San Francisco. Les embruns du Pacifique enregistrés à l’ombre des usines. Les fenêtres ouvertes de juillet vues depuis une ville où l’hiver dure parfois une éternité. Ça nous laisse rêveur non ? La recette semble vieille comme le monde mais c’est toujours aussi rafraîchissant. Le groupe semble alors appartenir à plusieurs géographies américaines. Deux générations aussi, une Amérique moins mythologique mais peut-être plus universelle.   Une Amérique où l’on rêve de partir tout en sachant que l’on finira un jour par revenir.

Le pop-punk a longtemps été présenté comme une machine à remonter le temps. C’est une erreur, les meilleurs disques du genre ne nous ramènent jamais en arrière. Ils nous redonnent simplement accès à une version de nous-mêmes que le quotidien avait fini par recouvrir. Voilà pourquoi cette musique paraît toujours aussi fraîche, elle ne cesse de renaître dans les oreilles de ceux qui l’écoutent. Année après année, elle continue de refaire surface. Non pas comme une relique, mais comme une source. Une eau vive dans laquelle plusieurs générations viennent encore puiser quelque chose d’essentiel, une forme certaine d’élan. 

Peut-être est-ce là que se joue la sensation de perte de repère. Dans cette musique qui avance en tirant simultanément dans deux directions. Qui donne l’impression d’être à la fois familière et légèrement désaxée. On parle de pop-punk comme d’un genre évident, mais le terme lui-même contient déjà une fissure. Deux directions opposées, presque antinomique, accolées l’une à l’autre sans jamais vraiment se résoudre.

Enregistré à Electrical Audio, le studio fondé par Steve Albini, Probable Claws porte aussi la mémoire des murs qui l’ont vu naître. Comme si les questionnements de Deanna Belos sur le temps trouvaient un écho naturel dans un lieu où plusieurs générations de musiciens ont laissé leurs empreintes. 

Le meilleur morceau de l’album serait peut-être « Cooler ». Deanna Belos y brûle les feux rouges, change de voie avant de mettre son clignotant et repousse ses problèmes au lendemain. Derrière son énergie sensible et irrésistible se cache une angoisse plus universelle, celle de traverser sa propre existence à toute allure. Rush into forever, une formule qui pourrait résumer à elle seule tout Probable Claws. 

Ce quatrième album du quartet chicagoans a compris que grandir n’est pas une ligne droite. Nous passons notre vie à effectuer des allers-retours entre nos espoirs et nos renoncements. Entre ce que nous étions et ce que nous devenons. Entre le désir de tourner la page et celui de conserver quelques chapitres ouverts, les plus beaux évidemment. Les chansons de Sincere Engineer avancent exactement de cette façon. Elles regardent vers l’avant sans brûler les ponts derrière elles. Elles sont hanté par une inquiétude universelle, celle de voir les années défiler plus vite qu’elles n’arrivent. À mesure que l’on grandit, les saisons semblent raccourcir, les souvenirs s’empiler et les repères se déplacer. Deanna Belos regarde ce phénomène droit dans les yeux sans jamais céder à la nostalgie facile. 

669963

“DNA”, véritable hymne serti d’une composition parfaite, s’interroge sur ce que cette urgence fabrique en nous. À force d’accélérer, de dire oui à tout sans rechigner, on finit par ne plus savoir exactement ce que l’on est en train de devenir. C’est alors que l’on comprend que Probable Claws ne parle peut-être pas du passé. Qu’il regarde ailleurs, vers quelque chose qui n’a pas encore de nom. Quelque chose qui se dessine à peine, en train d’apparaître, sans jamais se laisser fixer. Une forme sans contour, fragile, indécise, traversée de cette incertitude que l’on associe parfois à l’adolescence et à laquelle, peut-être, on revient toujours. Probable Claws, des griffes probables, une menace à moitié déclarée. Quelque chose qui pourrait nous attraper sans que l’on sache exactement quand. À l’image du temps lui-même qu’on ne voit jamais passé. On ne remarque sa présence qu’une fois les marques laissées sur la peau.

Probable Claws sort le 26 juin 2026 sur Hopeless Records

Style : Pop-punk

Site Officiel : sincereengineer.com
Instagram : sincereengineer
Facebook : SincereEngineer

Tracklist :

1 – Twist My Tongue
2 – Cooler
3 – Pilot Light
4 – DNA 3:13 MP3
5 – LOL
6 – Fast Forward, Rewind
7 – Hallucinogenic
8 – Arborvitae Evergreen
9 – The Perfect Crime
10 – Settle Up With Your Downfall
11 – Dynamite