en apnée.

KO-MA – Anthropolis
Quelque chose est pourri à Anthropolis. On le sent immédiatement. Une anomalie dans la rotation du temps. Un virus diffus, presque imperceptible, qui circule dans l’air comme une rumeur toxique. Sur “A.genic”, cette intuition devient organique : ça bouillonne dans les artères du disque comme dans celles d’une métropole malade. Et puis arrive ce passage chanté en français, moment de bascule essentiel, qui agit comme une épiphanie soudaine. Ko-ma semble soudain vouloir nous tendre une lampe torche, éclairer plus frontalement son propos sans jamais en dissiper totalement l’énigme. Une clarté qui ne rassure pas, mais qui révèle.
On se surprend alors à imaginer cette ville comme un décor digne des polars métaphysiques d’Alain Robbe‑Grillet. Une cité que l’auteur aurait pu tracer dans ses pages : froide, géométrique, peuplée d’ombres et de fausses pistes. Car Anthropolis fonctionne précisément comme une enquête. Un trésor sonore dont chaque écoute soulève de nouvelles strates. Une énigme volontairement fragmentée, où les temporalités se brouillent et où les narrateurs se croisent sans jamais tout à fait se révéler.
Sur “P.Pattern”, l’un des points cardinaux du disque, la sensation est nette : on avance sur une route sinueuse où chaque détour est une hypothèse. L’album ne raconte pas seulement une histoire, il propose une topographie mentale. Une variété de sensibles s’y déploie, dans un geste qui évoquerait volontiers un existentialisme musical où les personnages, et par extension les auditeurs, sont jetés dans un décor qui les dépasse, condamnés à donner du sens à un chaos dont ils sont pourtant les artisans.
Musicalement, le trio tourangeau signe un disque d’une richesse remarquable, mais jamais démonstrative. C’est peut-être là sa plus grande force. La musique de Ko-ma est grande, oui, mais elle refuse obstinément la grandiloquence. Elle avance avec une élégance rageuse, une tension maîtrisée qui préfère suggérer que surligner. Dans l’écrin d’une production millimétrée, chaque explosion semble pesée, chaque accalmie habité. On pense parfois à Sloy ou aux audaces caméléoniennes de Faith No More sur “I.Light”, mais plongées dans une obscurité plus aventureuse encore, plus sombre aussi. Comme si un virus post-hardcore avait contaminé leurs structures. Ailleurs, “L.Duty” évoque un organisme en mutation permanente, tandis que “O.gain” rappelle la mélancolie abrasive de Chokebore, dopée à une colère sourde, presque empoisonnée.
Mais réduire Anthropolis à ses références serait passer à côté de l’essentiel. Car le disque propose surtout une fiction sonore où la ville devient un personnage à part entière. Une entité ambiguë, nourricière et destructrice. Elle promet l’ascension sociale, l’argent et le pouvoir avant de consumer ceux qui s’y abandonnent. Derrière les portraits fragmentaires qui jalonnent l’album, on devine des trajectoires brisées, des compromissions silencieuses, des désirs qui se retournent contre ceux qui les portent. L’histoire d’un système qui s’auto-dévore.
Au cœur de cette fresque dystopique, quelques silhouettes émergent sans jamais s’imposer frontalement. Un magnat dont les décisions contaminent littéralement le quotidien des habitants. Une jeune femme prise dans les filets de sa propre ambition. Un enquêteur obstiné qui s’accroche à une vérité trop vaste pour lui. Autant de fragments narratifs qui circulent comme des rumeurs dans les canalisations d’Anthropolis. Le disque ne cherche pas à tout expliquer, il préfère installer des climats, des pressentiments.
Cette approche fait d’Anthropolis un objet fascinant. Un album-labyrinthe où l’ordre des pistes ressemble moins à une chronologie qu’à un schéma de pensée. On peut l’écouter comme un thriller politique miniature, une fiction spéculative sur la condition humaine dans les métropoles occidentales, ou simplement comme une expérience sensorielle brute. Tout dépend du regard, ou plutôt de la trajectoire, que l’on choisit d’adopter.
En préférant la suggestion à la certitude, Ko-Ma touche juste et refuse la facilité. En laissant l’auditeur devenir lui-même cartographe de ses émotions. Et lorsque retentit l’épilogue, une étrange sensation persiste. Comme si la ville elle-même nous observait. Comme si elle murmurait que sa chute n’est que le reflet de nos propres contradictions. On ressort de l’écoute secoué, légèrement désorienté, mais profondément impressionné. Anthropolis n’est pas seulement un premier album réussi. C’est une énigme vivante. Un plan de ville que l’on déplie encore et encore, persuadé qu’un passage secret nous a échappé.
Anthropolis est sorti le 6 mars 2026 via Kinsfolk, Ma Saret Records, Tout Doux Records, Coeur sur Toi Records et No Need Name.
Style : post-hardcore labyrinthique
Instagram : ko_ma.band
Facebook : KOMA.band
Youtube : KO-MA
Tracklist :
1. I.Light
2. T.Faked
3. H.Eyed
4. R.Pressure
5. O.Gain
6. P.Pattern
7. O.Means
8. N.Fit
9. A.Genic
10. L.Duty
11. S.Down




