Il fallait 240 pages pour tenter d’encercler U2. U2 – Until the End of the World – L’Histoire illustrée, publié chez Place Des Victoires Eds (collection Rock & Pop, sortie le 6 novembre 2025), ne se contente pas de retracer une carrière : il sanctifie une trajectoire. Des débuts à Dublin aux tournées planétaires, des hymnes taillés pour les stades aux engagements humanitaires à haute intensité médiatique, le livre promet de plonger dans la mécanique d’un groupe qui a toujours voulu jouer plus grand que lui-même. La question n’est pas “est-ce que U2 est important ?” mais “comment un groupe devient-il une institution sans perdre son âme ?”.

U2 – Until the end of the World – L’ Histoire illustrée
U2 : le rock comme religion civile
U2 n’a jamais été un simple groupe de rock. C’est une croyance collective amplifiée par des amplis Marshall. Depuis leurs débuts à Dublin, ils ont compris un truc que beaucoup n’ont jamais intégré : le rock ne survit pas en restant petit. Il doit être démesuré ou disparaître. Là où certains ont choisi la radicalité underground, U2 a opté pour la cathédrale.Le livre insiste sur cette ascension fulgurante. Et elle l’est. Mais ce qui frappe, c’est la cohérence.
Comme je l’écrivais à propos de The Cure, certains groupes bâtissent des mausolées sonores à partir de leur propre fragilité. U2 a fait pareil, mais en y ajoutant des écrans géants et une volonté presque messianique. Chaque tournée devient un événement. Chaque album, une reconfiguration. Chaque concert, une messe laïque.
Ce livre illustré fonctionne alors comme un reliquaire. Photos, archives, moments phares : on ne feuillette pas, on contemple.

Innovation ou stratégie ? Le grand malentendu
On parle d’innovation musicale, de décennies d’expérimentation, de fidélité aux valeurs. Très bien. Mais innovation ou adaptation stratégique ? U2 a toujours avancé avec une intelligence presque clinique. Changer sans se trahir. Évoluer sans perdre le cœur du récit. À l’inverse de groupes qui cultivent l’autodestruction romantique, U2 a choisi la longévité maîtrisée. Là où certains flirtent avec l’implosion, comme The Cure dans ses périodes sombres , U2 structure, planifie, amplifie.
Ce livre semble explorer les coulisses de la création. Et c’est là que ça devient passionnant. Parce que la vraie question n’est pas : “Ont-ils marqué leur époque ?” Évidemment oui.
La vraie question est : Comment ont-ils réussi à rester gigantesques sans devenir caricaturaux ?
Les tournées : le rock à l’échelle industrielle
Les tournées planétaires de U2 ne sont pas des concerts. Ce sont des démonstrations de force logistique. On peut rire de la démesure, comme on peut rire du gigantisme pyrotechnique de KISS. Mais la différence, c’est que chez U2, la scénographie sert un propos. Un récit. Une dramaturgie. Les concerts géants deviennent des espaces politiques. Les hymnes deviennent des slogans. Le livre, en mettant l’accent sur les moments phares et les images fortes, semble vouloir documenter cette dimension spectaculaire sans la réduire à du simple marketing. Et c’est essentiel. Parce que U2 a toujours marché sur une ligne fine : la transcendance ou la prétention.
Engagements humanitaires : sincérité ou mise en scène ?
On ne peut pas parler de U2 sans parler d’engagement. C’est inscrit dans leur ADN public. Le texte de présentation insiste sur les engagements politiques et humanitaires. C’est un axe central du livre. Et c’est normal. Mais toute démarche engagée dans un univers de méga-tournées pose une question philosophique : peut-on être à la fois superstar mondiale et conscience morale ?
Je me posais une question similaire face à la générosité scénique de certains groupes : Le public mérite-t-il tant d’énergie ? On pourrait la reformuler ici : Le monde mérite-t-il tant de posture ? U2 a toujours assumé cette dualité. Ils ne jouent pas au cynisme. Ils jouent la conviction.
Le livre semble choisir la célébration plutôt que l’autopsie critique. C’est un choix éditorial. Et il est cohérent avec l’objet : un hommage, pas une enquête.
Un livre nécessaire ?
Alors oui. Pour les fans, c’est un incontournable. Pour les curieux, c’est une synthèse visuelle solide. Pour les sceptiques, ce sera peut-être une confirmation de ce qu’ils pensent déjà : U2 est devenu plus qu’un groupe, presque une marque. Mais au fond, ce que montre cet ouvrage — du moins dans sa promesse — c’est la rareté d’un phénomène. Un groupe formé à Dublin. Toujours debout. Toujours ensemble. Toujours gigantesque. Dans une époque qui adore démolir ses idoles plus vite qu’elle ne les construit, ça mérite au moins un livre. Et peut-être un peu de respect.
Editions : https://victoires.com/






