Un Trianon quasi plein, une scène sans barrière, deux guitar heroes en liberté : Smith/Kotzen ont transformé Paris en laboratoire incandescent de riffs et de feeling. Pas de fioritures, juste du groove, du grain et une complicité qui claque comme un uppercut. En éclaireur, Kris Barras met le feu avec une aisance déconcertante, avant de laisser place à un duo dont la complicité, les voix contrastées et les guitares entremêlées sculptent un hard rock vibrant, tendu, profondément humain.

Pour ceux qui auraient passé les trente dernières années dans le coma, rappelons brièvement qui sont ces deux noms qui font frissonner n’importe quel amateur de rock : Adrian Smith, pilier d’Iron Maiden, architecte de riffs légendaires, artisan d’un jeu bluesy et racé qui a façonné des générations de guitaristes. Et Richie Kotzen, enfant prodige passé par Poison et Mr. Big, virtuose au toucher soyeux, chanteur à la voix écorchée qui peut passer du velours à la déflagration en un battement de cils.
Deux trajectoires parallèles, deux écoles, deux tempéraments — et une rencontre musicale qui, depuis quelques années, fait naître une alchimie rare. Leur projet commun, Smith/Kotzen, n’a rien d’un caprice : c’est une fusion, un terrain de jeu, un laboratoire où leurs univers se frottent, se défient, se complètent.
On les avait adorés sur Black Light/White Noise (voir la chronique en ligne ici). Ce disque sentait la poudre, la sueur, la rencontre évidente entre deux géants. Restait à voir si cette alchimie tiendrait sur scène, face à un public parisien chauffé à blanc depuis des semaines. Le Trianon, ce soir-là, ressemblait à une cocotte-minute prête à exploser.
C’est Kris Barras qui ouvre les hostilités. On l’avait découvert en 2020, en première partie de Beth Hart à l’Olympia : un ancien champion de MMA reconverti en guitariste blues-rock, couvert de tattoos comme des trophées, aussi nombreux que ses titres de gloire. Un type qui a troqué les cages de freefight pour les planches et les amplis.
Et ça s’entend. Son set est un direct au foie avec des chansons telles que Hail Mary, reprises en cœur par un public qui se laisse aller à chanter avec plaisir… tout est carré, musclé, envoyé sans trembler. Sa voix cassée, quelque part entre Bon Jovi et un moteur qui tourne trop vite, accroche immédiatement. Le public mord à l’hameçon. Quand il quitte la scène, la salle est déjà brûlante.

Kris Barras

Les lumières tombent. Un souffle traverse la foule. Pas de crash pit : les photographes se font secouer, coincés entre les barrières inexistantes et une marée humaine décidée à coller au premier rang. Une ambiance à l’ancienne, brute, sans filet.
Puis Richie Kotzen et Adrian Smith apparaissent dans la brume. Le Trianon explose.
Et là, surprise : le duo attaque avec “Bad Company”, reprise du groupe éponyme. Une entrée en matière qui sent le cuir, la poussière et les amplis chauds. Kotzen pose immédiatement sa voix éraillée, Smith envoie un solo qui tranche comme une lame froide. Le ton est donné : ce soir, on joue serré, on joue vrai.
“Life Unchained” et “Black Light” enchaînent sans respirer. Le groove est massif, les guitares se croisent, se défient, se répondent. Kotzen, félin, nerveux, occupe l’espace avec une aisance presque insolente. Smith, plus ancré, plus terrien, sculpte chaque riff comme s’il taillait la pierre. Avec “Wraith” et “Glory Road”, le set prend de l’ampleur. Les deux voix se frottent, se complètent, se cherchent. Kotzen monte, sature, frôle la rupture ; Smith arrondit, creuse, raconte. Deux grains, deux mondes, une seule vibration.

Le premier moment de tension pure arrive avec “Hate and Love”. Les regards se croisent, les voix se frôlent, les guitares s’enlacent. Le Trianon écoute, suspendu. “Blindsided” prolonge cette atmosphère : un morceau tendu comme un arc, où Kotzen chante avec les nerfs à vif.
Puis vient “Taking My Chances”, placé en milieu de set. Le morceau claque comme un coup de semonce. Kotzen marche sur un fil, Smith pose le contrepoids. La salle répond au quart de tour. “Darkside”, “Outlaw” et “Got a Hold on Me” forment un triptyque plus rugueux, plus bluesy, presque sale. Les guitares grincent, les voix mordent, les amplis chauffent. On sent la sueur, la poussière, la route… Puis arrive “White Noise”, et tout se fige. Kotzen y déploie toute sa palette émotionnelle : sa voix se fissure, s’étire, se tord, mais reste toujours juste, toujours intense. Smith, plus rugueux, apporte la profondeur. Les deux voix s’imbriquent comme deux pièces de métal chauffées à blanc.
“Scars” et “Running” offrent un moment de respiration tendue, presque intime. Deux voix, deux grains, deux manières de dire la même chose : la fragilité, la route, le temps. Puis “Solar Fire” rallume la mèche. Les duels de guitares claquent comme des éclairs. Le public bouge, crie, répond. On sent que le groupe pourrait tout faire exploser — mais choisit la maîtrise, la précision, l’élégance. Le rappel est un double uppercut : “You Can’t Save Me”, morceau solo de Kotzen, envoyé avec une intensité presque douloureuse. Puis “Wasted Years”, reprise d’Iron Maiden, chantée par une salle entière qui n’attendait que ça.
Quand Smith et Kotzen saluent, la salle reste figée, comme si elle attendait encore un dernier coup, un dernier frisson. Mais ce soir, le duo aura préféré la tension à l’excès, l’émotion à la démesure. Un concert nerveux, vibrant, imparfait parfois, mais terriblement vivant.
Un rappel que le rock n’est pas qu’une affaire de technique : c’est une histoire de nerfs, de souffle, de complicité. Et ce soir, au Trianon, ces deux-là ont prouvé qu’ils savaient encore faire battre un cœur de salle comme un ampli poussé trop fort.



Photos de David Poulain. www.davidpoulainphotos.com





