Nader Mansour, The Wanton Bishops : « L’harmonica hypnotique des Doors m’a amené au Blues »

Par Caro
Publié le 3 avril 2025

Bien plus qu’un groupe de blues : The Wanton Bishops incarne la rencontre aussi improbable que fascinante entre l’Est et l’Ouest. Originaire du Liban, le duo formé par Nader Mansour et Eddy Ghossein réinvente le blues et transporte l’âme réincarnée du Mississippi en version rock psyché électrifié jusqu’aux rues de Beyrouth. Avec une énergie débordante sur scène et une capacité à transcender les genres, The Wanton Bishops est un pont entre les cultures et les époques. Une preuve que la musique rassemble et fait vibrer les âmes, d’où qu’elles proviennent.

 

The Wanton Bishops

The Wanton Bishops

 

Je les avais découverts en 2013 avec Sleep with the Lights On et suivis depuis la Boule Noire de cette même année, puis le Point Ephémère en 2017. Nader Mansour et son harmonica, sa voix éraillée et sa présence scénique incroyable, à la croisée des mondes entre Blues, Rock et sonorités lointaines, accompagné de son acolyte de toujours Eddy Ghossein et sa guitare. Ils étaient de retour à Paris il y a quelques temps pour un concert au Café de la Danse au démarrage de leur tournée pour défendre leur nouvel album « Under the Sun » et Nader Mansour, le très charismatique frontman et fondateur de The Wanton Bishops, a bien voulu répondre à mes questions et se prêter au jeu des souvenirs et du Retour vers le Futur…

 

The Wanton Bishops

The Wanton Bishops au Café de la Danse

 

Parle-moi un peu de ton histoire personnelle… Enfant, as-tu grandi dans un environnement musical ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Oui, du côté de mon père, la musique était omniprésente. Toute la famille chantait, souvent après les repas, pendant que ça picolait un peu. Ce n’étaient pas des chansons très sophistiquées, plutôt des airs populaires un peu démodés. Je crois que j’ai hérité de cette culture musicale. Du côté de ma mère, en revanche, c’était tout autre chose : des gens rationnels et citadins, moins portés sur la musique. Ce contraste entre la campagne et la ville a marqué mon enfance. À un moment donné, on m’a envoyé dans un couvent pour m’éduquer, car j’étais considéré comme trop agité. Là-bas, j’ai découvert la musique byzantine, qui a éveillé en moi un immense amour pour la musique. Depuis, la musique est devenue essentielle dans ma vie.

 

À quel moment as-tu découvert le rock ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Pendant mon séjour au couvent. Lors d’une sortie, je suis tombé sur trois cassettes : Michael Jackson, Metallica et Jimi Hendrix. J’ai dépensé l’argent qu’on nous avait donné pour la sortie, non pas pour acheter de la nourriture, mais pour ces cassettes. Je les ai écoutées sur la sono de l’église, ce qui était interdit. Jimi Hendrix m’a particulièrement marqué. Ses solos étaient uniques, il vivait la musique de manière tellement intense et imprévisible. Chaque soir, son jeu était différent. C’est là que mes oreilles se sont ouvertes au rock.

 

Écoutais-tu la radio à l’époque ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Non, au Liban, il n’y avait pas vraiment de radios dédiées au rock. Après ma découverte au couvent, j’ai perdu un peu de contact avec ce genre musical. Ce n’est qu’à l’arrivée d’Internet que j’ai pu explorer davantage. Internet m’a offert une panoplie infinie de sons. J’avais alors deux choix : avancer dans le temps avec le métal des années 80-90 et des voix puissantes comme celle de Robert Plant, ou reculer dans le temps avec le blues. C’est le morceau Roadhouse Blues de The Doors, en particulier le son de l’harmonica, qui m’a conduit au blues. Ce monde musical basé sur trois accords m’a ouvert à des artistes comme Albert Collins, Albert King, Buddy Guy et bien d’autres.

 

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Comment Paris a-t-elle influencé ton parcours musical ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : J’étais à Paris pour mes études en ingénierie financière. Un jour, je suis allé au Caveau des Oubliettes, un club du 6e arrondissement, lors d’une jam session de blues. Bonnie Fields, un trompettiste américain qui avait travaillé avec James Brown, animait la soirée. Cela m’a profondément marqué. En rentrant chez moi, j’ai acheté un harmonica, le seul instrument que je pouvais me permettre. Je me suis entraîné sans relâche pendant deux semaines, puis je suis retourné au club et suis monté sur scène. J’ai menti en disant que je jouais depuis longtemps. Depuis ce moment, ma vie a changé. J’ai abandonné tout le reste pour me consacrer pleinement à la musique.

 

Jimi Hendrix reste-t-il une figure clé pour toi ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Absolument. Il représente une révélation musicale, une véritable claque. Mais au Liban, rêver était un luxe inaccessible. Dans un pays en guerre, il fallait se concentrer sur des carrières rassurantes comme la médecine ou l’architecture. Ce n’est qu’en arrivant à Paris que je me suis permis de rêver, et la musique a pris une place centrale dans ma vie.

 

À quel moment as-tu réalisé que vivre de la musique était possible ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Pendant mes études de finance, je vivais une grande détresse et consommais beaucoup de drogue. Jouer de la musique était la seule chose qui me faisait me sentir bien. Le choix était clair, mais je savais que ce serait difficile. Pour moi, chaque projet, que ce soit ouvrir un magasin ou lancer une carrière musicale, prend cinq ans pour se solidifier. J’ai vécu ces années de galère, particulièrement à Paris, où être étranger rend les défis deux fois plus grands. Maintenant, ces sacrifices me permettent de ne plus prendre le métro et d’apprécier la ville, que je ne voyais pas vraiment à l’époque.

 

TWB 04 Sama Beydoun Photo Credit

 

Où habitais-tu à Paris, et que retiens-tu de cette période ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : J’étais dans le 18ème arrondissement, près de la Porte Saint-Ouen, dans un quartier encore populaire à l’époque. C’était plein de petits magasins et pas encore gentrifié comme aujourd’hui. Mes études ont duré six ans, période durant laquelle je traversais Paris sans réellement la voir. Après être retourné au Liban, j’ai décidé d’ajouter une touche moderne au blues que je jouais jusque-là, inspiré par des sons électrisés comme ceux de Jimi Hendrix. Cela a marqué le début d’une exploration sonore, mélangeant blues, rock et d’autres influences.

 

Comment a démarré l’aventure The Wanton Bishops ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Tout a commencé à Beyrouth, où je jouais du blues dans des petits clubs. Fatigué des reprises, j’ai rencontré Eddy, mon futur partenaire musical, lors d’une bagarre de rue. Cette rencontre a été le début d’une collaboration où nous avons voulu moderniser le blues, en y intégrant des sonorités modernes et électro. Nous avons enregistré notre premier album sans expérience du studio ni des techniques musicales. Malgré les imperfections, cela a fonctionné grâce à une certaine magie.

 

Vos productions musicales ont évolué depuis les débuts, comment avez-vous traversé le Covid et cette période d’absence des ondes et des scènes ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Pendant le Covid, j’ai dû apprendre à tout enregistrer moi-même, à utiliser des logiciels comme Ableton et Pro Tools. Le dernier album a été produit à distance avec un collaborateur français. Cela a marqué une étape d’exploration de nouveaux sons, mélangeant le blues, la musique électro et les influences du Moyen-Orient. J’ai également découvert la techno et les synthés, et j’ai tenté de marier ces mondes tout en restant fidèle à mes racines blues.

 

 

Comment décrirais-tu le lien entre le blues et tes influences actuelles ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Le blues est accessible, il demande plus de cœur que de technique, ce qui correspond à ma façon de jouer. J’aime aussi son côté répétitif et hypnotique, qui se rapproche de certaines musiques électro ou du rock psychédélique. Cela me permet d’expérimenter et d’unir ces styles sans qu’ils semblent incohérents. Mais je garde l’envie de revenir à des albums purement blues un jour.

 

Après une longue pause, comment vivez-vous le retour sur scène ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Cela fait près de cinq ans que nous n’avions pas joué. Nous avons repris avec des concerts en Inde et aux Pays-Bas avant de démarrer une tournée de vingt dates. Ce retour nous remet dans le jeu et nous redonne une énergie précieuse.

 

 

Tu parlais d’un concert dans le désert avec des Bédouins. Que s’est-il passé exactement ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Oui, c’était une expérience magnifique. On jouait un morceau appelé Waha, dans le désert, pour une collaboration avec une marque. Là-bas, il y avait une jeune femme parmi les Bédouins, avec qui un échange de regards s’est installé. Dans cette culture, adresser la parole à une femme pouvait avoir des conséquences graves, alors je me suis abstenu. Ce qui est incroyable, c’est que quelques jours plus tard, alors que nous arrivions à Amman, la capitale, nous avons découvert qu’elle s’était cachée dans notre pick-up pour fuir sa famille et chercher une nouvelle vie.

 

Comment as-tu réagi en la découvrant ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : J’étais à la fois choqué et admiratif de son courage. Elle avait pris un risque énorme. Je lui ai dit qu’elle devait revenir, mais elle a refusé. Elle voulait une chance de changer de vie. Depuis, je n’ai plus de nouvelles d’elle, mais cela m’a profondément marqué. Cette expérience m’a inspiré une chanson, Run, run. Elle s’appelait Yasmine, et je me demande souvent ce qui lui est arrivé. J’espère qu’elle va bien.

 

Tu vis toujours à Beyrouth. Pourquoi es-tu resté malgré les difficultés ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Beyrouth est une part de moi. Même si la ville devait être détruite mille fois, je ne partirai pas. Je fais partie de son ADN, et elle fait partie du mien. J’ai essayé de partir, mais ça n’a pas fonctionné. Soit on coupe le cordon, soit on s’enracine encore plus profondément. J’ai choisi de rester et de contribuer à ce qui va bien là-bas, car ce pays a besoin d’amour et de positif.

 

TWB 06 Sama Beydoun Photo Credit scaled

 

Malgré la situation, as-tu une vraie liberté artistique au Liban ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Oui, étonnamment. Le Liban est un véritable oasis de liberté. On peut créer et s’exprimer sans problème. Même la scène LGBT est bien acceptée. Alors certes, il y a des bombes de temps en temps, mais en termes de liberté, on est vraiment bien.

 

Est-ce que cette résilience influence la façon de vivre des Libanais ?

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Absolument. Vivre au Liban donne une envie intense de profiter de chaque instant, parce que demain est incertain. Les gens dépensent leur argent aujourd’hui, sortent, s’amusent, vivent pleinement. C’est cette hargne de vivre que je chante dans Beyrout, un morceau de mon album. Les Libanais sont souvent décrits comme “le peuple déprimé le plus heureux au monde”. Je trouve que ça résume parfaitement notre état d’esprit.

 

Merci pour cet échange Nader ! Je te souhaite une magnifique tournée ! Et longue vie à The Wanton Bishops !

Nader Mansour (The Wanton Bishops) : Merci à toi et à Rock Sound, c’est toujours un plaisir de parler de ma passion, la musique, qui fait vibrer ma vie depuis tant d’années !

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L’album Under the Sun est déjà disponible !

 

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