Tout le monde a une histoire qui commence par « j’aurais pu ». La plupart du temps c’est trois fois rien mais pour certains, c’est manquer de graver son nom aux côtés de Mick Jagger, Bono, Frah ou Sting. Romain Lepetit s’est intéressé aux trains ratés dans le rock, en demandant à sept musiciens qui ont regardé partir le leur ce qu’on fait après, sur le quai vide, à ça de la gloire.

Un batteur, une obsession
Toi t’as peut-être loupé un entretien d’embauche, une opportunité, dit non quand il fallait dire oui. Ces types-là, eux, ont frôlé la légende de près, très très près. Ils étaient dans la pièce quand tout a commencé : à la première répétition, au premier concert dans un bar vide. Et puis la vie a bifurqué : un coup de tête, une décision, parfois même sans qu’on leur demande leur avis. C’est ce vertige que Romain Lepetit a voulu capturer à travers sept interviews dans Le Syndrome Pete Best, premier livre du journaliste paru en février 2026 aux Éditions Hello. Non pas l’histoire des groupes qu’on connaît, mais celle des fantômes qui les habitent encore, les fondateurs invisibles, les membres originels que personne ne cite jamais.
Le point de départ tient en un homme que Romain Lepetit n’a jamais réussi à rencontrer. Pete Best était là au commencement des Beatles, avec Lennon, McCartney et Harrison. Évincé en 1962, remplacé par Ringo Starr, il a regardé depuis le bord de la route ce que sa vie aurait pu être. Romain Lepetit a passé une semaine à Liverpool sur ses traces, en le frôlant de près, pourtant rien n’y a fait. Pete Best ne parle plus aux journalistes depuis un bail. Mais cette obsession ratée a quand même accouché d’un livre, et de sept rencontres que lui seul a obtenues.

Sept vies parallèles
Ce qu’on réalise à la lecture, c’est que le vertige du hasard prend des visages radicalement différents selon les hommes. Henry Padovani, guitariste fondateur de The Police, dort très bien la nuit, il est même remonté sur scène avec Sting. Ivan McCormick avait 13 ans quand U2 a pris une autre direction sans lui, et c’est resté quelque chose qui ressemble à un chagrin d’enfance, doux-amer et un peu flou. Mathias Pothier, lui, a quitté Shaka Ponk de lui-même pour être présent pour sa fille : il a mis vingt ans à vraiment faire la paix avec ce choix. Ce que le livre révèle, c’est que le syndrome n’est pas toujours là où on l’attend. Certains portent la blessure à vif, d’autres l’ont transformée en carburant, d’autres encore hausseraient presque les épaules. Ce n’est pas un livre sur le regret. C’est un livre sur ce qu’on construit avec ce qui ne s’est pas passé.
Quand ça tape du poing sur la table
Et puis il y a les cas extrêmes, ceux qui rappellent que le rock n’a jamais été une affaire de gens sages. Raymond Manna a co-fondé Trust avec Bernie Bonvoisin, il a tout construit avec eux avant de claquer la porte en 1982. On sent dans ses mots qu’il reste des comptes ouverts, des phrases qui ne se terminent pas vraiment. Dave Evans, lui, était le chanteur originel d’AC/DC, avant Bon Scott, avant Brian Johnson, avant la légende. Il vit en Amérique du Sud, répond rarement aux mails, et quand Lepetit a fini par l’attraper près de Toulouse au terme d’un an et demi de pistage, il tapait toujours du poing sur la table quand les questions l’emmerdaient. À 72 ans. Ces deux-là n’ont pas tourné la page, ils l’ont froissée rageusement, et elle ne se lissera sans doute plus jamais complètement.

La petite histoire fait la grande
Romain Lepetit dit lui-même qu’il a toujours été attiré par les petites histoires dans la grande. Et c’est exactement ce que Le Syndrome Pete Best réussit : sortir de l’ombre des destins que l’Histoire officielle du rock a effacés sans même s’en rendre compte, parce qu’elle était trop occupée à raconter les autres. Finalement ce livre-là, il parle à tout le monde. Parce que les quais vides, on en a tous un quelque part.
Le Syndrome Pete Best – Romain Lepetit – Hello Éditions – 142 pages – sorti le 27 février 2026





