Kem Lalot : Itinéraire du programmateur des Eurockéennes de Belfort

Par Nico & Elia
Publié le 2 avril 2025

Quelques semaines après l’annonce de la programmation 2025 des Eurockéennes, nous avons rencontré Kem Lalot programmateur du festival pour nous parler de son parcours et de son rôle dans ce festival. Echanges super intéressant avec un passionné de la musique ponctuée d’anecdotes diverses. On ne vous présente plus le festival des Eurockéennes de Belfort basé sur la presqu’ile de Malsaucy dans le territoire de Belfort, mais nous allons plutôt vous présenter l’un des instigateurs du succès de ce festival depuis presque 25 ans.

 

Kem Lalot : programmateur des Eurockéennes

Kem Lalot : programmateur des Eurockéennes

 

Salut Kem, tout d’abord pour ceux qui ne te connaissent pas, explique-nous ton parcours et ton rôle ici au sein des Eurockéennes de Belfort.

Kem Lalot ( Eurockéennes de Belfort ) : Kem Lalot, 57 ans. J’étais destiné à être prof d’histoire géo après la fac, mais en même temps j’étais batteur dans un groupe qui s’appelait Well Spotted. J’ai très vite compris que l’enseignement n’était pas fait pour moi et j’ai lâché les études lorsque j’ai trouvé un poste de pion. Ce qui m’a permis de gagner un peu d’argent, et de continuer à jouer avec un autre groupe de thrash à Besançon qui s’appelait Barbak. En parallèle je commençais à organiser des concerts via l’association de mon groupe plutôt dans le coin du pays de Montbéliard pour dépanner la scène locale, dans des lieux comme le Nelson bar ou au Cube à Audincourt ou encore à l’Atelier des Moles a Montbéliard.

Au moment du service militaire j’ai fait mon service civil dans une MJC la « Petite Hollande » ce qui m’a mis le pied à l’étrier. J’y ai fait plein de divers boulots comme l’affichage, ou l’accueil des groupes et Francis Roy m’a laissé une petite place pour la programmation des premières parties, puis à l’organisation de soirées.

À un moment j’ai eu l’occasion de programmer un concert d’un groupe hardcore allemand qui s’appelait les Spermbirds et je n’avais pas de salle de dispo dans le coin et je me suis tourné vers le Noumatrouff à Mulhouse où Jean-Luc  nous a gentiment ouvert les portes. C’était un dimanche en 92 ou 93 et on avait réussi à faire 250 personnes dans la petite salle ce qui était très bien. À la suite de ça Jean-Luc est venu me voir pour me dire qu’il n’y avait plus de programmateur au Nouma et qu’il me proposait la place.

Je n’ai pas réfléchi longtemps et je lendemain j’ai donné mon accord. J’ai bossé là-bas de 1993 à 2000 où j’ai organisé pas mal de choses dont le festival Bêtes de Scènes. L’expérience a été super intéressante car cela m’a permis d’ouvrir mon spectre musical pour programmer autre chose que du métal ou de la noise. J’avais carte blanche et une liberté totale, Jean-Luc me disant qu’il était derrière moi et que si je me plantais ce n’était pas grave. Les erreurs c’est formateur et c’est comme qu’on évolue.

En septembre 2000 j’ai été approché par Jean Paul Roland, qui était devenu le patron des Eurockéennes et qui avait comme idée de recruter deux programmateurs du cru, Christian Allex qui avait un background électro musique black et hip hop et il cherchait quelqu’un sur le rock metal etc. J’ai bien-sûr dit oui mais on a trouvé un compromis car je ne voulais pas lâcher le Noumatrouf comme ça. Donc de septembre à décembre j’étais entre les deux et à partir de Janvier 2001 j’étais sur les Eurockéennes à 100%. On a partagé la programmation avec Christian jusqu’en 2018 et à partir de l’édition 2019 c’est moi seul avec l’aide de l’équipe qui ai repris le flambeau.

 

Les Eurockéennes de Belfort

Les Eurockéennes de Belfort

 

Pour devenir programmateur y a-t-il un cursus, une formation, qui te prépare à faire ce métier ? Et quels conseils donnerais-tu à un jeune qui veut se lancer ?

Kem Lalot ( Eurockéennes de Belfort ) : Il n’y a aucun cursus à ce jour. Moi je n’ai fait aucune école de programmation cela n’existe pas. Il y a des formations pour le monde du spectacle, production etc, (d’ailleurs je suis formateur a Issoudun), mais c’est juste un module au milieu de 50 autres. Cette année par exemple j’ai coanimé avec Jean Jacques des Vieilles Charrues, ou encore le programmateur d’un petit festival à Orléans qui s’appelle Hop Hop Hop ou encore un programmateur d’une salle également à Orléans, et un autre festival les Lokomotives à Vendome, pour avoir un panel de différentes typologies.

On demande aux étudiants du cursus de programmer une journée aux Eurockéennes, aux Vieilles Charrues etc on leur donne une liste de groupes et à eux de voir les cachets, comment gérer les différents groupes pour que cela soit cohérent et les corriger en fonction du résultat. Mais à part cela il n’y a pas de cursus. En ce qui me concerne j’ai fait quelques formations juridiques, contrats etc mais le reste je l’ai appris sur le terrain.

La programmation c’est assez personnel et c’est aussi beaucoup lié au territoire dans lequel tu vas évoluer et j’imagine mal une formation là-dessus. Ce qui peut marcher à Nantes ne fonctionnera peut-être pas à Belfort. Et le seul conseil que je peux donner à quelqu’un qui se lance c’est d’être curieux, se déplacer énormément, voir des concerts rencontrer des gens, et bien connaitre l’ancrage local, ce qui peut marcher dans le lieu où tu vas exercer.

 

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Programmation 2025

 

Alors y a-t-il une différence entre programmateur de salle et programmateur de festival et quel est exactement le travail demandé ?

Kem Lalot ( Eurockéennes de Belfort ) : Ce sont deux choses différentes, même si cela se ressemble un peu. Pour un festival comme les Eurockéennes qui est un festival généraliste, il s’agit de trouver une programmation pour que la mayonnaise prenne entre différents styles musicaux, tout en gardant des têtes d’affiches, des groupes de moyenne importance et de la découverte car c’est un peu l’ADN du festival, sans pour autant négliger la scène régionale ni la scène française.

Mon boulot consiste à choisir les groupes, faire la négociation financière, suivre la partie contractuelle et la partie technique avec les équipes autour de moi. Il y a également beaucoup de promo et de déplacements pour aller voir les groupes sur scène à l’étranger comme en France, il y a énormément d’écoute. Et bien-sûr je suis énormément sollicité par mail, par téléphone et il faut faire le tri. Et ensuite il y a les réunions avec l’équipe car je ne suis pas tout seul à prendre les décisions, j’aime prendre la température, la tendance et les avis des autres également, surtout sur les nouvelles tendances.

Dans le contexte des Eurocks, quand nous sommes arrivés Jean Paul, Christian et moi le festival perdait énormément d’argent et on nous a demandé de stopper l’hémorragie et on avait 3 ans pour y arriver. On a réussi, et en quasiment 25 éditions on a perdu une seule fois de l’argent c’était sur l édition 2010. Toutes les autres éditions on était soit à l’équilibre soit on en gagnait.

À l’inverse dans une salle, tu travailles grosso modo par trimestre, le premier le second et le quatrième car le troisième c’est la période des vacances. Donc si tu te plantes par exemple sur les deux premiers trimestres tu peux encore sauver la saison en faisant moins de concerts ou tabler sur de la sécurité. Sur un festival c’est du one shot. Donc le risque n’est pas le même.

 

Les Eurockéennes de Belfort

Les Eurockéennes de Belfort

 

 

Justement en parlant du choix des groupes, pour les têtes d’affiches je suppose que vous piochez dans les artistes qui sont disponibles à ces dates, mais pour les moyens et petits groupes ? Au coup de cœur ? Suivant la tendance ?

Kem Lalot ( Eurockéennes de Belfort ) : Tu as raison pour les têtes d’affiches on voit en fonction de ceux qui tournent et on essaye de ne pas les faire jouer trop souvent non plus pour varier. Pour les middle et petits groupes c’est là que l’on apporte notre patte de programmateur pour savoir comment articuler ce monde autour des têtes d’affiche en espérant toujours de dénicher le groupe qui va faire une grosse carrière. Mais le principal c’est que les gens passent un excellent moment.

C’est pour cela que je vais voir un maximum de groupes sur scène pour s’assurer que l’artiste ou le groupe n’est pas trop jeune et pourra tenir devant une foule. Mais parfois quand tu sens bien le truc tu fonces. Je prends l’exemple de The IDLES quand ils ont joué aux Eurocks en 2017 j’y croyais tellement que je les ai fait jouer en ouverture de la Grande scène et ça a marché. Il y a des coups comme ça à sentir.

Mais comme tu dis il y a aussi des festivals où on allait pour voir les groupes sur scène et voir ceux qui avaient un intérêt pour nous. En Hollande ou en à Brighton en Angleterre et bien sur les Transmusicales à Rennes. Il y a aussi des invitations dans de petits festivals de niches, par exemple là je vais en Estonie y découvrir un festival et peut être des artistes intéressants.

 

Qu’est ce qui fait qu’on est un bon programmateur ? Est-ce un festival qui affiche complet en ne prenant pas de risque et proposant une grosse affiche, ou est-ce celui qui va plutôt miser sur le mélange de groupe en espérant peut être de découvrir la perle rare et prendre un peu de risque ?

Je dirais déjà cela dépends de la taille de ton festival et ce que tu souhaites en faire. Pour les Eurockéennes ne pas faire jouer des middles et des petits groupes n’a aucun sens car c’est l’ADN du festival. Et personnellement cela ne m’intéresse pas de faire jouer uniquement des têtes d’affiches, il s’agit de faire un gros chèque et c’est tout. Ce n’est pas comme ça que je perçois un festival et c’est pour cela qu’ici on a 4 scènes de tailles différentes pour justement varier les plaisirs, dans tous les styles de musique.

Un programmateur doit être curieux et avoir un bon carnet d’adresse et l’habitude de travailler avec les gens et savoir garder de bonnes relations avec eux. Cela permet de nous faire connaitre et qu’ils pensent à nous quand ils font un routing pour leurs groupes. C’est vrai que je ne partais pas de rien car le festival existait déjà depuis 1989 et que de gros groupes comme Metallica, Bowie ou encore les RHCP étaient passés avant donc cela a bien aidé. Et un des points forts aussi de ce festival c’est le site en lui-même. Quand les tourneurs voient les photos du site ils accrochent rapidement.

 

 

 

Quelles sont justement les difficultés actuelles que peut rencontrer un programmateur ?

D’abord il y a l’argent car les cachets ont explosé, mais aussi la concurrence car il a trop de festival mais aussi trop de concerts en stades ou en Arena à la période d’été chose qui n’existait pas avant. Du coup les gens saturent et le sujet c’est leur portefeuille… ils sont obligés de faire des choix. Aujourd’hui les festivaliers vont venir un ou deux jours alors qu’avant c’était le pass 4 jours qui partait en premier. C’est la tendance sur tous les festivals hormis le Hellfest.

 

Et pour finir sur ton parcours de programmateur aux Eurockéennes as-tu quelques petites anecdotes à nous raconter ?

Kem Lalot ( Eurockéennes de Belfort ) : Alors une qui commence mal mais qui se termine bien : en 2006 on avait monté une grosse création avec le groupe Dionysos et un orchestre de l’école de musique de Belfort, c’était une soixantaine d’élèves accompagnés de profs sur scène. C’était un travail de longue haleine qui a commencé en 2004 pour arriver à son aboutissement sur la grande scène en 2006. Le concert commence, bien, très énergique, le groupe qui se donne à fond et au bout du 4eme morceaux la console face tombe en rade. Le groupe ne s’en rend pas compte tout de suite et voit l’ambiance retomber et c’est là qu’il voit le problème.

Mathias me fusille du regard, mais en plus je n’y pouvais rien car c’était leur console. Ma crainte ce n’était pas le groupe mais plutôt les élèves car je ne savais pas comment ils allaient gérer la situation. L’affaire dure une bonne dizaine de minutes, et tu commences à voir deux ans de travail partir en fumée. Ne trouvant pas d’où venait le problème quelqu’un donne un bon coup de poing sur la console qui repart immédiatement. Et le show a pu repartir de plus belle, mais j’avoue que je suis passé par toutes les couleurs de l’arc en ciel. C’était plutôt une fin heureuse.

Dans un registre moins drôle on a subi 3 tempêtes aux Eurockéennes, une en 2012 je crois, où on a dû s’arrêter pendant une heure et toutes les scènes n’ont pas pu reprendre donc certains concerts ont dû sauter. Mais celle de 2022 c’était vraiment du sérieux.On sortait de deux ans de COVID, on a eu un mal de chien à monter l’édition, on a eu un problème avec le prestataire scénique qui a fait qu’on a failli ne pas ouvrir le festival. Finalement on arrive à ouvrir avec 15 mn de retard, et quinze minutes après l’ouverture des portes on se prend une tempête, une tornade inattendue.

 

 

Résultat des arbres couchés partout, des scènes qui bougent, ce qui fait qu’on est obligé d’annuler la journée mais également la journée d’après, car on avait interdiction de monter sur la grande scène démonter le matos de Stromae tant que l’expert n’était pas passé. Et de toute façon il y avait tellement de dégâts qu’il fallait remettre le site en place. On a récupéré les équipes à la petite cuillère. Grâce a un gros travail des équipes on a pu rouvrir le samedi, et quand j’arrive sur le parking il y a une voiture en feu, ça commençait fort déjà. Et 10 mn après je reçois un coup de fil d’un agent anglais qui m’annonce que Foals annule ce jour-là, car le chanteur vient d’être papa et qu’il faut qu’il retourne en Angleterre. Et là je me dis que ce n’est pas possible et ça ne va pas s’arrêter. Mais au final tout rentre d’en l’ordre et les festivaliers se sont éclatés car frustrés de l’annulation des deux jours précédents. Et le dimanche on a fini avec Muse. Donc pour cette année on prie pour une édition au sec.

Voici une anecdote un peu farfelue, c’était surtout dans les années 1990 qu’on avait des demandes d’artistes bizarre, aujourd’hui plus trop. Il y a notamment celle de Blur qui demandait d’avoir un énorme saladier de m&ms d’une seule couleur. Donc il y a une personne qui s’est amusé a trier des m&ms pendant des heures. Et quand le groupe est arrivé et qu’on leur a expliqué, ils nous ont dit qu’on était fous car en Angleterre on peut acheter des sachets d’une seule couleur et ils ne savaient pas que ce n’était pas le cas en France. Ça les a fait bien fait rigoler en tout cas.

Des anecdotes attachantes j’en ai beaucoup, car il y a pleins de souvenirs avec les artistes. Je peux te citer celle de Lemmy. Motorhead c’est la seule fois qu’ils sont passés au Festival en 2011. J’accueuille ce groupe qui est un de mes groupes-cultes et un de nos partenaires qui avait vu le documentaire « Lemmy » et avait vu qu’il était collectionneur d’objets et d’armes de la première et la seconde guerre mondiale, nous contacte et veut absolument le rencontrer et lui faire un cadeau. La rencontre se fait et le type lui offre une baïonnette de la guerre de 14, et Lemmy était comme un petit enfant et ils ont passé au moins une heure ensemble. Et moi je suis allé le voir après le concert il était seul dans sa loge. Il était d’une gentillesse incroyable et m’a accueilli à bras ouverts. Il m’a tout de suite sorti la baïonnette pour me la montrer. Lui et tout son crew d’ailleurs étaient d’une extrême gentillesse et simplicité, c’était un plaisir de les accueillir !

 

Et bien merci Kem pour cet échange et RDV en juillet !

https://www.eurockeennes.fr

 

Kem Lalot : programmateur des Eurockéennes

Kem Lalot : programmateur des Eurockéennes