Friko – Something Worth Waiting For

par | 5 Mai 2026 | Chroniques

Temps de lecture : 5 min

Friko revient avec Something Worth Waiting For, un deuxième album qui gagne en ampleur et en liberté. Le groupe de Chicago, désormais épaulé par le producteur John Congleton, laisse plus de place à l’instinct et à l’accident heureux. Il en ressort une musique plus directe, plus nerveuse, toujours traversée par cette urgence émotionnelle qui donne envie d’y retourner immédiatement.

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Et si la brit pop n’avait jamais existé. Si quelqu’un, un soir de lucidité douteuse dans un pub trop enfumé, avait posé sa pinte et dit : “non, attendez les gars, vous êtes gentils avec vos Wembley et vos tronches d’attardés mais on va laisser mûrir encore un peu.” Si on avait suspendu le temps juste avant que les Wonderwalls ne s’érigent en slogans, avant que la coolitude ne soit une stratégie et avant que la rivalité ne soit dressée en marketing pour faire vendre des disques (très bons, soit dit en passant). Alors peut-être que les Beatles auraient continué à s’infuser encore un peu plus lentement, à contaminer l’air encore quelques années de plus. Peut-être que la pop aurait pris un autre chemin, moins conquérante, plus intérieure, plus accidentée. Une pop qui doute, qui trébuche. Une pop qui pense.

Dans ce monde-là Friko aurait été une évidence. L’évidence d’un groupe qui arrive comme si l’histoire avait bifurqué ailleurs. Comme si la pop avait refusé de devenir un produit fini. Comme si elle avait choisi de rester en chantier permanent, vibrante, fragile et vivante.

On écoute Something Worth Waiting For et on comprend immédiatement que quelque chose déraille, dans le bon sens du manège, rassurez-vous. “Guess”, en ouverture, s’accroche à vous comme un velcro. Mais pas un petit velcro timide. Non, là on est plutôt sur velcro qui te suit toute la journée. Tu l’enlèves, il revient. Tu changes de veste, il est encore là. Tu prends une douche, il est mentalement toujours accroché à ton cerveau. Si cette chanson pouvait remplacer des cheveux, je dis ça pour ceux qui les perdent, et bien il reviendrait toujours et on aurait là une formule magique. Friko, c’est du velcro existentiel. Tu voulais juste écouter un morceau, te voilà engagé dans une relation longue. 

Et puis il y a cette production. Ultra raffinée, mais jamais trop précieuse, sublime sans être écrasante. “Certainty” déploie des arrangements gracieux qui nous soulèvent. Littéralement, on flotte, on oublie presque le sol, jusqu’à ce que le piano revienne nous rappeler une chose simple mais essentielle. Oui, cet instrument a toute sa place dans le rock, et peut-être même qu’on l’avait un peu oublié, occupés qu’on était à faire les malins avec des guitares faussement sauvages.

Friko, eux, ne semblent rien oublier, ils assemblent patiemment les pièces d’un puzzle. “Seven Degrees” joue la carte Beatles à fond, sans pastiche, sans cynisme. Simplement avec une évidence mélodique qui coule de source. Et quand “Hot Air Balloon” arrive on se retrouve pantois face à un refrain monumental, de ceux qui te donnent les chills instantanément. De plus, le groupe a l’intelligence de ne pas en abuser et nous en donne juste ce qu’il faut pour que ça devienne inoubliable. Un bijou, rien de moins.

Par moments, ça lorgne vers Modest Mouse, par des petits déséquilibres, des virages imprévus, et ça fonctionne à merveille. On pense aussi à Tom Odell, mais en plus foisonnant, plus nerveux, une pointe de psychédélisme en embuscade. Avec une graine de sauvagerie dans le cerveau en rab, comme si, adolescent, il avait traîné du côté de scènes hardcore un peu trop bruyantes, et qu’il avait décidé, adulte, de réinventer la pop avec ce bagage-là. Cela donne alors naissance à une sorte de pop de chambre expansive. Intime mais faite pour exploser en grand. On a envie de l’entendre dans des salles pleines, que le public reprenne “Hot Air Balloon” en chœur, et on peut parier sans trop s’avancer, qu’ainsi le monde serait probablement un peu meilleur.

“Choo Choo” arrive comme une secousse légère, presque élégante, quelque part entre le déséquilibre et la maîtrise, soit un territoire que Friko connaît bien. On pense alors un peu à Geese et disons-le sans trop insister, dans la musique de Friko tout semble un peu plus éveillé, un peu plus incarné. Le chant accroche davantage, comme s’il refusait de rester en retrait. Mais inutile d’en faire un débat, on ne tient pas à froisser qui que ce soit. Ni ceux qui aiment Geese, ni ceux qui les défendront toujours. Disons simplement que ce groupe a cette politesse rare, celle de vous garder attentif jusqu’au bout.

Et puis il y a cette sincérité, constante et désarmante. Le morceau-titre, “Something Worth Waiting For”, en est la preuve la plus éclatante. Guitare sèche à s’en arracher les doigts, puis viens une lead cradingue qui vient salir juste ce qu’il faut. Ajoutons à cela une montée presque The Front Bottoms dans l’intention, et un passage bruitiste, inattendu, parfaitement dosé et c’est ainsi que le groupe finit de nous séduire. Parce qu’à notre tour, on y croit, entièrement.

Ce deuxième album est un rollercoaster de chansons pas si simples, de structures qui refusent la facilité, et de moments d’évidence pure. Friko nous sert un indie rock chahuté par un esprit old pop anglais, comme si deux temporalités coexistaient enfin sans se neutraliser. Ce deuxième album est la promesse d’une aventure euphorique et trépidante vers quelque chose de plus beau. Et si la brit pop n’avait jamais existé, Friko ne sauverait peut-être pas le monde. Mais ils nous donneraient, au moins, une très bonne raison d’y croire.

Something Worth Waiting For est sorti chez Ato Records le 24 Avril

Genre : Post Brit Pop de Chicago

Tracklist :

1. Guess
2. Still Around
3. Choo Choo
4. Alice
5. Certainty
6. Hot Air Balloon
7. Seven Degrees
8. Something Worth Waiting For
9. Dear Bicycle

Bandcamp : friko.bandcamp.com
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