Deftones – Private Music

par | 22 Août 2025 | Chroniques

⏱ Temps de lecture : 4 min

5/5  ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

Il fallait oser. Oser sortir un album comme Private Music en 2025, trente ans après Adrenaline. Oser se réinventer encore, sans jamais trahir l’ADN étrange qui fait des Deftones ce paradoxe ambulant : trop lourds pour les rêveurs, trop vaporeux pour les métalleux, trop sensibles pour les bourrins, trop sombres pour les hipsters. Et pourtant, voilà qu’ils reviennent, non pas en simple vétérans du nu-metal repenti, mais comme un groupe au sommet de sa puissance créative, capable de pondre un disque qui brouille les lignes entre brutalité, sensualité et mélancolie.

Deftones - Private Music

 

Une ascension improbable, une consécration tardive

On se souvient encore des années 90 : Chino qui hurlait ses tripes sur « Engine No. 9 ». À l’époque, les Deftones n’étaient pas prophètes. Ils étaient catalogués, rangés dans le tiroir du nu-metal de seconde zone, coincés entre Limp Bizkit et Papa Roach. Puis quelque chose s’est passé. Une mue lente. Un glissement progressif vers autre chose, plus dense, plus texturé, où le shoegaze, le post-rock et la noirceur new-wave se sont infiltrés dans leurs murs de son.

Aujourd’hui, ils sont considérés comme des héros de l’avant-rock, des architectes du romantisme lourd, au même titre que Radiohead ou Björk. La presse les encense, la Gen Z les adopte comme son groupe de heavy rock préféré, et Reddit s’écharpe encore sur cette question existentielle : sont-ils du nu-metal ou du shoegaze ?

Deftones Private Music 1

Private Music : une élégance brutale

Dès l’ouverture avec « My Mind Is A Mountain », on comprend : ce disque ne sera pas un simple recyclage. Le morceau claque comme une déclaration d’intention – riffs groovy, voix aérienne, et cette sensation immédiate que Deftones ont retrouvé une alchimie quasi télépathique. On enchaîne avec « Locked Club », martiale, presque politique, avant de basculer dans « Ecdysis », hybride mutant où synthés glacés et guitares saturées s’entrelacent.

Le cœur de Private Music  explose dans des contrastes sublimes :

  • « Infinite Source » et « Souvenir » flirtent avec l’épique et le cérémonial.

  • « cXz » joue la tension nerveuse, un refrain éthéré tiré vers le sol par une batterie hachée.

  • « I Think Of You All The Time » s’impose comme une ballade fragile, digne héritière de « Sextape », qui vous prend par la gorge autant que par le cœur.

  • Puis surgit « Milk Of The Madonna », single incendiaire, banger de stade au refrain imparable.

Et quand arrive « Cut Hands », on frôle l’insolence : un morceau de rap-metal pur jus, agressif, irrésistible, où Chino Moreno alterne croon sensuel et ricanement vénéneux, façon Kendrick Lamar possédé par Joe Casey de Protomartyr.

Deftones - Private Music

Une production en 4K émotionnelle

Parler de Private Music sans évoquer son son monumental serait une hérésie. C’est ici que Nick Raskulinecz, vieux complice de la bande (Diamond Eyes, Koi No Yokan), fait la différence. Ce mec n’est pas qu’un producteur, c’est un architecte du chaos : il muscle chaque riff de Carpenter pour qu’il frappe comme un uppercut, mais il sait aussi laisser respirer les silences, ces instants suspendus où la voix de Chino flotte comme une fumée blanche dans une pièce close.

Private Music sonne comme un paradoxe permanent. La lourdeur d’un block­buster, riffs massifs, refrains à scander en stade et la fragilité d’un film d’auteur, détails minuscules, textures délicates, silences pleins de tension.

 

On est loin du mix brique-à-briques compressé de tant d’albums métal modernes. Ici, tout est spacieux, aéré, presque cinématographique. La force de cette production, c’est son équilibre instable. C’est luxueux, oui, mais jamais poli au point d’en perdre la rugosité. Les moments les plus intimes, comme sur  » I Think Of You All The Time « ,  sont captés avec une clarté presque voyeuriste, comme si on écoutait Chino chanter à l’oreille dans une chambre obscure. Et l’instant d’après, tout explose, saturé, écrasant, façon mur de guitares shoegaze.

Private Music est un disque pensé pour le casque, le noir total, l’immersion complète. Pas pour la playlist Spotify du bureau. Pour le vertige. Imagine un John Wick en 4K Dolby Atmos, chorégraphié dans un club saturé de néons rouges, mais filmé par David Lynch, qui glisserait entre deux fusillades des plans fixes sur des rideaux qui frémissent ou sur une voix fantomatique qui chuchote à travers un répondeur.

C’est la vibe. C’est ce qui rend Private Music  physique. Tu ne l’écoutes pas seulement : tu le ressens.

Deftones - Private Music

Les Deftones, enfin à leur place

Private Music n’est pas seulement un album réussi. C’est un manifeste : la preuve que Deftones n’appartiennent plus au tiroir du passé mais à la catégorie rare des groupes immortels, capables de vieillir en beauté tout en restant dangereux. Comme Radiohead, comme Nick Cave, ils ont compris que l’art n’est pas de répéter le même coup, mais de trouver des formes nouvelles pour une émotion ancienne : la rage, la douleur, le désir.

Alors, qu’est-ce que ce disque ? Pas un remake de White Pony. Pas un Diamond Eyes 2.0. Plutôt une renaissance tardive, Private Music  est un album cohérent, solide, où chaque titre nourrit une atmosphère globale. Deftones ont trouvé l’équilibre parfait entre lourdeur et délicatesse, chaos et clarté, colère et beauté.

Verdict

Private Music est sans doute leur meilleur album depuis longtemps. Un disque où les Deftones semblent avoir dompté leur propre tempête. Plus foisonnant qu’Ohms, plus téméraire que Gore, plus immédiat que Saturday Night Wrist, il possède cette évidence rare : celle d’un groupe qui, trente ans après ses premiers hurlements, joue avec la sérénité des survivants et la fièvre des possédés.

Un album de crépuscule, un crépuscule incandescent, où le soleil ne s’éteint pas : il explose en mille braises rouges, transformant la nuit en un ciel en feu. Les chansons y avancent comme des météores, traçant des sillons lumineux entre la violence et la beauté, entre le désir et la perte.

Plus qu’un disque à écouter, c’est un rituel : il t’aspire dans ses orages, te brise, t’étreint, puis t’abandonne au bord du silence, le cœur battant encore trop fort. Un disque pour pleurer avec les fantômes, cogner contre les murs, aimer comme si demain n’existait pas, et se perdre dans l’orage pour mieux renaître.