Depuis 1989, Au Pont du Rock a vu défiler plus de guitares que bien des scènes nationales et s’est forgé, sans faire de bruit, une légitimité que le temps n’a jamais vraiment ébréchée. C’est le plus vieux festival rock de Bretagne, et ce simple fait suffit à lui donner une aura particulière. Une sorte de respect tacite, comme quand on serre la main d’un ancien qui en a vu d’autres, avec toujours cette vieille habitude bretonne de faire résonner les riffs jusque dans les galettes-saucisses.

Photo Arthur Loiseau
Alors bien sûr, on pourrait discuter longtemps du mot “rock” dans l’intitulé, sur sa pertinence aujourd’hui, mais on y reviendra, promis. Pour l’instant, restons au bord de l’Oust, là où les infatigables festivaliers continuent de répondre à l’appel sous un ciel breton couvert mais clément.
Jour 1 – The Dynamite Shakers / Miossec / The Libertines / Mass Hysteria
En ce vendredi 1er août, le festival démarre pied au plancher avec The Dynamite Shakers. Les Vendéens aux allures new-yorkaises débarquent sur la scène Grenouille, dans tout ce que le rock a de plus fiévreux : riffs qui crissent, rythmiques nerveuses, et cette dégaine de ruff boys et de bad girls qu’on croirait échappée d’un vieux show au CBGB.
Une tenue musicale taillée au cordeau, des compos affûtées, une énergie folle canalisée dans un sens du placement parfait. Le genre de groupe qui a déjà compris que le chaos ne fonctionne que s’il est parfaitement organisé. 1er groupe, 1ère claque.

The Dynamite Shakers – Photo Arthur Loiseau

The Dynamite Shakers – Photo Arthur Loiseau
Tandis que les rockers vendéens remballent gentiment leurs guitares de l’autre côté du site, Miossec entre sur la scène Dragon. Alors certes, on est sur un dragon timide, presque un dragounet, qui ne crache qu’une fumée tiède, mais ça tient. La voix tremble sous cette poésie bancale qu’on lui connaît si bien et, loin du fracas, il motive les foules à sa manière, avec cette force brestoise qu’on ne discute pas. Un Breton tenace, cabossé, qui avance à coups de mots rugueux et d’émotions rentrées. Le public écoute, vacille un peu, puis finit par suivre.

Miossec – Photo Arthur Loiseau
Il est presque 20 h quand Zamdane investit la grande scène, dans un halo de basses lourdes typées drill et de fumée blanche typée brouillard breton sous stéroïdes. Très honnêtement, c’est notre moment d’éclipse. Non par snobisme, ou alors à peine, mais surtout parce que nos estomacs réclament, eux aussi, leur moment de gloire. Et qu’un ventre affamé n’a point d’oreille, encore faut-il en avoir besoin pour ce genre de spectacle. Direction donc la cantine du site, en quête de quelque chose de nourrissant. Ce sera un kebab, servi avec panache par des bénévoles aguerris et adorables. Et au fond, n’est-ce pas là l’une des premières forces vives d’un festival ? Ce qui nous donne envie de revenir, au-delà des affiches et des décibels : ces mains qui tendent, ces sourires dans le rush, cette chaleur non négociable.
Une fois nos sandwichs engloutis et nos bidous rassasiés, on se masse sans attendre derrière les crash barrières. Ce soir, The Libertines sont attendus de pied ferme, et l’excitation flotte dans l’air de Malestroit quand retentissent les premières notes de « Up The Bracket ». Et bougre diable qu’il est en forme, le Pete Doherty. Le bonhomme a l’air frais et c’est déjà en soi un petit miracle. Il arpente la scène et sourit de toutes ses dents comme un pirate qui aurait troqué son rhum pour la tendresse. À ses côtés, Carl Barât veille au grain : toujours ce jeu de regards complices et ces échanges vocaux dans le même micro qui ont fait leur légende.
Le public, lui, ne s’y trompe pas; chants à l’unisson, bras en l’air, pogo affectueux. Ce genre de moment où tout le monde a l’air d’avoir 20 ans, où l’on flotte un instant dans une bulle anglaise, délicieusement ivre et légère.

The Libertines – Photo Arthur Loiseau

The Libertines – Photo Arthur Loiseau

The Libertines – Photo Arthur Loiseau

The Libertines – Photo Arthur Loiseau
Puis la bulle éclate, brutalement.
Il est 22 h passées quand Mass Hysteria prend possession de la scène, et là, le son est massif, chirurgical, intraitable. Une muraille de décibels, montée avec précision, mais toujours au service de la rage, de la furia. Sur scène, c’est une démonstration de puissance parfaitement maîtrisée : lights millimétrés, communication rodée, énergie qui ne faiblit jamais. Mouss est partout, harangue la foule avec force et détermination pendant que le reste du groupe aligne les bombes sonores avec une cohésion impressionnante. Le public suit, emporté par cette avalanche de feu qu’il ne cherche même pas à freiner.

Mass Hysteria – Photo Arthur Loiseau

Mass Hysteria – Photo Arthur Loiseau
Plus tard, L’Impératrice, Caballero & JeanJass et The Avener fermeront la soirée sous d’autres latitudes sonores, entre groove lascif, punchlines complices et nappes électroniques calibrées pour les étoiles. Mais nous, on reste figés quelque part, là-bas, la tête encore dans les power chords de Yann et Fred qui ont taillé l’air comme on fend la mer d’Iroise en pleine tempête. Une chose est sûre, cette nuit nous dormirons avec de la distorsion plein les rêves.

Photo Arthur Loiseau

Photo Arthur Loiseau
Jour 2 – The Druids Of The Gué Charette / Hoshi / The Murder Capital
Le lendemain, c’est Jolagreen23 qui ouvre les hostilités. Son rap, brut et frontal, percute les premiers arrivants comme un café serré qu’on digère mal. Le public, doucement rassemblé, oscille entre décuvage progressif et réveil musculaire timide. L’artiste, lui, n’en a cure : micro vissé à la main, il balance ses lyrics comme si c’était la toute première fois. Un peu dans l’ombre d’un backeur semblant plus à l’aise que lui, il livre un set honnête mais discret, qui ne laissera pas de trace durable dans nos carnets de souvenirs.
Nous nous apprêtions à enchaîner avec le concert de Fatoumata Diawara quand, sur le chemin de l’autre scène, des cris fous, presque inhumains, se sont fait entendre. Ils viennent du chapiteau Tigre. Intrigués, on s’approche, et là, c’est la claque, la balle en pleine tête : The Druids Of The Gué Charette.
Sur scène, cinq silhouettes drapées de capes grises, mi-chamanes, mi-sentinelles de l’apocalypse, livrent un rituel musical d’une intensité rare. Ça hurle, ça cogne, ça vibre de partout, il y a même un theremin. Le public, d’abord médusé, entre peu à peu en transe. On ne sait pas qui ils sont, mais eux savent très bien ce qu’ils font : créer un moment hors du temps, primitif et possédé. Entre deux déflagrations sonores, le groupe se livre un peu. On apprend alors qu’ils répètent à quatre kilomètres d’ici, ce sont donc les locaux de l’étape. S’ensuit un petit mot bien senti, à la fois humble et frontal : la fierté de jouer juste avant The Murder Capital, la force politique de brandir un drapeau palestinien, et le rappel essentiel que si on les laisse nous interdire ça, ils n’en resteront pas là. On ne peut qu’approuver et les féliciter à notre tour, on ressort lessivés, mais éveillés.

The Druids Of The Gué Charette – Photo Arthur Loiseau

The Druids Of The Gué Charette – Photo Arthur Loiseau
Le temps de reprendre nos esprits et de traverser le site, c’est Hoshi qui rayonne sur la grande scène. Elle fédère une foule immense avec une générosité désarmante. L’ambiance est familiale, les refrains repris en chœur par un public intergénérationnel. Un moment suspendu, lumineux, comme un contrepoint parfait à la transe sombre des druides. On sent que le festival joue là un équilibre fragile entre évidence populaire et fulgurances souterraines.
Et puis vient The Murder Capital, le clou du festival, le moment de grâce absolu. Les Irlandais livrent, dans une lumière tombante, la performance du week-end. Le groupe est parfait, chaque morceau sonne comme une lame. Le chanteur James McGovern est magnétique, charismatique, habité. Il donne tout ce qu’il a alors qu’ils jouent devant à peine une centaine de personnes, car pendant ce temps, les onze mille autres spectateurs attendent Gazo, massés devant une scène encore vide.
La performance est pourtant impeccable, le son est merveilleux, les compositions sont sublimes, tendues, élégantes, violentes. Nous assistons à un moment rare, où tout fonctionne, mais on ne peut pas s’empêcher d’être déçus et dépités par ce que ça révèle. Par le choix collectif qui se dessine, et par la place que le rock, même dans un festival qui lui est dédié, semble devoir gratter aujourd’hui.

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau
Plusieurs questions se posent alors : comment on continue d’exister vraiment, quand ce qu’on propose, même d’une qualité exceptionnelle, passe sous les radars du public ? Est-ce que le rock est devenu une niche dans ses propres terres ? Est-ce qu’“Au Pont du Rock” porte encore bien son nom, si l’un des meilleurs groupes de rock du moment, qui rappelons-le vient de sortir un disque brillant, doit jouer en catimini ? Le rock est-il devenu un luxe pour ceux qui ont encore le temps de chercher la perle dans les bacs à disques ? Est-ce un patrimoine vieillissant, un souvenir pour initiés ? Ou est-ce justement ici qu’il reste le plus vital : dans l’ombre, dans les marges, porté par des artistes qui se battent pour le faire survivre ?
Ce soir-là, The Murder Capital a peut-être été invisible pour la masse, mais ils ont été, sans aucun doute, les plus grands de ce week-end. Nous aurions simplement préféré que les rôles soient inversés.

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau
Ce n’est pas une critique du public, encore moins du festival, qui tente comme il peut de jongler entre urgence économique et ligne artistique. Ce n’est même pas une critique de Gazo, dont le concert était tout sauf fainéant. Mais quand The Murder Capital livre un set tendu, profond, viscéral, devant une poignée de passionnés — alors que, de l’autre côté du site, on scande le nom d’un rappeur avant même qu’il monte sur scène — on ne peut qu’être bousculé par un contraste si cruel où le rock, aujourd’hui, se fait discret. Confidentiel et exigeant, moins compatible avec l’immédiateté du streaming ou le diktat des algorithmes, car c’est aussi une réalité économique : les subventions s’effondrent, les festivals doivent survivre, remplir, séduire. Les programmations deviennent ainsi des équilibres précaires entre lignes éditoriales et logiques de billetterie.
Gazo fait venir 10 000 personnes. The Murder Capital attire les convaincus. Et même eux, sur scène, semblent percevoir l’injustice — mais n’en laissent rien paraître. Ils donnent tout, c’est ce qui rend leur concert si grand : malgré le peu de regards, ils jouent avec une intensité rare. Un rappel, peut-être, que le rock n’est pas mort. Reste à savoir si les festivals auront encore les moyens, et le courage, de lui offrir une scène.
Alors il faudra encore résister et c’est notre part du combat.
Résister à la course effrénée, aux modes passagères, à l’effacement progressif. Comme une mission, une promesse, une bataille à mener ensemble — publics attentifs, médias vigilants, artistes engagés, festivals audacieux. Car c’est dans cet entrelacs fragile que se tisse la pérennité d’un accord que rien ne saurait réduire.

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau

The Murder Capital – Photo Arthur Loiseau
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Druids Of The Gué Charette
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The Murder Capital
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