Il y a une esthétique qu’on connaît par cœur en France quand il s’agit de photographier un musicien : noir et blanc granuleux, sueur qui brille sous un projecteur, contre-plongée qui transforme le moindre chanteur de bar en icône christique. Le mythe du rocker capté dans l’instant, volé au bord de la scène, sublimé par la pénombre. Une grammaire tellement installée qu’on ne la voit même plus. Hassan Hajjaj, lui, prend cette grammaire, la retourne, et la recolore façon souk de Marrakech un jour de marché. Et franchement, ça fait un bien fou.

À partir du 22 septembre 2026, le Musée de la musique accroche « My Rock Stars », une installation d’une quarantaine d’œuvres du photographe né au Maroc et débarqué adolescent à Londres. Chez Hajjaj, il n’y a pas d’instant volé. Pas de scène, pas de sueur, pas de coup de flash improvisé en loge. Tout est fabriqué, assumé, revendiqué comme fabrication. Un décor monté de toutes pièces. Des cadres composés d’objets de récupération, boîtes de conserve, bidons repeints, textiles chinés. Un styling millimétré. Des couleurs poussées jusqu’à la nausée, dans le bon sens du terme. Ses modèles ne se font pas surprendre au détour d’un couloir : ils posent, frontalement, en pleine conscience de l’objectif, comme s’ils avaient rendez-vous avec leur propre légende.
Ce qui frappe d’abord, c’est le casting. Billie Eilish, Madonna, Rachid Taha, Lee Scratch Perry, Alicia Keys et Swizz Beatz. Et juste à côté, dans le même accrochage, des maîtres gnawa qui n’ont jamais vu l’ombre d’un contrat Sony de leur vie. Pas de hiérarchie visuelle entre les deux mondes. Même dispositif, même lumière, même traitement graphique. La star planétaire et le musicien traditionnel du sud marocain reçoivent exactement le même soin, le même cadre bricolé, la même explosion chromatique. Aucun misérabilisme d’un côté, aucun piédestal de l’autre.

Et c’est précisément là que le travail devient dérangeant, dans le bon sens du terme, pour quiconque écrit sur la musique depuis un moment. Parce que la question qui en sort n’est pas très confortable : qu’est-ce qui fabrique une rock star au juste ? Le talent brut, l’alchimie sur scène, le truc indéfinissable qu’on appelle charisme ? Ou l’appareil qui la désigne comme telle, le magazine qui la met en couverture, l’industrie qui décide qu’un visage mérite l’éclairage et un autre non ? Hajjaj ne répond pas à la question, il la pose et il s’en va. Il met un joueur de guembri du désert et Madonna dans le même cadre en carton peint, et il te laisse te dépatouiller avec ça.
Un Marocain à Londres, ou comment recycler le glamour
Le parcours de Hajjaj compte autant que ses images. Débarqué au Royaume-Uni ado, biberonné à la culture club londonienne des années 80 et 90, il traîne dans les milieux de la mode et du design avant de prendre l’appareil photo au sérieux. Cette double culture, marocaine et londonienne, se voit à chaque cliché : le pop art façon Warhol rencontre le souk, le name-dropping façon marque de luxe rencontre l’artisanat de récupération. Il a longtemps signé des vêtements et des accessoires avant que ses portraits ne deviennent la porte d’entrée principale vers son travail, et cette culture du DIY, de l’objet détourné, infuse absolument tout ce qu’il fabrique. Ses cadres ne sont pas des baguettes de bois classiques, ce sont des assemblages de canettes de soda, de boîtes de sardines, de logos de marques occidentales retournés comme des gants. Une manière de dire que le glamour occidental et l’artisanat populaire marocain peuvent cohabiter dans le même centimètre carré sans que l’un écrase l’autre.

Ce que la scénographie ajoute au propos
Le Musée de la musique ne se contente pas d’accrocher les tirages au mur et de te laisser te débrouiller. La scénographie va au bout de l’idée avec un salon marocain version pop, tapis au sol, assises basses, l’ensemble pensé comme un espace où on s’installe plutôt qu’un couloir qu’on traverse. En fond sonore, une composition originale signée Acid Arab, mélange de sonorités traditionnelles maghrébines et de basses électroniques, qui fait à l’oreille exactement ce que Hajjaj fait à l’œil : prendre deux répertoires censés ne jamais se croiser et les coller ensemble jusqu’à ce que la couture ne se voie plus. Le commissariat est signé Marion Challier et Inès Geoffroy, et le choix de transformer la salle en lieu de vie plutôt qu’en simple cimetière de cadres accrochés dit quelque chose de l’intention : on n’est pas venu vénérer des icônes sous verre, on est venu s’asseoir avec elles.

Pourquoi ça nous concerne, nous qui écrivons sur le rock
On pourrait se dire que c’est une expo de plus sur la pop culture, avec son lot de grands noms pour faire vendre des billets. Sauf que le vrai sujet de Hajjaj, c’est le mécanisme même qui fabrique la starification, pas la starification en elle-même. En traitant Lee Scratch Perry, pionnier dub increvable, avec la même intensité graphique que Billie Eilish, il refuse la distinction entre légende établie et icône de streaming. En collant des musiciens gnawa anonymes dans le même dispositif que Madonna, il refuse la distinction entre musique qui vend des stades et musique qui se transmet oralement depuis des générations sans jamais toucher un centime de droits d’auteur. C’est un geste presque politique déguisé en explosion de couleurs. Et ça vaut largement le détour, même si tu penses tout savoir sur le portrait de musicien.
L’exposition tient jusqu’au 25 avril 2027, donc pas de panique, pas besoin de se ruer dès le premier jour. Tu as sept mois pour t’organiser, traîner un pote pas convaincu et lui prouver que la photo de rock ne se résume pas à un mec torse nu sous un stroboscope.
Cité de la musique, 221 avenue Jean-Jaurès, Paris 19e. À partir du 22 septembre 2026.






