Dans le fracas des cordes saturées et des voix qui se déchirent, une flamme nouvelle s’allume sur la scène Screamo française. Comme une brûlure vive sur la peau d’un pays en tension, ces cris se font exutoires, catharsis pour une société qui vacille, où les désillusions se consument et les illusions s’effritent. Malva, Pluie Cessera ou L’Idylle reprennent le flambeau d’une lignée hexagonale intense et nécessaire, celle qu’ont inaugurée Amanda Woodward, Gameness ou Daitro : des groupes dont la rage et la fragilité ont façonné l’underground et semé les graines d’une floraison nouvelle. Ces jeunes formations sont les fines fleurs d’une scène en renaissance, un retour à la floraison au cœur des cendres, où chaque hurlement devient un acte de survie et de beauté.
Malvä – Faire du Bruit pour prendre la place

Chez Malvä, le screamo ne naît pas d’une maîtrise académique ou d’un fantasme de virtuosité, mais d’un long détour par le rejet et le doute de celles et ceux qui ont grandi en aimant la musique sans jamais se sentir légitimes à l’habiter. « Pendant longtemps, on a cru que la musique n’était pas pour nous », racontent-iels, évoquant un monde perçu comme un espace confisqué, masculin, où certains occupent la scène sans jamais questionner leur place, pendant que d’autres s’interdisent même d’y penser.
La naissance de Malvä est autant un projet qu’un geste de rupture. Après la fin de JAROD, Mélanie décide d’en finir avec les refus, les écarts d’expérience brandis comme des murs. La découverte de la batterie lors d’un événement (Salut les Zikettes!) agit comme un déclencheur. Une annonce, une rencontre, puis une autre. Aucun bagage théorique, aucune maîtrise instrumentale revendiquée — seulement « de la rage, du désir et des tonnes de choses à dire ». Le groupe se construit dans cette urgence, nourri autant par ses vécus que par des influences choisies avec soin : Piri Reis, Faetooth, King Woman, Ragana, des groupes mixtes, habités, qui ouvrent d’autres possibles.
Longtemps, Malvä hésite à se revendiquer screamo. «La scène screamo en France est là, mais elle n’est pas accessible de la même façon pour tout le monde. Quand tu vois majoritairement des mecs cis hétéros occuper les scènes, les orgas et les plateaux, le message implicite, c’est : « cet espace n’est pas fait pour toi ».»
Pourtant, Malvä n’a rien d’un projet fragile ou hésitant : sur scène, le groupe se révèle une véritable force de frappe, imposant avec assurance la qualité de ses compositions et la pleine maîtrise du message qu’iels portent. Leur intensité, à la fois frontale et sensible, rappelle que l’authenticité est déjà une puissance en soi. En cela, il serait difficile, et surtout dommage, d’imaginer les scènes françaises se priver d’un tel talent, tant Malvä incarne déjà l’une des voix les plus nécessaires de cette nouvelle vague.

Puis vient la relecture du genre : un cri contre l’oppression, une musique qui transforme la fragilité en force, qui oscille entre reverb abyssale et saturation à vif. À ce moment-là, le doute se dissipe. « Parce qu’au fond, c’est quoi le screamo ? Un sous-genre qui crie l’oppression, le mal-être, qui jongle entre reverb profonde et disto saturée, qui fait de la fragilité une force. Donc ouais, aucun doute, on fait du screamo. »
Mais ce cri s’inscrit dans une scène française encore profondément inégale. Pour Malvä, la question de la visibilité est indissociable des rapports de domination qui traversent l’underground. Avant même de brancher un instrument, il faut affronter la légitimité intériorisée, le mansplaining, la violence symbolique, les codes techniques érigés comme barrières. « Les “Jean-Jacques” et leurs amplis hors de prix », disent-iels, comme une caricature bien trop réelle comme une caricature bien trop réelle et présente dans une scène pourtant censée être ouverte, horizontale et accueillante.
Malvä refuse ces règles. Leur screamo se veut puissant, politique et viscéral, sans fétichisation du matériel ni du savoir technique. Trois instruments, beaucoup d’émotion, et une envie farouche de prendre la place. Une démarche rendue possible par des espaces comme SLZ!, qui ont permis l’émergence d’une nouvelle génération de groupes — Pluie Cessera, Canine, Aqua Tofana, Grenat — et insufflé un véritable souffle de renouveau. Tant que la scène ne sera pas pleinement inclusive, rappellent-iels, elle restera amputée de ce qu’elle pourrait être. À croire qu’il n’existe alors aucun espace social neutre.
La musique de Malvä se construit loin de la théorie, dans le débordement émotionnel. Un riff, une ligne de basse, un rythme en répétition. La composition devient catharsis : « On est souvent en larmes en répète, pas par tristesse, mais parce que ça déborde. » Avec le temps, les morceaux s’allongent, gagnent en densité. Le groupe se trouve, lentement, intensément.
Libre expression, Malvä
L’Idylle — Autour de nous il y a la guerre

« L’Idylle a commencé comme un projet musical lorsque Louis et Nolwen se sont rencontrés à la fac », expliquent-iels simplement. Le projet évolue, se transforme, jusqu’à devenir pleinement screamo avec l’arrivée de Thibaut et Mathilde en décembre 2022. Une trajectoire progressive, collective, sans précipitation.
Le groupe sort une première démo dont le remix par Thomas Dutot et le remaster par Florent Sicard paraissent en juin 2025 via Fireflies Fall Records, accompagnés d’une pochette signée Bart Balboa. Côté influences, L’Idylle cite sans détour ce qui les traverse à ce moment-là : « Birds In Row est une très grosse influence pour nous, particulièrement sur cet EP, tout comme Loma Prieta. »
Mais le mouvement ne s’arrête pas là. En novembre 2025, le groupe enregistre un nouveau 7 titres, qu’iels décrivent comme « bien plus chaotique », nourri par Gillian Carter, Daïtro, Cathedraal, mais aussi par Orchid, Converge et From First To Last. Une manière d’assumer un screamo à la fois ancré et poreux, fidèle à ses racines comme ouvert à d’autres formes de radicalité.
Sur l’état de la scène française, L’Idylle dresse un constat nuancé : « La situation du screamo est en demi-teinte ici en France. » Alors que le genre connaît un regain fort en Italie ou en Espagne, il reste encore relativement confidentiel dans l’Hexagone. « L’aspect DIY, politique et extrême rebute des programmateur·rices de SMAC, ce qui influe forcément sur l’économie que rencontre un groupe DIY aujourd’hui. »
La difficulté est aussi matérielle et géographique : « Il est de plus en plus difficile de jouer de la musique extrême et radicale dans des petites salles qui ferment un peu partout en France, faute à la gentrification et parfois à la frilosité de certains promoteurs qui ne veulent pas mixer leurs scènes avec du screamo. »

Pourtant, le discours ne s’enlise jamais dans le découragement. L’Idylle insiste sur ce qui fait tenir la scène :
« On arrive à jouer, à s’organiser, grâce à des personnes incroyables, des bénévoles, des associations, des labels, des collectifs de fanzines, de podcasts qui portent le genre dans leurs cœurs et leurs éthiques. » Des structures comme Headache Booking ou Fireflies Fall Records sont citées comme des exemples concrets de cet engagement quotidien.
Dans un monde où tout pousse à la compétition, le screamo devient alors un espace à part : « Cela nous permet de trouver de la sororité, de la fraternité et de la solidarité dans un genre musical marqué par le désespoir.» Cette logique collective traverse entièrement leur manière de créer. L’Idylle parle d’un processus, ou plutôt d’un « non-processus » : « Notre manière de composer est moins réfléchie qu’on pourrait le croire. Elle naît surtout dans l’instant, dans l’élan et dans la confiance. »
Souvent, tout commence par une idée de Nolwen, enregistrée dans sa chambre. La démo circule, excite, parfois disparaît dans un dossier drive. Puis vient la répétition, là où tout se construit réellement : « On jamme, et chacun·e apporte sa couleur. » Les voix se superposent naturellement : « Comme autant d’individus qui crient des mots différents mais portés par une même émotion, une même nécessité. »
Rien n’est figé. Les morceaux évoluent sur scène, parfois même en studio. « On joue d’abord pour le live, et le prochain EP s’inscrit entièrement dans cette logique : il a été écrit, joué et enregistré comme une expérience scénique. »
Ce qui rend tout cela possible, c’est le lien humain : « Nous sommes ami·es avant tout, presque une famille. ». La proximité permet la vulnérabilité, l’écoute, l’abandon. « La musique devient alors un moyen d’expulser, de sublimer ce qui nous fait mal ou nous bouleverse. »
Libre expression, Toby L’idylle
« Ne nous leurrons pas, autour de nous il y a la guerre, le génocide, la monté du fascisme et un gouvernement qui essaient d’étouffer de plus en plus les voix qui ne lui conviennent pas. Les institutions musicales ignorent aussi les musiques qu’elles ne veulent pas voir. Pourtant il y a des espoirs; c’est toi, personne qui lit ses mots. Ce sont les associations souvent formées de gens précaires qui malgré tout investissent du temps, de l’argent et de l’énergie pour qu’une culture différente existe. Pour que nous ne soyons pas que des machines, des cadavres ambulant aliéné et vide de volonté, pour pouvoir continuer à crier le mal être, la colère, la tristesse que provoque ce monde dans nos cœurs. Les capitalistes et les fascistes rêvent d’un monde où l’on se tait et où, nos identités marginales sont tuées (queer, LGBTQIA+ et toutes minorités). Ce sont les mêmes qui provoquent génocides, morts dans le froid hivernal, la guerre. Que nos cris deviennent à peine des murmures inaudibles. Ils en rêvent. Venez aux concerts, aidez les associations les groupes les lieux par votre présence et devenons, un temps soit peu, leurs cauchemars.»
Pluie Cessera — intensités croisées, collectif en mouvement

Pluie Cessera naît d’abord d’une amitié ancienne. Le projet prend forme à l’initiative de Chloé (chant) et Ronan (guitare), avant de s’élargir progressivement au fil des rencontres de la période post-covid. Le groupe se construit presque organiquement, au rythme des concerts et des croisements humains.
Chloé rencontre Emma (guitare) et Flo (batterie) via les ateliers Salut les Zikettes, espaces d’empowerment musical en non-mixité choisie à Paris. Robin (basse) rejoint ensuite l’aventure par le biais des concerts auxquels le groupe participe. Dès le départ, Pluie Cessera revendique ce qui fait sa singularité : un spectre d’influences volontairement large.
« Une des choses que l’on apprécie le plus dans notre projet est justement le spectre large de nos influences. » Le groupe navigue entre hardcore, punk, math rock et musiques « post », tout en laissant entrer la folk, la pop ou l’indie. Le point de convergence se trouve du côté de l’emo au sens large, pour l’intensité, pour la sensibilité.
Parmi les références citées : Birds in Row et Another Five Minutes en France, Touché Amoré aux États-Unis, ou encore Vibora en Espagne. « Globalement, on se reconnaît dans les diversités d’expression de l’intensité des émotions dans les morceaux, par les compositions et par le chant. »
Sur l’état de la scène française, le regard de Pluie Cessera est à la fois enthousiaste et lucide. « On a le sentiment que la scène screamo en France est très vivante et riche, mais également assez fragile. » Et il est difficile de leur donner tort. Partout sur le territoire, de nouveaux groupes émergent, des collectifs s’organisent, des lieux alternatifs continuent d’ouvrir leurs portes, et une génération entière semble redécouvrir l’intensité émotionnelle et politique que peut porter le screamo. Mais cette vitalité s’exprime dans des conditions souvent précaires : des tournées bricolées au système D, des lieux menacés ou rares, des structures qui reposent sur l’engagement bénévole de quelques passionné·es. Cette fragilité n’a rien d’un romantisme underground ; elle est bien souvent subie. Si la scène tient, c’est moins parce qu’elle serait faite pour survivre dans la marge que parce que celles et ceux qui la composent refusent obstinément de la laisser disparaître.
Le groupe observe une évolution stylistique nette : « Le screamo est moins codifié qu’avant, et s’ouvre plus à des croisements et des hybridations avec l’emo, le post-hardcore, le blackgaze ou des sonorités plus indies ou expérimentales. » Une dynamique dans laquelle iels s’inscrivent pleinement, revendiquant leurs horizons musicaux multiples. Mais derrière la vitalité artistique, la réalité matérielle reste fragile. « Faire de la musique ou organiser des concerts est coûteux et précaire, surtout dans un registre aussi “souterrain”. »
Pluie Cessera rappelle et souligne un point rarement formulé aussi clairement : « On est conscients qu’il y a une part de privilège dans le fait de pouvoir avancer de l’argent ou investir dans un projet sans garantie de retour. » Dans cette fragilité économique se niche pourtant une force propre à la scène. « La visibilité et la possibilité de vivre de sa musique sont difficiles à atteindre, avec comme externalité positive que cela renforce l’esprit DIY, la solidarité et la sincérité qu’on retrouve beaucoup dans cette scène. »
Le groupe insiste aussi sur l’importance des réseaux de soutien. Leur premier concert en 2024 est organisé par Triste Ambiance, « un groupe d’amies qui souhaitaient voir se faire une soirée pour rapprocher ces groupes qui s’inscrivent dans ces sons emos sur Paris ». Iels saluent également le travail des labels Spleencore Records et Tout Doux Records, ainsi que celui de Headache pour la scène screamo parisienne, sans oublier fanzines et passeur·euses de musique qui maintiennent cet écosystème en vie.
Côté création, Pluie Cessera revendique une méthode profondément collective. « On a une approche très collaborative pendant nos répétitions en essayant de partager ce qui nous parle dans ce qu’on peut tester ensemble. » Il n’y a pas de trajectoire prédéfinie : « On a des influences variées et on trouve plutôt de chouette des les laisser s’exprimer dans ces moments là. On a pas forcément de “cible” dans le lancement de la composition et la chanson sera là où on arrive, ce qui nous donne aussi de la liberté. On tient beaucoup à ce fonctionnement pour avoir l’expression des différentes approches à la composition dans le groupe. C’est aussi par cette méthode qu’on peut jouer sur des dynamiques et textures variées.»
Pour les textes, Chloé porte l’écriture, dans un geste décrit comme assez naturel pour le groupe. Les thèmes traversent les amitiés compliquées, le doute de soi, le chagrin, la perte ou encore les décalages avec ce qui nous entoure. « L’écriture est très personnelle et observationnelle. » L’intensité vocale vient alors prolonger directement la manière dont la musique se construit.
Libre expression, Pluie Cessera
«On voudrait commencer par dire merci à toutes les orgas, aux labels, aux lieux, aux gens qui nous ont fait confiance, accompagné•es et soutenu•es. Faire des choses en collectif a toujours été essentiel pour nous, rien de ce qu’on a pu faire a jamais existé en vase clos et on aurait de toutes façons rien pu accomplir tous•tes seul•es. On vit une période qui devient chaque jour plus violente et inquiétante, que ce soit le génocide palestinien ou la montée du fascisme un peu partout. Dans ce contexte, il nous paraît essentiel de contribuer à construire des espaces où pouvoir se rassembler, exister en sécurité et se lier. On veut également réitérer tout notre soutien aux personnes minorisées, aux peuples opprimés.»
Bandcamp Malvä : malvamalva.bandcamp.com
Bandcamp L’idylle : lidylle.bandcamp.com
Bandcamp Pluie Cessera : pluiecessera.bandcamp.com
Instagram Headache Booking : headachebooking
Salut Les Zikettes : salutleszikettes.wixsite.com





