LYING DAWN – Nothing Remains The Same

par | 3 Fév 2026 | Chroniques

Temps de lecture : 7 min

4/5  ⭐️⭐️⭐️⭐️  – En plein cœur de l’hiver, Lying Dawn signe l’une des découvertes les plus marquantes de ces derniers mois : Nothing Remains The Same, un premier album qui s’impose par sa puissance émotionnelle et musicale. Un disque qu’on lance par curiosité en lisant les courants grunge et metal qui l’influencent, et qu’on finit rapidement par écouter en boucle, happé par son intensité et sa sincérité. Un son qui nous rappelle pourquoi on aime tant voir de nouveaux groupes prendre leur place sur la scène française. Prépare-toi ça va souffler.

 

POCHETTE ©Felix Vanderdonckt 1

 

L’aube qui ment

Lying Dawn, quatuor parisien de metal alternatif né en 2019 autour de Will Maggot (guitare) et Pilou Courtieu (chant et guitare), a construit son histoire dans la persévérance, puisque pendant plusieurs années le groupe avance avec un line-up mouvant, notamment à la batterie : « on a eu à peu près un batteur par an » sourit Will. Des envies, des disponibilités et des attentes qui ne coïncident pas toujours, de quoi ralentir sérieusement la machine et repousser la concrétisation d’un album pourtant déjà bien en tête. En effet, les morceaux qui composent Nothing Remains The Same existent dès 2020. Pensés tôt, enregistrés, retravaillés, mis de côté puis repris encore, le perfectionnisme de Will le met à l’épreuve, quitte à repousser l’échéance de ce disque 100% autoproduit : « je n’arrivais jamais à en faire quelque chose de suffisamment bien ». Mais en 2024, le déclic s’impose : il faut aller au bout, sortir ce disque tel qu’il a été imaginé, comme pour clôturer un premier chapitre.

Entre-temps, la basse connaît aussi un tournant. Rémi, premier bassiste du groupe et compositeur du titre Opium, quitte l’aventure en 2022. Un nouveau flottement, puis une rencontre presque évidente : Félix Moal, ami de longue date, reprend le flambeau. La batterie se stabilise à son tour avec l’arrivée de Vadim Hoch. Cette nouvelle formation n’a pas participé à l’enregistrement de l’album, mais elle change tout : « mentalement, il y a un vrai renouveau qui donne envie d’avancer plus sereinement ». Aujourd’hui Lying Dawn est pleinement complet, et déjà tourné vers la suite.

 

 

Un album façonné dans le détail

L’instrumentale et presque cinématographique Intro pose immédiatement l’ambiance. Rien ici n’est décoratif. Nothing Remains The Same se vit comme une œuvre pensée dans son ensemble, où chaque morceau prépare le terrain du suivant. Code Zero arrive comme un premier uppercut : rythme martial, tension constante, rage contenue. Le morceau transpire la défiance et l’épuisement face à un monde déshumanisé. Inutile d’y chercher un manifeste politique appuyé, la musique parle d’elle-même et se ressent avant tout. Lying Dawn cogne fort d’entrée, pour annoncer que le confort ne sera clairement pas au programme.

Puis vient Does He Remember, véritable pièce centrale de l’album. Un crescendo parfaitement maîtrisé, presque trompeur dans sa douceur initiale, qui aborde frontalement la maltraitance infantile. Le sujet est lourd, mais le traitement ne l’est jamais inutilement. Will nous confie avoir longtemps imaginé ce morceau comme une porte d’entrée vers l’univers du groupe : accessible, sans jamais être édulcoré. Derrière cette apparente simplicité se cache pourtant une écriture très organique. Certains titres, dont celui-ci, sont nés d’un accordage en open, hérité de sa fascination pour John Butler Trio et ses guitares acoustiques jouées à cordes ouvertes. À l’origine, Does He Remember était pensé comme un morceau presque guitare-voix, avant d’être transposé sur électrique et de s’intégrer à l’architecture plus dense du groupe. Le clip d’animation d’une beauté troublante, réalisé entièrement à la main après un an de travail collectif, en est le prolongement naturel. Ici aussi, tout est affaire de temps, de soin et de pudeur.

 

 

Quand la saturation structure les cicatrices

L’album avance, et avec lui les fissures s’élargissent. Weary Man’s Song s’enfonce dans les méandres de la fatigue mentale, de l’insomnie, de ces nuits où l’on refait le monde sans jamais trouver le bouton “off”. La mélancolie initiale laisse peu à peu place à des riffs massifs, presque doom, qui évoquent autant les racines heavy que l’héritage grunge le plus sombre. Sur Abused, Lying Dawn prouve qu’il sait rendre des thématiques complexes presque immédiatement accrocheuses. Derrière un riff entêtant et une structure plus directe se cache le récit d’une relation toxique, étouffante. Là encore, rien n’est surjoué. Le groupe préfère laisser l’auditeur faire le chemin, guidé par une pression constante entre accessibilité et malaise latent. Musicalement, les influences des années 90 sont assumées — on pense évidemment à Alice In Chains ou Soundgarden — mais jamais digérées au premier degré. Lying Dawn ne copie pas, il transforme. Les structures sont plus progressives, les respirations plus longues, les silences presque aussi importants que les murs de distorsion.

 

NOIRE ©Lying Dawn scaled

Lying Dawn

 

Opium, ou l’art de prendre son temps

Avec Opium, le groupe s’offre l’un de ses morceaux les plus ambitieux. Long, évolutif, traversé par un questionnement frontal sur la foi, la religion et l’absurdité de certaines violences commises en leur nom. La fin, presque trois minutes de solo, n’est pas là pour la démonstration technique, mais comme une forme de libération. Lying Dawn n’a pas peur de la durée, ni de l’inconfort, et c’est assez merveilleux à entendre. C’est aussi là que s’achève la partie la plus “électrique” de l’album. Une transition était nécessaire. Elle arrive avec The Gray Veil, interlude porté par les mots de Andrew Solomon, écrivain américain qui a beaucoup étudié la dépression. Will nous confie avoir découvert ses mots dans une période personnelle compliquée, et avoir immédiatement su qu’il ferait le lien parfait vers la fin du disque. Le “voile gris” dont parle Solomon devient alors la clé de lecture du morceau suivant.

La pudeur comme point final

Through The Window clôt l’album dans un dépouillement total. Guitare acoustique, voix à nu, émotion pure. Le morceau parle d’isolement, de dépression, de ce sentiment étrange d’être figé pendant que la vie continue dehors, visible seulement à travers une fenêtre. Il se termine par les mots de Roy Batty dans Blade Runner, un choix qui n’a rien du clin d’œil geek : ces mots prophétiques sur la mémoire et l’effacement résonnent profondément avec le titre même de l’album. Ce n’est pas un hasard si Lying Dawn joue encore rarement ce morceau sur scène. Will l’avoue sans détour : il faut les bonnes conditions, le bon silence. Une pudeur rare, presque à contre-courant de l’époque, et qui force le respect.

 

LIVE ANTIPODE ©Myriam Kot scaled

Lying Dawn live – Photo by Myriam Kot

 

Un premier jalon confirmé

Ce qui rend Nothing Remains The Same encore plus fort, c’est qu’il ne vit pas uniquement sur disque. Sur scène, Lying Dawn se déploie pleinement. Le groupe est déjà très au point scéniquement : précis sans être figé, intense sans jamais perdre l’émotion. Le set ne se contente pas de dérouler l’album, il s’enrichit de plusieurs morceaux inédits, déjà bien ancrés dans leur ADN, laissant entrevoir une évolution à venir — parfois plus rapide, toujours aussi habitée. Will nous le confirme sans détour : Lying Dawn dispose déjà d’un solide stock de compositions sous le coude. Ce premier album n’est pas une finalité mais une base. Une manière de refermer un chapitre long et parfois chaotique pour enfin se projeter collectivement vers la suite. Un second album est déjà dans les têtes, nourri par cette nouvelle dynamique à quatre et par une envie claire : créer ensemble, se confronter, faire évoluer leur empreinte. Les prochains mois s’annoncent donc décisifs. Le groupe prévoit de nouvelles dates à Paris, mais aussi ailleurs en France et en Europe, avec l’objectif évident d’aller chercher un public au-delà de la capitale. Et c’est très probablement sur scène que Lying Dawn achèvera de convaincre celles et ceux qui ne les connaîtraient pas encore.

Nothing Remains The Same est un disque dense, exigeant, qui demande de l’attention, mais qui la rend au centuple. Un premier album pleinement abouti, porté par un groupe qui a déjà beaucoup à partager et encore plus à venir. Si tu veux éprouver à quel point l’influence du grunge, couplée au heavy, n’a jamais cessé d’être pertinente — et comment elle peut encore évoluer aujourd’hui — ne passe pas à côté de Lying Dawn. Cette année, c’est franchement le moment de les suivre.

 

TRACKLIST

Tracklist – Nothing Remains The Same

 

Bandcamp Lying Dawn

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