Interview – Grandson : « Je ne veux pas seulement faire du bruit. Je veux réveiller les consciences. »

par | 19 Mar 2026 | Interview, À la Une

Temps de lecture : 13 min

Grandson. Retenez bien ce nom. C’est une déflagration. Le genre de phénomène qui retourne les salles, fait trembler les planchers et rallume des braises qu’on croyait éteintes. Partout où il passe, les foules se massent, hurlent, sautent, s’embrasent… attirées par ce mélange unique de rage lucide, de bienveillance radicale et d’énergie hardcore qui frappe droit au plexus. Car Grandson ne prêche pas la révolte idiote : il écrit avec une précision chirurgicale, démonte les oppressions, refuse la division et transforme chaque concert en acte collectif de résistance. Un artiste rare, incandescent, qui ne veut pas seulement faire du bruit : il veut réveiller les consciences, rallier les cœurs et rappeler que la force d’un public, c’est de tenir ensemble.

 

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Préambule – Backstage à la Cigale

Quelques heures avant de mettre le feu à la Cigale, Grandson m’accueille backstage pour une interview à cœur ouvert, entre souvenirs d’enfance, premiers émois musicaux et succès renversant. L’échange aurait pu durer des heures : il était content de se livrer et j’avais mille autres questions… mais le temps filait, avalé par le rythme d’une journée de tournée. Nous avons fini dans la pénombre du réfectoire de la Cigale, incapables de trouver une lumière qui veuille bien fonctionner, tandis que le soleil se couchait sur Paris et que la salle commençait déjà à vibrer derrière les murs. Une parenthèse suspendue, presque clandestine, avant un concert où la scène allait littéralement disparaître sous les fans, recouverte d’un public en sueur, de sourires et d’énergie pure.

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Caro (RockSound) : J’aimerais remonter un peu dans le temps pour mieux te connaître, savoir qui tu étais enfant, et comment tu es devenu la personne et l’artiste que tu es aujourd’hui. Si ça te va, je vais te poser quelques questions sur toi quand tu étais gamin, sur la première étincelle musicale, ce qui t’a donné envie d’être sur scène et de performer comme tu le fais aujourd’hui.

Grandson : Wow, j’ai l’impression de retourner en thérapie. Ouais. J’ai hâte. Cool.

Caro (RockSound) : Oui, mais en plus fun que la thérapie, j’espère ! Ahah. J’appelle ça l’interview “Retour vers le futur”, parce qu’on remonte dans le temps, puis on revient au présent, et peut‑être qu’on parle aussi de tes espoirs pour le futur.

Grandson : Cool, j’adore l’idée.

Caro (RockSound) : Tu te souviens, enfant, du tout premier moment où la musique t’a frappé en plein cœur, où tu t’es dit : “Ok, je veux faire ça” ?

Grandson : Wow. C’est rare qu’on me pose de bonnes questions comme ça aux U.S… Merci, ça change !

Caro (RockSound) : J’aime le retour aux sources, c’est mon truc, j’avoue…

Grandson : Ok let’s go ! J’ai grandi dans une maison remplie d’instruments. Mes parents étaient tous les deux musiciens : ma mère était pianiste, mon père auteur‑compositeur et dramaturge, et il avait une pièce dédiée à ça. On déménageait souvent, mais il y avait toujours une pièce remplie des pianos de mon père. Il a été un des premiers à adopter les synthés, il adorait la technologie musicale. Ces pièces étaient comme des musées. Les enfants n’avaient pas le droit d’y entrer ou de toucher quoi que ce soit : c’était son sanctuaire, son espace sacré pour être seul et créatif. Il fumait de l’herbe quand il pensait que les enfants dormaient et travaillait sur sa musique. Donc très tôt, on m’a fait comprendre que la musique, c’était sérieux. Que c’était important. Et qu’il ne fallait pas venir y faire n’importe quoi. Mes grands frères et sœurs ramenaient de la musique du lycée pendant que j’étais encore à l’école primaire : beaucoup de hip‑hop, beaucoup de dancehall. J’ai grandi à Toronto, un vrai melting‑pot culturel. Autour de moi, il y avait énormément de styles différents, et aussi cette idée que la musique comptait pour tout le monde.

L’été, je partais dans le nord de l’Ontario, entouré d’enfants, avec très peu de supervision adulte. Et comme j’étais dans le système scolaire public, je changeais souvent d’école. J’avais besoin d’affirmer mon identité pour ne pas devenir invisible. Mon lycée comptait plus de 2 000 élèves. La musique est devenue ce truc auquel je me suis accroché pour exister, pour avoir quelque chose qui m’appartenait. Je me souviens d’avoir écouté Linkin Park, Eminem… J’ai toujours été attiré par les paroles confessionnelles, très intimes, comme si l’artiste parlait directement à moi.

J’écoutais des couplets de rap en étant persuadé qu’ils avaient été écrits pour moi — aussi délirant que ce soit. Mes premières chansons étaient parfois des réponses, comme si j’étais en conversation avec les artistes que j’idolâtrais. Ce sont mes premiers souvenirs de musique.

 

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Caro (RockSound) : Et y a‑t‑il un artiste ou un album qui a été une porte d’entrée, un “ah, voilà ce que la musique peut faire” ?

Grandson : Totalement. Je pense à Eminem, Jay‑Z, Notorious B.I.G., tout le hip‑hop East Coast que mes frères et sœurs écoutaient. Et puis l’été, dans les camps, j’écoutais Ben Harper, Jack Johnson… ce genre de musique acoustique, soulful, très “flip‑flops”, qui reflétait l’environnement dans lequel j’étais. À l’université, je suis allé à mon premier festival et j’ai vu Mumford & Sons à Montréal. Et j’ai commencé à expérimenter avec les drogues dans des contextes musicaux.

La première fois que j’ai pris de l’ecstasy, c’était à un concert d’Avicii. Les premières fois où je fumais de l’herbe, j’allais à des concerts. Toute cette quête de soi, ces états de conscience modifiés, étaient liés à des moments de catharsis entouré de milliers de personnes, à chanter ensemble, ou à vivre un premier baiser sur une piste de danse. Ces expériences fondatrices ont toujours été liées à la musique. Et quand j’ai compris qu’on pouvait faire ça de sa vie, j’ai eu l’impression de tricher. Comme si un jour, on allait me démasquer et me renvoyer à l’école pour trouver un “vrai” boulot. Et aujourd’hui encore, j’ai ce sentiment. Je me sens incroyablement chanceux, comme si je braquais une banque en pouvant juste faire la musique que j’aime, partager ces moments avec mes amis, et offrir aux autres ce que la musique m’a offert.

C’est pour ça que, dans mes concerts, le public est un instrument à part entière. La soirée se construit autant sur ce qu’on fait sur scène que sur la manière dont les gens prennent soin les uns des autres. Je reçois tellement de messages de gens qui se sont fait des amis à mes concerts, ou qui ont eu leur premier rendez‑vous à un show de Grandson et sont encore ensemble. Ça me ramène à ces moments fondateurs de ma vie. C’est magnifique d’en faire partie.

Caro (RockSound) : Tu es né aux États‑Unis et tu as grandi en partie au Canada. Comment ces deux cultures ont‑elles façonné ta vision du monde et ta musique ?

Grandson Je suis né en Amérique, mais j’ai grandi à Toronto. Et comme je le disais, Toronto à l’époque — avant que la ville devienne hors de prix — avait des quartiers avec des identités musicales très marquées. Tu pouvais traverser la ville et savoir où tu étais juste en entendant la musique sortir d’une voiture. Donc j’ai toujours su que ma musique devrait puiser dans plein de références différentes. Je ne voulais jamais être dérivé d’une seule influence évidente.

Puis j’ai déménagé à Los Angeles à 20 ans. Là‑bas, tout le monde est ambitieux, tout le monde travaille comme si sa vie en dépendait. Cet environnement m’a forcé à pousser aussi loin que possible. Mais j’ai aussi apporté avec moi les valeurs canadiennes : les filets sociaux, la conscience des peuples autochtones, le respect de la nature. Et en tournant aux États‑Unis, j’ai vu à quel point beaucoup de gens n’ont pas accès à ces protections. C’est profondément injuste. Je ne serais probablement pas aussi engagé politiquement si je n’avais pas grandi au Canada et vu qu’il existe d’autres façons de faire.

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Caro (RockSound) : Et quand tu étais ce gamin qui écoutait de la musique, tu te souviens de l’âge où tu as ressenti l’envie non seulement d’écouter, mais de créer ?

Grandson J’avais peut‑être 12 ans. 12 ou 13. J’ai pris la guitare acoustique de ma grande sœur et j’ai commencé à écrire des chansons, des paroles… c’était horrible. Je me souviens qu’elle était furieuse. Nos chambres partageaient un mur, et elle devait m’entendre massacrer la même chanson encore et encore jusqu’à ce qu’elle frappe à ma porte pour me dire d’arrêter. À cette époque, j’essayais d’imiter les Beatles, Jack Johnson… mais en secret, j’écoutais toujours du hip‑hop. J’avais ces identités artistiques séparées, jusqu’à ce que je commence le projet Grandson. Avant ça, j’étais un rappeur d’un côté, un mec à guitare de l’autre, et je ne savais pas comment fusionner ces mondes.

Caro (RockSound) : Y a‑t‑il eu des moments où tu as failli abandonner ?

Grandson J’étais plus proche d’abandonner la vie elle‑même que d’abandonner le rêve d’être musicien. Je n’ai jamais envisagé de plan B. Mon oncle m’a demandé un jour, quand je venais d’arriver à Los Angeles, ce que je ferais si la musique ne marchait pas. J’étais complètement perdu. Je n’y avais jamais pensé. Je savais que, que ça marche ou pas, ça ne marcherait certainement pas si je n’y croyais pas moi‑même. Donc j’ai toujours eu cette conviction. Je n’étais pas sûr que quelqu’un écouterait ma musique, mais je savais que je devais essayer. Si je n’étais pas musicien, je serais juste une version moins réussie de moi‑même. J’aurais toujours fait de la musique, d’une manière ou d’une autre.

Caro (RockSound) : Et à l’inverse, y a‑t‑il eu un moment où tu t’es dit : “Ok, ça y est, ça marche” ?

Grandson : Oui. Il y a eu des gens autour de moi qui savaient avant moi que ça allait marcher, et je m’accrochais à leurs avis comme à une bouée. Je me souviens de mon premier concert à Los Angeles où il n’y avait pas que mes amis. J’ai vu des inconnus dans la salle. Après le show, je leur ai demandé qui ils connaissaient. Ils m’ont répondu : “Personne. On t’a découvert sur Spotify.” C’était la première fois que quelqu’un que je ne connaissais pas achetait un billet juste parce qu’il aimait ma musique. Mais le moment où j’ai vraiment compris que quelque chose se passait, c’était lors d’un festival radio en Floride. Blood // Water commençait à prendre. On m’a demandé de faire un petit set acoustique dans une tente. Je pensais qu’il n’y aurait personne.

La tente était pleine. J’ai commencé à chanter. Et les gens ont chanté avec moi. Ils connaissaient les paroles. J’avais 24 ans. J’ai été submergé. J’ai arrêté de chanter, et ils ont continué. Ils ont fait tout le premier couplet sans moi. Je n’en revenais pas. Quand les gens ont commencé à se tatouer mes paroles, à me dire que mes chansons les aidaient à tenir, à espérer… ce sont ces moments‑là que je garde en tête quand je doute.

Caro (RockSound) : Ça doit être très fort, d’entendre les gens chanter tes paroles.

Grandson Il m’a fallu du temps pour comprendre ce que ça signifiait. Au début, je me sentais comme un super‑héros. Puis j’avais du mal à concilier cette image avec la personne que j’étais en rentrant chez moi, souvent déprimé après les tournées. Pendant la pandémie, j’ai eu le temps de réfléchir à ma relation au public. Aujourd’hui, je comprends que la musique est juste la bande‑son de la prise de pouvoir des autres. Ce n’est pas moi qu’ils célèbrent : c’est eux‑mêmes. Je suis juste là pour apporter l’énergie. Le reste leur appartient.

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Caro (RockSound) : Blood // Water est devenu un hymne pour toute une génération. Tu t’attendais à un tel impact ?

Grandson Pas du tout. Si on m’avait dit ce que cette chanson allait devenir, je n’aurais jamais fait les choses comme je les ai faites. On a brisé tellement de règles en la produisant, en la sortant… Et heureusement qu’on ne savait pas. Il fallait que ça arrive comme ça. Je suis juste reconnaissant d’avoir été là au bon moment.

Caro (RockSound) : De quoi es‑tu le plus fier dans ton parcours ?

Grandson : D’être arrivé là où je suis sans me trahir. J’ai pu être engagé, parler de ce qui compte pour moi, travailler avec des gens dont j’admire l’intégrité. Je peux être ouvertement progressiste, essayer de faire avancer le rock, offrir une voix différente dans le paysage alternatif. Comme disait Frank Sinatra : “I did it my way.” Et je suis fier que mon public me connaisse pour qui je suis vraiment. Mais ce dont je suis le plus fier, ce sont les gens qui m’ont soutenu et qui me font sentir que je suis assez, tel que je suis.

Caro (RockSound) : Et ce soir tu joues à Paris. Qu’aimerais‑tu que le public retienne du concert ?

Grandson : Beaucoup de gens vivent ma musique de manière très solitaire, via leur téléphone, leurs playlists. Peut‑être qu’ils sont le “nerd musical” de leur groupe d’amis. J’aimerais qu’ils repartent en se sentant connectés à quelque chose de plus grand. Être un parmi mille, c’est différent que d’être seul avec ses écouteurs. J’espère qu’ils ressentiront une forme de communauté dans leur résistance. Et que je leur offre un espace sûr pour laisser sortir leurs émotions les plus fortes. Quand tu peux libérer ta colère, ta frustration, ton chagrin, ça crée de la place pour l’espoir, l’imagination, la possibilité de devenir quelqu’un d’autre. J’espère qu’ils repartiront avec ça.

Grandson

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Caro (RockSound) : Et pour finir, quel serait ton mot de la fin pour nos lecteurs ?

Grandson : Merci. Merci d’être là, de croire que le changement est possible. Et si vous n’avez pas encore plongé dans la nouvelle musique que je fais, vous n’êtes pas en retard. Vous arrivez pile au bon moment. Rejoignez‑nous. L’eau est bonne.

Caro (RockSound) : Merci beaucoup pour ton temps.

Grandson : Merci à toi pour ces questions si réfléchies.

Caro (RockSound) : C’était vraiment cool de parler avec toi.

Grandson : Plaisir partagé.

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La scène de la Cigale disparaît sous le public monté en nombre

 

Une interview de Caro @Zi.only.Caro dans la pénombre des coulisses de la Cigale. Photos du live par David Poulain @davidpoulainlivephotography