Dagmar Zuniga – in filth your mystery is kingdom / far smile peasant in yellow music

par | 10 Fév 2026 | Chroniques

Temps de lecture : 5 min

Écrit et enregistré entre New York, la Norvège et Athens (Géorgie) sur une période de cinq ans, in filth your mystery is kingdom / far smile peasant in yellow music est de ces disques qui semblent surgir d’un autre temps. Construit autour d’un simple Tascam 424, l’album de Dagmar Zuniga flotte comme un artefact retrouvé au fond d’une boîte oubliée. C’est un objet fragile, magnétique, presque mystique. Envoûtant, beau, parfois déroutant, ce premier album solo possède la texture des vestiges précieux, quelque chose de discret, d’étrange et pourtant immédiatement habité.

Front Cover 1

C’est en écoutant Dagmar Zuniga que l’on se rend compte que de la fragilité naît la force. Sur l’arrête en permanence, au bord de la rupture, ces chansons folk enregistrées sur un simple multipistes vont à l’essentiel, à l’os. Pas de couches inutiles ni d’arrangements qui cherchent à impressionner, simplement des compositions qui respirent, tremblent parfois, mais tiennent debout avec une évidence presque désarmante et la sensibilité étrange d’une démarche bien singulière. La bande magnétique crépite gentiment, parfois plus fortement sur certains titres. Elle passe comme un spectre au loin, comme un témoin discret, presque une présence. Ici, la musique est accompagnée par la mémoire même de son enregistrement. Ce souffle, ces frictions minuscules de la bande deviennent alors une figure fantomatique qui traverse les morceaux, rappelant que ces chansons existent aussi dans la matière fragile de leur capture.

Le long de ces quatorze titres, nous avançons dans des vents de mélodies, des champs intimes de mélancolie et des rouleaux en vagues de douceur. Tout semble flotter légèrement, les harmonies, les absences, les fragments instrumentaux qui surgissent puis disparaissent. On a parfois l’impression de marcher dans un paysage brumeux où chaque détail apparaît puis se dissout avant même qu’on ait eu le temps de l’observer pleinement. Ce sont les mélodies, elles se posent et s’en vont juste avant de s’installer. Comme pour ne pas déranger, comme pour ne pas s’immiscer trop longtemps dans nos têtes. Par pudeur autant que par respect.

Comment faire simple en expérimentant ? La question traverse tout l’album et Dagmar Zuniga y répond avec une élégance presque instinctive. L’expérimentation n’y est jamais un geste démonstratif. Elle agit plutôt comme une dérive naturelle de l’écriture. Un morceau peut commencer comme une chanson folk presque nue avant de se déformer lentement, de glisser ailleurs. Sur “Plenty (For All Of Life’s Messes)”, les textures deviennent presque abstraites, tandis que “LN60: Jupiter opposite jupiter” semble suspendre le temps dans une volupté presque chaotique.

Quand la magie opère, ce n’est jamais une question de moyens. Ni de studios prestigieux, ni de budgets imposants. Dagmar Zuniga en apporte ici une preuve lumineuse. Avec son tascam et une vision très claire de ce qu’elle cherche, elle construit un monde sonore entier. Les tentations électroniques de “Photography the Hard Way” nous rappellent d’ailleurs que Dagmar ne s’impose aucune frontière. Le champ des possibles devient infini lorsque l’on dispose d’une mélancolie rêveuse que l’on sait adresser sans fard.

Press Photo. Credit Dagmar Zuniga

Comme si les incantations folk des grandes heures des seventies trouvaient ici un second souffle. Mais un souffle passé à la moulinette du lo-fi des années 90, avec quelque chose de plus décharné, presque grunge dans l’esprit. Une manière de rappeler que les formes anciennes peuvent encore muter, se transformer, vivre autrement. On pourrait presque parler d’une sagesse irréelle dans le contemporain. Comme si cette musique, pourtant enregistrée aujourd’hui, portait en elle une forme de recul sur le temps présent. Dans un paysage musical souvent saturé d’urgences et d’effets, cette manière d’habiter le silence et la simplicité donne à l’album une aura particulière et parfaitement intemporelle.

Ce qui fascine profondément dans la musique de Dagmar Zuniga, c’est la solidité du songwriting que l’on devine sous la patine expérimentale. “Even God Get Stuck In Devotion” en est l’un des plus beaux exemples. C’est un véritable bijou de composition folk, simple et limpide qui possède la noblesse des plus grandes chansons. 

Dagmar Zuniga fait partie de ces voix qui nous emportent instantanément, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Peut-être parce que c’est cela, finalement, bien chanter. C’est toucher quelque chose d’impalpable. Sa musique possède une dimension difficile à expliquer, encore plus impossible à analyser totalement. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elle fonctionne si bien. Car ce mystère ne nous éloigne jamais de ses chansons. Au contraire, il nous attire davantage. Il nous intrigue, nous aspire, nous subjugue. “Her Master’s Voice” cristallise parfaitement cette sensation. Quelque chose d’insaisissable circule dans l’air, une émotion que l’on ressent avant même de pouvoir la nommer.

Parfois, quelques mélodies qui semblent sorties d’un vieil orgue Bontempi malade viennent pour nous propulser loin, très loin du sol folk auquel ces chansons sont sensiblement ancrées. “Garden” flotte ainsi dans une magie presque irréelle, comme si une comptine ancienne avait été redécouverte à travers une vieille cassette.

in filth your mystery is kingdom / far smile peasant in yellow music est un disque aussi beau qu’unique. Il possède cette qualité rare d’être à la fois étrange et familier. C’est un album qui fascine dès la première seconde et ne relâche jamais vraiment son emprise, jusqu’aux derniers instants de “To Live Happily”. Lorsqu’il s’achève, on a l’impression d’émerger doucement d’un rêve. Un peu secoué, un peu transi, mais profondément heureux d’y avoir été invité. Comme un fantôme sur la bande.

in filth your mystery is kingdom / far smile peasant in yellow music sort le 10 avril via AD 93.

Style : Folk Experimental

Tracklist :
1. Even God Gets Stuck In Devotion featuring Austyn Wohlers
2. Plenty For All The Masses
3. Plenty (For All of Life’s Messes)
4. Even God Gets Stuck In Devotion featuring Zach Phillips
5. Garden with Hayes Hoey
6. Photography the Hard Way featuring Hayes Hoey
7. Why I Remember (Each Day of Summer)
8. LN60: Jupiter opposite Jupiter
9. Rose of Mysterious Union
10. A Car With No Lights on
11. Her Master’s Voice
12. Memory Always Sees The Loved One Smaller
13. In Filth Your Mystery Is Kingdom
14. To Live Happily

Bandcamp : dagmarzuniga.bandcamp.com
Instagram : dagmarzuni