Soyons honnêtes deux secondes : on est tous un peu fous d’un artiste. Tous. La différence entre toi et Nikki, l’Écossaise aux vingt-deux tatouages Eminem, c’est juste une question de degré. Stans, le documentaire de Steven Leckart produit par Eminem himself, donne la parole à une douzaine de fans d’Eminem, et sans jamais te le mettre dans la figure, finit par te poser une question que t’avais pas vue venir.
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Le rappeur à l’âme d’un punk
Marshall Mathers a toujours été une anomalie dans le paysage rap : pas parce qu’il n’y avait pas sa place, mais parce qu’il a refusé d’en respecter les codes. Pendant que le rap construisait sa mythologie autour des postures inattaquables et des codes visuels bien huilés, lui se foutait allègrement de tout ça, et de lui-même en premier. L’autodérision permanente, le refus de se prendre au sérieux, la transgression joyeuse des règles de son propre genre : il y a plus de Kurt Cobain dans l’ADN de Slim Shady que dans celui de pas mal de rockers en activité. Ce n’est pas un hasard si Stans, le documentaire produit par ses soins et réalisé par Steven Leckart, résonne autant au-delà des frontières du rap. L’histoire qu’il raconte, celle d’un artiste qui se met à nu et d’un public qui s’y retrouve, c’est exactement ce qui a toujours rendu le cœur de la musique vivant.
Un mot sorti d’une fiction devenu réalité
Tout commence avec une chanson. En 2000, sur The Marshall Mathers LP, Eminem invente Stan, un fan fictif au bord du gouffre, qui écrit des lettres à son idole sans jamais obtenir de réponse et finit par basculer. Le titre avec Dido devient immédiatement un classique, mais la vraie histoire commence après : dix-sept ans plus tard, en 2017, le terme stan entre officiellement dans l’Oxford English Dictionary. Un personnage de papier devenu un nom commun, puis un verbe. On ne dit plus « j’adore », on « stan ». Ce glissement dit quelque chose d’assez dingue sur notre époque et le doc de Leckart en fait son point de départ. La vraie question que Stans pose, c’est celle-là : à partir de quand l’admiration devient-elle autre chose ?
Neuf mille candidats, une douzaine de portraits
Pour construire son documentaire, la production a lancé un appel à candidatures. Neuf mille réponses. Ils en ont retenu une douzaine. Zolt, fan français, qui refait le trajet dans Detroit comme d’autres font le chemin de Compostelle. Nikki, Écossaise, vingt-deux tatouages à l’effigie du rappeur, entrée dans le Guinness. Marshall, personne trans, qui a trouvé dans le rap d’un blanc de Detroit une forme de reconnaissance bien avant que le monde ne lui en offre une. Kripa, qui a écrit une lettre sur Mockingbird, jamais envoyée, et dit que cette chanson lui a littéralement sauvé la mise. Alex, qui a tenu pendant des années de harcèlement scolaire, avec des écouteurs vissés sur les oreilles et les mots d’Eminem en guise de voix intérieure.
Ce qu’on remarque très vite, c’est que ces gens ne parlent pas d’Eminem comme d’une célébrité. Ils parlent de lui comme d’un contemporain intime, quelqu’un qui était là exactement quand il fallait, qui a dit exactement ce qu’il y avait à dire, sans les connaître. Sa musique comme présence physique dans une vie. On pense forcément à Metallica Saved My Life, le documentaire de Jonas Åkerlund sorti la même année, qui fait exactement le même pari sur les fans du groupe de metal le plus célèbre de la planète. Deux films, deux univers musicaux aux antipodes l’un de l’autre, mais la même conviction au fond : que la relation entre un artiste et son public peut être une histoire de survie dans les deux sens. La différence, c’est qu’Eminem choisit de se mettre lui aussi dans le cadre, de répondre, de se livrer. Stans n’est pas qu’une déclaration d’amour de fans, c’est un dialogue.
Sommes-nous tous des stans ?
C’est la vraie punchline inconsciente du film, et elle arrive doucement, sans prévenir. Parce qu’à regarder ces portraits défiler, on finit par se demander où on se situerait, nous, dans ce spectre. Qui n’a jamais eu une chanson qui lui a tenu compagnie dans un moment de merde ? Un album qui a servi de bande-son dans une période qu’on n’aurait pas traversée aussi bien autrement ? La différence entre ça et Nikki avec ses vingt-deux tatouages, c’est une question de curseur placé, pas de nature. Stans ne pathologise jamais ses sujets. C’est peut-être sa plus grande qualité, et son parti pris le plus assumé. Le film ne cherche pas à expliquer, à diagnostiquer, à ranger l’obsession dans une case rassurante. Il la regarde en face, avec respect, et laisse les gens parler. Ce qui ressort c’est que ces stans, dans toute leur intensité, parfois leur maladresse, ne sont pas fous. Ils ont juste trouvé dans une œuvre quelque chose que leur entourage n’a pas su leur donner. Et ça, franchement, on est quand même un bon paquet à le ressentir.
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L’autre côté du miroir
Eminem se livre aussi, sans filets. Il revient sur un souvenir à ses débuts qui visiblement ne l’a plus quitté : pris d’assaut par des fans dans un centre commercial alors qu’il était avec sa fille, incapable de fuir, dépassé par quelque chose qu’il n’avait jamais demandé à devenir. La star mondiale qui réalise d’un coup ce que ça veut dire concrètement. Il parle aussi de la mort de son meilleur ami Proof, de l’addiction, de l’overdose, du retour difficile raconté dans l’album de 2010 Recovery. C’est dit simplement, sans masques, par quelqu’un qui a appris depuis longtemps que la seule chose qu’il sait vraiment faire, c’est être honnête dans ses textes. Il nous dit aussi quelque chose qui retourne complètement la dynamique qu’on imaginait : sans ses fans, il ne serait probablement plus là. Pas en mode déclaration de façade. En mode constat. La relation qu’il entretient avec ses stans, même à distance, même sans les connaître, l’a maintenu en vie autant qu’elle les a maintenus. C’est ça que le film met en lumière, et c’est pour ça qu’il déborde largement du cadre d’un simple documentaire de promotion.
Stans est produit par Eminem. Ce n’est pas un film critique, et il ne prétend pas l’être. Pas de zones d’ombre sur les lyrics qui ont fait polémique, pas d’exploration des revers toxiques que la culture stan peut générer à l’ère des réseaux. C’est un choix, et il se voit. Mais dans ce cadre-là, le film tient ses promesses avec une sincérité désarmante. Il ne célèbre pas, il observe. Et cette nuance change tout. Stans vaut le détour, pas parce qu’il révèle des secrets, mais parce qu’il pose la bonne question au bon endroit : et toi, t’as jamais été le fan d’un truc au point que ça te définisse un peu ? Réfléchis bien avant de répondre non.
STANS – 2025 – Documentaire de Steven Leckart – 1h42 – Disponible sur Paramount+