Weezer – Weezer (Gold Album)

par | 28 Août 2026 | Chronique

Temps de lecture : 5 min

L’or, couleur du pouvoir, de la richesse et du prestige. Couleur du soleil, des couronnes, des icônes et de toutes ces choses précieuses que l’on conserve à l’abri du temps. Dans l’histoire culturelle occidentale, l’or a toujours eu cette particularité de ne pas être tout à fait une couleur comme les autres, il est une nuance qui brille, qui s’exhibe sans pudeur et qui prétend d’emblée à la valeur absolue.

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L’or, c’est aujourd’hui la couleur choisie pour habiller le nouveau Weezer. Depuis bientôt trente ans, la formation californienne nous raconte une partie de son histoire intime et de sa trajectoire erratique à travers les couleurs de ses pochettes éponymes. Le bleu fondateur, le vert du renouveau, le rouge de l’ambition, le blanc de la maturité estivale… Une discographie dense que l’on pourrait presque feuilleter comme un nuancier de nos propres nostalgies rock. Et aujourd’hui, après avoir épuisé une bonne partie du spectre et s’être parfois égaré dans des teintes synthétiques ou des expérimentations baroques, voici donc l’or. Une couleur associée à l’accomplissement, à ce qui a survécu aux modes et revient auréolé de gloire. Drôle de choix pour un groupe qui passe le plus clair de son temps à essayer d’échapper à son propre passé et à saboter son propre héritage.

Pour comprendre la dynamique de ce disque, il faut rembobiner la bande et se pencher sur les deux faces d’une même pièce. D’un côté, il y a le groupe que Rivers Cuomo voudrait désespérément incarner : un caméléon insaisissable capable de se réinventer à chaque projet, passant sans transition du rock alternatif brut aux nappes de synthétiseurs rétro, de la pop à la musique orchestrale, voire du métal au grand n’importe quoi de leurs derniers albums concepts. De l’autre côté, il y a la formation que le public réclame inlassablement : quatre types dans un garage, des guitares saturées poussées à onze, des mélodies immédiates et ce mélange très singulier de naïveté adolescente, de mélancolie adulte et de power-pop ultra-efficace qui a forgé leur légende. Deux Weezer distincts qui cohabitent tant bien que mal au sein du même studio, et qui semblent depuis des années se disputer les rênes de la création.

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Parfois, face à leurs errances récentes, on avait surtout l’impression tenace que les musiciens avaient oublié à quel point ils étaient grands lorsqu’ils acceptaient d’être simplement Weezer. Ce « Gold Album » possède ainsi quelque chose d’assez savoureux. Après vingt ans passés à courir dans toutes les directions pour fuir l’ombre du Blue Album et de Pinkerton, Weezer finit par opérer un demi-tour spectaculaire. Et jackpot : c’est exactement en acceptant de regarder en arrière que le groupe retrouve de ses plus belles couleurs.

Là où certaines productions récentes donnaient parfois l’impression d’un Rivers Cuomo travaillant en ermite devant son ordinateur, manipulant des textures numériques de manière un peu clinique, le groupe semble ici avoir retrouvé le plaisir physique de jouer ensemble dans une même pièce. Sous la houlette du producteur Klas Åhlund, qui a su canaliser leurs obsessions mélodiques sans jamais lisser les aspérités du rock, il y a de nouveau de la sueur, de la tension et de la chair derrière les chansons. Ce n’est pas forcément révolutionnaire, ce n’est même à vrai dire pas franchement nouveau, mais est-ce vraiment ce qu’on demande à Weezer aujourd’hui ?

Sur le vertigineux « C.E.O. », Rivers Cuomo chante avec une lucidité désarmante le poids de son propre statut, ainsi que cette obligation permanente de reproduire la formule magique qui a séduit le public il y a trente ans. Le morceau convoque explicitement les fantômes du premier album, poussant le vice jusqu’à reprendre volontairement certaines structures rythmiques et harmoniques de leurs débuts, comme si Weezer se regardait lui-même dans un miroir déformant. Cuomo s’y portraiture en directeur d’une multinationale de la nostalgie, prisonnier de ses propres algorithmes pop. C’est drôle, un peu triste, et suffisamment méta pour qu’on finisse par se demander où s’arrête la blague, et surtout, si c’en est vraiment une. 

Heureusement, lorsque le groupe arrête de commenter sa propre légende pour se contenter de jouer, le disque prend véritablement son envol vers les sommets de leur discographie. « We Might as Well Be Strangers » possède cette étrange évidence propre aux grandes compositions de Cuomo : une mélodie instantanée qui donne l’impression d’avoir toujours existé dans un coin de notre mémoire. La ligne de basse s’imprime immédiatement dans le crâne tandis que les guitares de Brian Bell surgissent au moment parfait pour électriser le refrain. Le duo vocal avec Karly Hartzman, voix de l’excellent groupe Wednesday, apporte une rugosité indie-rock salvatrice, un contrepoint rêche et texturé qui vient bousculer le chant parfois trop appliqué de Rivers. On en viendrait presque à réclamer un album entier de cette rencontre bicolore. 

« Up in the Clouds », véritable point d’orgue de l’album, débute de manière presque innocente avant de se muer en un authentique bulldozer mélodique. Guitares massives, chœurs en cascade, gimmicks fédérateurs faits de « whoa-oh » et montée en puissance calibrée pour faire trembler les stades. Tout ce que Weezer sait faire depuis trente ans, mais avec suffisamment de conviction pour qu’on en redemande aveuglément. 

L’or, dans les vieux traités d’alchimie, n’est pas uniquement le symbole de la richesse matérielle ou de la vanité. Il représente aussi la matière parfaite, celle qui traverse le temps sans se corrompre et conserve son éclat. Après trente ans de carrière, quelques chefs-d’œuvre absolus, beaucoup de détours, quelques sorties de route mémorables et une quantité indécente de morceaux sur lesquels Rivers Cuomo semble encore essayer de comprendre comment fonctionnent les relations humaines, Weezer prouve enfin qu’il n’a plus besoin de chercher à se réinventer pour exister. Le trésor de Rivers était déjà là, enfoui bien profondément dans l’âme du groupe. Weezer n’a pas trouvé de l’or, il a simplement fini par remettre la main dessus.

Weezer sort le 21 Aout 2026 via Warner Records

Style : Rock alternatif / Power pop

Tracklist :

01 – Say Yes
02 – Shine Again
03 – Don’t Make It Weird
04 – We Might As Well Be Strangers
05 – C.E.O.
06 – Hoops
07 – Nowhere
08 – The Show Must Go On
09 – Up In The Clouds
10 – The LA Sound