KARABA FC – Symbionts

par | 14 Jan 2026 | Chroniques

Temps de lecture : 6 min

4/5  ⭐️⭐️⭐️⭐️ Karaba FC s’est formé dans cet entre-deux étrange où le monde tournait au ralenti, obligeant à inventer d’autres façons de créer. De cette période contrainte est né un premier socle, façonné loin de la scène, avant que les concerts ne viennent tout remettre en mouvement. Symbionts, leur premier album, arrive après coup. Un disque intense et dense qui raconte une trajectoire en pleine affirmation.

 

KARABA FC - Symbionts

KARABA FC – Symbionts

 

Créer quand tout est à l’arrêt

Formé à Paris à la toute fin de 2019, Karaba FC réunit Émile et Clément, tout deux au chant et à la guitare, Olivier à la basse et Jordan à la batterie. Au départ, il est surtout question de se retrouver autour de la musique, reprendre des morceaux, sans plan précis ni projection à long terme. Puis très vite, l’évidence s’impose : l’alchimie fonctionne et l’envie d’écrire leurs propres compos prend le dessus. Mais à peine lancé, le groupe se heurte à une réalité figée, où tout semble suspendu. Durant ces longs confinements, la musique cesse d’être un simple projet pour devenir une nécessité. Il faut continuer malgré tout. Composer, enregistrer, donner une forme à ce qui traverse, même sans perspective immédiate de partage sur scène. Une création instinctive qui pose les premières fondations de Karaba FC.

C’est dans ce contexte que paraît Empty Rooms, en décembre 2021. Un premier EP conçu comme un point d’ancrage. Les morceaux s’écrivent et s’enregistrent par cette envie de ne pas laisser le silence gagner. Avec le recul, ce disque ressemble à un premier jet assumé, celui d’un groupe qui apprend à se construire sans miroir. Cette période façonne profondément la manière de fonctionner de Karaba FC. Chacun apprend à composer à distance, à s’envoyer des démos déjà très abouties, à penser les morceaux comme des entités presque complètes avant même d’être jouées ensemble. Une contrainte qui deviendra, presque malgré elle, une force structurante.

Apprendre autrement

Lorsque le second EP April Dancer sort en avril 2023, le contexte a changé. Les salles ont rouvert, les concerts reprennent, et Karaba FC peut enfin délivrer sa musique sur scène. Très vite, le live devient un véritable laboratoire. Certains titres gagnent en tension, en vitesse, en impact. D’autres se transforment plus radicalement. Le groupe ne s’en cache pas : ce qui ne fonctionne pas sur scène est mis de côté. « Le plus important pour nous, ça a toujours été l’énergie en concert », expliquent-ils. La scène devient un crash-test permanent, le juge de paix qui dicte la direction à prendre. Là où Empty Rooms portait encore les traces d’une création en vase clos, April Dancer marque une première mue. On y sent déjà une musique plus frontale, pensée pour circuler, pour être partagée en face. Une transition essentielle, qui prépare sans le savoir le terrain de Symbionts.

 

karaba FC groupe

KARABA FC

 

Deux voix complémentaires

Au cœur de l’identité de Karaba FC, il y a ce dialogue permanent entre deux voix. Celle d’Émile, immédiatement reconnaissable et profondément habitée, et celle de Clément, plus posée, qui vient répondre, soutenir, contraster. Longtemps, cette dualité s’est organisée de manière instinctive, avec des rôles encore bien distincts. Avec Symbionts, cet équilibre franchit un cap. Ici, les voix se croisent et s’entrelacent, créent un mouvement. Certaines chansons reposent sur ce jeu de passe-passe vocal, où l’intimité des couplets glisse vers des refrains plus fédérateurs, presque cathartique. Une manière d’assumer pleinement la singularité de chacun sans jamais rompre la cohérence du groupe.

La voix d’Émile reste centrale, elle questionne parfois, mais c’est précisément là que réside sa force. Elle porte une fragilité brute, une émotion à vif qui refuse le lissage. Karaba FC ne cherche pas à gommer ce qui dépasse. Au contraire, le groupe en fait un point renforcé par les chœurs, harmonies discrètes mais essentielles. Le chant devient alors un instrument à part entière, travaillé autant pour sa texture que pour son sens.

 

 

Symbionts : des failles comme point d’appui

Il serait tentant de qualifier Symbionts de disque sombre, ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Certes, les thématiques qui le traversent ne sont pas légères — fatigue émotionnelle, deuil, désillusion, états de chute — mais Karaba FC ne s’y enferme jamais. Ici, ces émotions ne sont pas une fin en soi. Elles servent de point d’appui, de matière première, une manière d’avancer malgré le poids, plutôt que de le subir. Le titre de l’album n’a d’ailleurs rien d’anodin. Symbionts évoque ces organismes qui coexistent, parfois dans la friction, mais qui ne peuvent exister seuls. Une image qui colle parfaitement à cette musique faite de contrastes permanents. Dès les premiers morceaux, l’album impose ce rapport de force. Les titres avancent par vagues successives, alternant tension contenue et relâchements plus frontaux. Musicalement, Symbionts navigue entre mélodies indie rock accrocheuses et éclats post-hardcore plus abrasifs, trouvant constamment le point d’équilibre. Une manière très maîtrisée de transformer le fardeau intérieur en propulsion collective.

Certaines compositions prennent le temps d’installer une atmosphère avant de s’ouvrir sur des refrains plus fédérateurs, presque libérateurs. D’autres frappent plus directement, portées par une urgence qui ne retombe jamais vraiment. Le single « Neighbours » ouvre l’album avec son rythme percutant et l’apothéose chanté en chœur “still my friends, are all I’ve got, I’m always found, never lost”, « Trails » joue sur une progression en clair-obscur, laissant monter une fébrilité presque inconfortable avant de s’ouvrir sur un final plus abrasif. « Life », plus immédiat, combine mélancolie et déflagrations, trouvant toujours un équilibre subtil entre fragilité et impact, là où les guitares et les voix semblent constamment se répondre. Quant à « Tides », il agit comme une synthèse : un morceau capable de passer de la retenue à l’explosion, et de nous laisser à la fois vidé et galvanisé. L’album avance ainsi sans temps mort, avec une volonté claire : proposer un disque concentré, habité, qui maintient la pression tout en laissant respirer l’émotion.

 

 

La scène comme élément central

Si Symbionts fonctionne aussi bien, c’est parce qu’il porte en lui l’empreinte du live. Chez Karaba FC la scène n’est pas une vitrine, mais un prolongement naturel de l’écriture. C’est là que les morceaux prennent leur véritable dimension. Le groupe le constate régulièrement : à la première écoute, certains restent d’abord dubitatifs, avant de changer radicalement d’avis après avoir assisté à l’une de leurs dates. Sur scène, la tension se libère d’un cran supplémentaire, les corps s’engagent, les voix prennent tout leur sens. Ce qui pouvait sembler déroutant sur disque se transforme alors en un tsunami assumé, venant percuter le cœur du public de plein fouet.

Sorti le 17 octobre 2025 chez Voice of the Unheard, Symbionts marque une étape importante pour Karaba FC. Celle d’un premier album abouti, qui trouve naturellement sa place dans le paysage actuel — au point de s’inviter dans notre Top 50 des albums de l’année Rock Sound, où il s’est hissé à une très belle neuvième place. Une reconnaissance qui confirme ce que la scène laissait déjà deviner : un groupe en pleine affirmation, à suivre de très près. Une musique qui ne promet pas de réponses toutes faites, mais qui accompagne, soutient, et laisse des traces durables dans son cheminement.

Website Karabafc.com

Bandcamp KarabaFC

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