Gueuleuses

Gueuleuses : les femmes à corps et à cris

par | 17 Mar 2026 | À la Une

Temps de lecture : 5 min

En créant en 2024 un répertoire recensant toutes les chanteuses qui « scream, growl et fry » de toutes origines, époques et styles musicaux, la Québécoise Jolène Ruest ne fait pas que recenser/médiatiser : elle offre une relecture malicieuse de la société.

Issue des Trois-Rivières (entre Québec et Montréal), Jolène Ruest a passé sa vie à questionner les définitions et éprouver les mots. Sur papier en particulier, à travers des romans comme Monogamies ou comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle (Éditions XYZ) dans lequel elle raconte caustiquement Dolly Parton, les soirées arrosées et frustrations de nos sexualités… Via les ondes aussi, animant pendant des années Critique de crowd sur CISM 89.3 FM, devenu sujet et titre d’un recueil de poésies. Aujourd’hui ? C’est sur Radio-Canada qu’elle est fréquemment invitée… La boucle est bouclée.

Gueuleuses : les femmes à corps et à cris

Gueuleuses : les femmes à corps et à cris

En commun : l’honnêteté et éternel sourire en coin. Les heureux hasards surtout… Car l’idée d’un annuaire en ligne de femmes qui crient fut avant tout une suite logique : « Pour fêter les 30 ans de CISM, mon boss [ndla : qui manage le projet Angine de poitrine] m’a demandé de créer une playlist de femmes-à-voix. Hélas, je n’aurais jamais eu assez d’une émission pour tout diffuser ! L’idée du site Internet est venue en publiant mon fichier Excel sur Facebook. Fichier qui contenait alors 400 références… Aujourd’hui, le répertoire en recense 2 200 des années 80 à aujourd’hui et de tous pays. »

Figure-t-elle d’ailleurs parmi les sélectionnées ? « Ha ha… Non, je crache trop d’air pour maîtriser ces techniques ! », s’esclaffe Jolène… Avant de reprendre : « Je cherchais surtout l’inspiration. Trouver des gens qui pourraient me ressembler. Faciliter la “camaraderie“… Ce qui est drôle, c’est que si nous avons lancé ça le 8 mars 2024 – date ô combien symbolique de la Journée des droits des femmes –, les visiteurs sont aujourd’hui composés d’une majorité d’hommes en quête d’une chanteuse pour leur groupe ». Autre paradoxe : les termes anglais du slogan des Gueuleuses (“scream/growl/fry“) contreviennent aux lois 101 (1977) et 96 (2022), obligeant pourtant à leur traduction française. « Nous nous sommes effectivement posés la question, mais n’avons pas trouvé d’équivalents, “distorsion“ pouvant par exemple prêter à confusion. On a donc opté pour ce néologisme et les termes les plus utilisés, par uniformité des pratiques… mais aussi pour le référencement. »

Fin février 2026, si le site Internet s’est physiquement concrétisé par une soirée dédiée au festival Phoque Off (Québec), Jolène assure cependant que ce n’était « ni un objectif initial, ni un militantisme » de sa part. Sans lien non plus avec l’adoption par le conseil municipal de la ville en 2019 d’une motion reconnaissant la place du metal, jusqu’à même s’en prétendre la capitale [« et ce, même si les aides “concrètes“ ne suivent pas nécessairement »]. Pas plus que le prochain livre de l’autrice sur l’histoire du mosh pit dans la province n’a eu d’influence…

Gueuleuses 3

Non, Jolène y a surtout vu l’occasion d’honorer les fondements d’Internet : « La mise à disposition d’informations gratuite, bénévole, accessible à tous·tes et indépendante. Son existence était donc déjà une fin en soi : créer une “saine curiosité“ (en veillant notamment à respecter – aussi – les genres musicaux/sexuels et non binarités). À tous et toutes de désormais s’approprier cet outil. D’autant que c’est un patrimoine commun qui permet aussi de tracer les influences et place de chacun·e face à l’instrument. »
Est-ce qu’il y a d’ailleurs un pays dont elle peine à répertorier les participantes ? « Pas un pays : un continent ! Il y a trop peu de références pour l’Afrique, à ma grande déception… C’est intéressant d’ailleurs de questionner ce manque : cela peut parfois être un travail d’archives minoré ; de femmes que l’on n’a pas fait rêver ou à qui l’on n’a pas offert la possibilité ; voire une colère qui n’a pas le droit de s’exprimer… »

Gueuleuses

Gueuleuses

Gueuleuses propose-t-il finalement une lecture plus politique que l’on ne croit ? Jolène Ruest n’en est en effet pas à son premier coup d’essai, ayant publié un premier site cartographiant les lieux culturels canadiens en pixel art [aireouverte.quebec] pour faciliter le réseautage ; puis un autre sur les lieux de concerts de la province [sallesindependantes.com] qui s’est avéré utile pendant la pandémie Covid, notamment pour le fléchage des subventions et reprise des tournées. « Tout est politique, évidemment !

Mais n’est-ce pas l’ADN de ces mouvements musicaux, souvent nés d’une volonté d’expression urgente et populaire ? Ce “cri du peuple“, c’est avant tout le nôtre… Nous crions pour nous libérer de tensions et quand nous jouissons. Nous crions de joie ou d’effroi. Voire dès nos premiers instants pour prouver que nous existons… Gueuleuses n’est donc pas qu’un modeste porte-voix : il atteste de nos libertés et envies. Car au fond, ce cri, n’est-il pas le véritable fil rouge de nos vies ? »

Celui des Gueuleuses a en tout cas été compris.

Samuel Degasne

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