Penmarc’h. Son port, ses menhirs balayés par les vents, sa criée, ses langoustines, son kouign-amann… et désormais un festival qui, année après année, s’impose comme l’un des secrets les mieux gardés de Bretagne. À mesure que les affiches grandissent, l’âme, elle, ne bouge pas d’un pouce. Ici, pas de gigantisme ni d’esbroufe : simplement des bénévoles passionnés, une programmation aventureuse et cette sensation rare d’assister à quelque chose qui appartient encore à ceux qui l’aiment vraiment.

Jour 1 : Broken Wall / Francis of Delirium / The Temperance Movement / The Molotovs / The Darkness / Maruja
Nous arrivons sous un crachin léger porté par les embruns. Un temps idéal, finalement. Après plusieurs semaines de chaleur écrasante, cette fraîcheur marine a quelque chose de revigorant. On se sentirait presque comme une salade sous les brumisateurs d’un supermarché, et ce n’est absolument pas pour nous déplaire. Dès les premiers pas sur le site, on comprend qu’il règne ici une atmosphère différente. Plus simple, plus sincère, plus bretonne, tout simplement.
Le coup d’envoi est confié aux locaux de Broken Wall, et quelle entrée en matière. Ouvrir un festival n’est jamais un cadeau, encore moins devant un public qui arrive au compte-gouttes. Pourtant, quelques secondes suffisent pour balayer tous les doutes. Très vite, les premiers rangs se garnissent de pancartes brandies par leurs proches. Certains chantent chaque refrain, d’autres essuient discrètement une larme devant l’émotion de voir les leurs fouler une scène aussi symbolique. Le groupe, lui, ne se laisse jamais dépasser par l’instant. Nourri autant par le classic rock que par les grandes heures du rock alternatif des années 90, il livre un set fougueux, généreux et déjà étonnamment maîtrisé. Une ouverture idéale et, surtout, une promesse pour l’avenir.

Broken Wall dans les coulisses du God Save The Kouign
À peine le temps de reprendre son souffle que Francis of Delirium vient confirmer tout le bien que l’on pensait de Run, Run, Pure Beauty. Sur disque, la Luxembourgeoise nous avait déjà séduits. Sur scène, ses chansons prennent une autre dimension. Entre fragilité et décharges électriques, le groupe trouve un équilibre magnifique. Puis vient « Give It Back To Me » et le public reprend le morceau d’une seule voix. Un immense chœur se forme devant la scène, surprenant presque les musiciens eux-mêmes. Les regards se croisent, quelques yeux s’embuent, certains laissent couler leurs larmes. Ce ne sont plus seulement les artistes qui offrent quelque chose au public ; pendant quelques minutes, c’est le public qui offre aussi un concert au groupe. Un de ces instants suspendus qu’aucune captation ne pourra jamais vraiment raconter.

Francis Of Delirium

Francis Of Delirium
Le soleil commence doucement à décliner lorsque The Temperance Movement prend le relais. Les Anglais déroulent un blues rock ample et rugissant, quelque part entre les grandes heures des seventies et une énergie toujours bien vivante. Les guitares grondent, les refrains fédèrent, et le public se laisse porter avec un plaisir évident. Rien de révolutionnaire, certes, mais un savoir-faire redoutable qui fait mouche.
Puis surgissent The Molotovs. Deux gamins, une insolence toute britannique et une énergie capable de retourner n’importe quel chapiteau. Véritable ovni de cette programmation, le duo dynamite littéralement la soirée. Dans la fosse, les regards oscillent entre surprise et fascination. Tout semble aller plus vite qu’ailleurs : les riffs, les attitudes, l’urgence. Difficile de ne pas avoir le sentiment d’assister aux premiers chapitres d’une histoire qui les conduira bientôt vers des festivals bien plus vastes, parfois plus prestigieux, mais probablement moins humains. On savoure donc le privilège de les découvrir ici, à Penmarc’h, avant que le reste de l’Europe ne se les arrache.

La tête d’affiche de la soirée, The Darkness, était attendue avec impatience. Paillettes, combinaisons extravagantes, falsettos improbables : tous les ingrédients sont réunis pour un grand moment de glam rock. Pourtant, la magie n’opère qu’à moitié. Malgré un Justin Hawkins toujours aussi cabotin, le groupe semble dérouler son concert sans véritable fougue. Seul « I Believe In A Thing Called Love » provoque enfin la décharge espérée, transformant le site en immense karaoké à ciel ouvert pendant trois minutes jubilatoires. Le reste du set laisse malheureusement une impression plus tiède, presque routinière, comme si le groupe cochait une date de plus sur une tournée déjà bien remplie.
Mais il aurait été bien dommage de quitter cette première journée sur cette légère déception, car Maruja arrive pour tout renverser. En une heure à peine, les Mancuniens effacent tout ce qui précède. Sur scène, tout semble vécu à cent pour cent. Entre deux morceaux, le saxophoniste Joe vacille, tremble littéralement de transe comme si chaque note lui avait coûté une part de lui-même. Le chanteur, lui, enchaîne les pompes avant de replonger au combat, harangue la foule puis saute dans la fosse pour abolir définitivement la frontière entre scène et public. Chaque morceau ressemble davantage à une performance physique qu’à un simple concert.

Maruja
Mais la force de Maruja ne réside pas uniquement dans cette débauche d’intensité physique. Le groupe avance en funambule, jouant sans cesse avec l’équilibre. Il propulse des salves de violence presque abrasives avant de les dissoudre dans des respirations suspendues proches du jazz. Ces instants de grâce enveloppent le public comme une accalmie au milieu de la tempête, avant qu’une nouvelle déflagration ne vienne tout emporter. De ce mouvement permanent entre chaos et apaisement naît quelque chose de profondément rare : une communion, une sensation presque mystique où la rage, loin d’écraser, devient un formidable vecteur d’amour.

Maruja
On ressort de là un peu sonnés, avec cette sensation rare d’avoir assisté à quelque chose qui dépasse la musique. Une claque immense. Celle qui justifie à elle seule un déplacement jusqu’au bout du Finistère. Sous la brise revenue calmer les corps, on quitte le site avec les oreilles encore bourdonnantes et une seule certitude : si le reste du week-end est de ce niveau, God Save The Kouign risque bien de devenir notre rendez-vous préféré de l’été.
Jour 2 – Batarde / Treaks / Jayler / The Meffs / The Subways / Chalk
Le soleil a remplacé les embruns de la veille lorsque nous retrouvons Penmarc’h. Les allées se remplissent doucement, les premiers verres tintent déjà et cette impression si particulière d’être entre copains revient instantanément. Ici, pas de lendemain difficile : simplement une nouvelle journée qui s’annonce aussi généreuse que la précédente.
Comme un joli clin d’œil à son territoire, God Save The Kouign confie une nouvelle fois l’ouverture des festivités à un groupe local. Bâtarde investit la scène avec une proposition aussi inattendue qu’efficace, où le rock vient embrasser le hip-hop, pendant que la soul insuffle un groove irrésistible à l’ensemble. Face à eux, les premiers festivaliers se laissent rapidement embarquer. Il faut dire qu’OC Alynn impressionne d’entrée de jeu, alternant textes acérés et présence scénique magnétique. La mayonnaise prend immédiatement. Nous voilà transformés en un immense banc de langoustines dodelinant sous les riffs, parfaitement consentants à nous laisser porter par cette ouverture pleine de personnalité.

Treaks

Treaks
À peine le temps de reprendre nos esprits que les Nantais de Treaks prennent le relais. Leur noise post-punk grince, cogne et respire l’urgence. Les guitares semblent constamment au bord de la rupture tandis que la rythmique entraîne la fosse dans un mouvement aussi désordonné qu’irrésistible. Sans chercher à séduire à tout prix, le groupe impose son identité avec une efficacité redoutable. Encore une belle pioche pour un festival qui semble avoir le chic pour dénicher les groupes dont tout le monde parlera demain.
La programmation poursuit ensuite son escapade britannique avec Jayler. Difficile de ne pas sourire devant leur allure de bande d’ados échappés d’un épisode de Stranger Things. Pourtant, derrière cette esthétique rétro se cache un groupe bien ancré dans son époque, qui redonne un sérieux coup de jeune au hard rock en mêlant les codes des seventies à une énergie contemporaine. Le public semble immédiatement adhérer à cette fougue juvénile qui rappelle que le rock continue de se réinventer sans renier son héritage.

Jayler dans les coulisses du God Save The Kouign
Même constat avec The Meffs. Le duo venu de l’Essex traîne déjà une solide réputation de machine de guerre scénique, et les échos qui nous parviennent de la fosse ne font que la confirmer. Deux personnes seulement, mais une puissance sonore qui donnerait l’impression qu’ils sont cinquante sur scène. Une démonstration supplémentaire que les formats les plus minimalistes cachent parfois les plus grosses déflagrations.
Puis vient enfin l’heure de The Subways. Et là, quel bonheur. Là où certaines têtes d’affiche vivent parfois sur leurs acquis, les Anglais donnent exactement la sensation inverse. Billy Lunn affiche un sourire immense qui ne quittera jamais son visage, comme s’il savourait chaque seconde passée sur scène. À ses côtés, Charlotte Cooper déborde d’une énergie absolument contagieuse, tandis que Camille Phillips martèle ses fûts avec une joie communicative qui traverse tout le site. Rien ne paraît forcé. Rien ne sonne mécanique. On a simplement devant nous trois amis qui prennent toujours autant de plaisir à jouer ensemble, et ce plaisir devient rapidement celui de tout le public.

The Subways / Billy Lunn
Lorsque résonnent les premières notes de « Rock & Roll Queen », la messe est dite. Les bras se lèvent, les voix couvrent presque les amplis, et pendant quelques minutes Penmarc’h tout entier semble battre au rythme d’un seul refrain. Voilà ce que le rock fait de mieux : transformer plusieurs centaines d’inconnus en une seule et même foule.
Il reviendra finalement à Chalk de refermer cette deuxième journée. Les Irlandais poursuivent cette impressionnante démonstration de vitalité venue d’outre-Manche en mêlant post-punk, électronique et nappes vocales saturées d’Auto-Tune. Une proposition moderne, abrasive et hypnotique qui confirme, une fois encore, le flair remarquable des programmateurs de God Save The Kouign lorsqu’il s’agit de mettre en lumière la nouvelle garde britannique.

Chalk

Chalk
Lorsque les dernières basses s’éteignent enfin, il ne reste plus qu’à reprendre doucement le chemin du retour. La nuit est tombée sur Penmarc’h, les embruns sont revenus caresser le port, et nous rentrons nous coucher avec des étoiles mourantes plein les yeux, un peu gothiques, un peu rêveuses, mais surtout convaincus d’une chose : au bout de la Bretagne, le rock continue décidément de regarder vers demain.
Jour 3 – Moundrag / The Last Internationale / Cardinals / TVOD / White Lies / Fragile
Déjà le dernier jour, on franchit une ultime fois l’entrée du festival avec ce sentiment étrange que connaissent tous les amoureux de concerts, celui de vouloir ralentir le temps. Les visages commencent à devenir familiers, les bénévoles aussi. On se surprend à reconnaître ceux avec qui l’on a partagé un moment dans la file des galettes. En trois jours, God Save The Kouign a réussi ce que seuls les festivals à taille humaine savent encore faire, créer du lien.
Le soleil, lui, tape franchement cette fois. Heureusement, l’air venu de l’Atlantique continue de rafraîchir Penmarc’h, comme s’il refusait que cette dernière journée ne s’achève sous une chaleur écrasante.
Les locaux de Moundrag ouvrent les festivités. Le duo finistérien s’est déjà forgé une solide réputation bien au-delà de la Bretagne avec son rock progressif nourri aux grandes heures des années 70, et beaucoup étaient venus les retrouver en terrain conquis. Une nouvelle preuve que la scène bretonne n’a décidément rien à envier aux autres.
La suite de l’après-midi déroule un véritable tour d’horizon du rock contemporain. The Last Internationale, Cardinals puis les New-Yorkais de TVOD rappellent chacun à leur manière à quel point la programmation de God Save The Kouign refuse la facilité. Entre héritage rock, nouvelles écritures post-punk et énergie brute, le festival continue d’aligner des propositions fortes, loin des affiches convenues que l’on retrouve partout ailleurs.
Le contraste est saisissant lorsque vient le tour de White Lies. Les Anglais installent une atmosphère plus ample, presque cinématographique, offrant une respiration bienvenue avant le dernier acte. Une manière élégante de laisser doucement retomber la tension accumulée tout au long du week-end.
Il reviendra finalement à Fragile de refermer cette édition. Un dernier concert comme un dernier chapitre, celui qui rappelle qu’un festival ne se résume jamais à une succession d’affiches prestigieuses. Ce sont les rencontres, les découvertes, les bénévoles qui courent dans tous les sens avec le sourire, les embruns qui s’invitent entre deux riffs, les couchers de soleil sur le port et cette impression permanente d’être exactement là où l’on devait être. Et lorsque les lumières s’éteignent définitivement, personne ne semble vraiment pressé de repartir.
Ce week-end nous aura rappelé une chose essentielle. Un festival ne se mesure pas à la taille de ses scènes, au nombre de ses écrans géants ou à la longueur de sa file d’attente devant les food trucks. Il se mesure à ce qu’il laisse derrière lui une fois les amplis remballés.
À God Save The Kouign, tout semble pensé à hauteur d’humain. On y sent une véritable couleur, un son, une sensibilité. Une ligne artistique qui ne cherche pas à plaire à tout le monde mais qui raconte quelque chose. Ici, les découvertes comptent autant que les têtes d’affiche, beaucoup des bénévoles et organisateurs connaissent les festivaliers par leur prénom, et l’on croise autant de sourires et de gens heureux que de bretons, c’est dire.
Beaucoup de mastodontes ont gagné en démesure ce qu’ils ont parfois perdu en âme. À force de vouloir séduire tout le monde, ils finissent par ne plus avoir de sens. God Save The Kouign emprunte le chemin inverse. Il cultive une forme de sincérité devenue rare. Une impression presque intemporelle, comme si le temps s’y écoulait autrement. On y vient pour les groupes, bien sûr, mais on repart surtout avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose de sincère.
C’est sans doute cela, la magie de ce petit bout de Finistère. La magie d’un festival qui ne cherche jamais à être le plus grand, simplement le plus vrai. God Save The Kouign possède cette qualité devenue rare, on n’y vient pas seulement pour les groupes. On y vient pour les gens.
Quant à nous, nous reviendrons, c’est une promesse.
Site Officiel : godsavethekouign.bzh
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